Malin est depuis hier soir à Gondreville.
--Malin! s’écria Laurence réveillée par ce nom malgré son profond
sommeil.
--Oui, reprit le curé; mais il repart cette nuit, et l’on se perd en
conjectures au sujet de ce voyage précipité.
--Cet homme, dit Laurence, est le mauvais génie de nos deux maisons.
La jeune comtesse venait de rêver à ses cousins et aux Hauteserre,
elle les avait vus menacés. Ses beaux yeux devinrent fixes et ternes
en pensant aux dangers qu’ils couraient dans Paris; elle se leva
brusquement, et remonta chez elle sans rien dire. Elle habitait dans la
chambre d’honneur, auprès de laquelle se trouvaient un cabinet et un
oratoire, situés dans la tourelle qui regardait la forêt. Quand elle
eut quitté le salon, les chiens aboyèrent, on entendit sonner à la
petite grille, et Durieu vint, la figure effarée, dire au salon:--Voici
le maire! il y a quelque chose de nouveau.
Ce maire, ancien piqueur de la maison de Simeuse, venait quelquefois
au château, où, par politique, les d’Hauteserre lui témoignaient une
déférence à laquelle il attachait le plus haut prix. Cet homme, nommé
Goulard, avait épousé une riche marchande de Troyes dont le bien se
trouvait sur la commune de Cinq-Cygne, et qu’il avait augmenté de
toutes les terres d’une riche abbaye à l’acquisition de laquelle il
mit toutes ses économies. La vaste abbaye du Val-des-Preux, située à
un quart de lieue du château, lui faisait une habitation presque aussi
splendide que Gondreville, et où ils figuraient, sa femme et lui, comme
deux rats dans une cathédrale.--«Goulard, tu as été goulu!» lui dit
en riant mademoiselle la première fois qu’elle le vit à Cinq-Cygne.
Quoique très attaché à la Révolution et froidement accueilli par la
comtesse, le maire se sentait toujours tenu par les liens du respect
envers les Cinq-Cygne et les Simeuse. Aussi fermait-il les yeux sur
tout ce qui se passait au château. Il appelait fermer les yeux, ne
pas voir les portraits de Louis XVI, de Marie-Antoinette, des enfants
de France, de Monsieur, du comte d’Artois, de Cazalès, de Charlotte
Corday qui ornaient les panneaux du salon; ne pas trouver mauvais qu’on
souhaitât, en sa présence, la ruine de la République, qu’on se moquât
des cinq directeurs, et de toutes les combinaisons d’alors. La position
de cet homme qui, semblable à beaucoup de parvenus, une fois sa fortune
faite, recroyait aux vieilles familles et voulait s’y rattacher, venait
d’être mise à profit par les deux personnages dont la profession
avait été si promptement devinée par Michu, et qui, avant d’aller à
Gondreville, avaient exploré le pays.
L’homme aux belles traditions de l’ancienne ponce et Corentin, ce
phénix des espions, avaient une mission secrète. Malin ne se trompait
pas en prêtant un double rôle à ces deux artistes en farces tragiques;
aussi, peut-être avant de les voir à l’œuvre, est-il nécessaire de
montrer la tête à laquelle ils servaient de bras. Bonaparte, en
devenant Premier Consul, trouva Fouché dirigeant la Police générale.
La Révolution avait fait franchement et avec raison un ministère
spécial de la Police. Mais, à son retour de Marengo, Bonaparte créa
la Préfecture de Police, y plaça Dubois, et appela Fouché au Conseil
d’État en lui donnant pour successeur au ministère de la Police le
Conventionnel Cochon, devenu depuis comte de Lapparent. Fouché, qui
regardait le ministère de la Police comme le plus important dans un
gouvernement à grandes vues, à politique arrêtée, vit une disgrâce, ou
tout au moins une méfiance, dans ce changement. Après avoir reconnu,
dans les affaires de la machine infernale et de la conspiration dont il
s’agit ici, l’excessive supériorité de ce grand homme d’État, Napoléon
lui rendit le ministère de la Police. Puis, plus tard, effrayé des
talents que Fouché déploya pendant son absence, lors de l’affaire de
Walcheren, l’Empereur donna ce ministère au duc de Rovigo, et envoya le
duc d’Otrante gouverner les provinces Illyriennes, un véritable exil.
Ce singulier génie qui frappa Napoléon d’une sorte de terreur ne se
déclara pas tout à coup chez Fouché. Cet obscur Conventionnel, l’un des
hommes les plus extraordinaires et les plus mal jugés de ce temps, se
forma dans les tempêtes. Il s’éleva, sous le Directoire, à la hauteur
d’où les hommes profonds savent voir l’avenir en jugeant le passé, puis
tout à coup, comme certains acteurs médiocres qui deviennent excellents
éclairés par une lueur soudaine, il donna des preuves de dextérité
pendant la rapide révolution du dix-huit brumaire. Cet homme au pâle
visage, élevé dans les dissimulations monastiques, qui possédait les
secrets des Montagnards auxquels il appartint, et ceux des royalistes
auxquels il finit par appartenir, avait lentement et silencieusement
étudié les hommes, les choses, les intérêts de la scène politique; il
pénétra les secrets de Bonaparte, lui donna d’utiles conseils et des
renseignements précieux. Satisfait d’avoir démontré son savoir-faire
et son utilité, Fouché s’était bien gardé de se dévoiler tout entier,
il voulait rester à la tête des affaires; mais les incertitudes de
Napoléon à son égard lui rendirent sa liberté politique. L’ingratitude
ou plutôt la méfiance de l’Empereur après l’affaire de Walcheren
explique cet homme qui, malheureusement pour lui, n’était pas un
grand seigneur, et dont la conduite fut calquée sur celle du prince
de Talleyrand. En ce moment, ni ses anciens ni ses nouveaux collègues
ne soupçonnaient l’ampleur de son génie purement ministériel,
essentiellement gouvernemental, juste dans toutes ses prévisions, et
d’une incroyable sagacité. Certes, aujourd’hui, pour tout historien
impartial, l’amour-propre excessif de Napoléon est une des mille
raisons de sa chute qui, d’ailleurs, a cruellement expié ses torts.
Il se rencontrait chez ce défiant souverain une jalousie de son jeune
pouvoir qui influa sur ses actes autant que sa haine secrète contre
les hommes habiles, legs précieux de la Révolution, avec lesquels il
aurait pu se composer un cabinet dépositaire de ses pensées. Talleyrand
et Fouché ne furent pas les seuls qui lui donnèrent de l’ombrage. Or,
le malheur des usurpateurs est d’avoir pour ennemis et ceux qui leur
ont donné la couronne, et ceux auxquels ils l’ont ôtée. Napoléon ne
convainquit jamais entièrement de sa souveraineté ceux qu’il avait
eus pour supérieurs et pour égaux, ni ceux qui tenaient pour le
droit: personne ne se croyait donc obligé par le serment envers lui.
Malin, homme médiocre, incapable d’apprécier le ténébreux génie de
Fouché ni de se défier de son prompt coup d’œil, se brûla, comme un
papillon à la chandelle, en allant le prier confidentiellement de lui
envoyer des agents à Gondreville où, dit-il, il espérait obtenir des
lumières sur la conspiration. Fouché, sans effaroucher son ami par
une interrogation, se demanda pourquoi Malin allait à Gondreville,
comment il ne donnait pas à Paris et immédiatement les renseignements
qu’il pouvait avoir. L’ex-oratorien, nourri de fourberies et au fait
du double rôle joué par bien des Conventionnels, se dit:--Par qui
Malin peut-il savoir quelque chose, quand nous ne savons pas encore
grand’chose? Fouché conclut donc à quelque complicité latente ou
expectante, et se garda bien de rien dire au Premier Consul. Il aimait
mieux se faire un instrument de Malin que de le perdre. Fouché se
réservait ainsi une grande partie des secrets qu’il surprenait, et se
ménageait sur les personnes un pouvoir supérieur à celui de Bonaparte.
Cette duplicité fut un des griefs de Napoléon contre son ministre.
Fouché connaissait les roueries auxquelles Malin devait sa terre de
Gondreville, et qui l’obligeaient à surveiller messieurs de Simeuse.
Les Simeuse servaient à l’armée de Condé, mademoiselle de Cinq-Cygne
était leur cousine, ils pouvaient donc se trouver aux environs et
participer à l’entreprise, leur participation impliquait dans le
complot la maison de Condé à laquelle ils s’étaient dévoués. Monsieur
de Talleyrand et Fouché tenaient à éclaircir ce coin très obscur de
la conspiration de 1803. Ces considérations furent embrassées par
Fouché rapidement et avec lucidité. Mais il existait entre Malin,
Talleyrand et lui des liens qui le forçaient à employer la plus grande
circonspection, et lui faisaient désirer de connaître parfaitement
l’intérieur du château de Gondreville. Corentin était attaché sans
réserve à Fouché, comme monsieur de la Besnardière au prince de
Talleyrand, comme Gentz à monsieur de Metternich, comme Dundas à Pitt,
comme Duroc à Napoléon, comme Chavigny au cardinal de Richelieu.
Corentin fut, non pas le conseil de ce ministre, mais son âme damnée,
le Tristan secret de ce Louis XI au petit pied; aussi Fouché l’avait-il
laissé naturellement au ministère de la Police, afin d’y conserver un
œil et un bras. Ce garçon devait, disait-on, appartenir à Fouché par
une de ces parentés qui ne s’avouent point, car il le récompensait
avec profusion toutes les fois qu’il le mettait en activité. Corentin
s’était fait un ami de Peyrade, le vieil élève du dernier Lieutenant
de police; néanmoins, il eut des secrets pour Peyrade. Corentin
reçut de Fouché l’ordre d’explorer le château de Gondreville, d’en
inscrire le plan dans sa mémoire, et d’y reconnaître les moindres
cachettes.--«Nous serons peut-être obligés d’y revenir,» lui dit
l’ex-ministre absolument comme Napoléon dit à ses lieutenants de bien
examiner le champ de bataille d’Austerlitz, jusqu’où il comptait
reculer. Corentin devait encore étudier la conduite de Malin, se
rendre compte de son influence dans le pays, observer les hommes qu’il
y employait. Fouché regardait comme certaine la présence des Simeuse
dans la contrée. En espionnant avec adresse ces deux officiers aimés du
prince de Condé, Peyrade et Corentin pouvaient acquérir de précieuses
lumières sur les ramifications du complot au delà du Rhin. Dans tous
les cas, Corentin eut les fonds, les ordres et les agents nécessaires
pour cerner Cinq-Cygne et moucharder le pays depuis la forêt de Nodesme
jusqu’à Paris. Fouché recommanda la plus grande circonspection et ne
permit la visite domiciliaire à Cinq-Cygne qu’en cas de renseignements
positifs donnés par Malin. Enfin, comme renseignement, il mit Corentin
au fait du personnage inexplicable de Michu, surveillé depuis trois
ans. La pensée de Corentin fut celle de son chef:--«Malin connaît la
conspiration!»--«Mais qui sait, se dit-il, si Fouché n’en est pas
aussi!»
Corentin, parti pour Troyes avant Malin, s’était entendu avec le
commandant de la gendarmerie, et avait choisi les hommes les plus
intelligents en leur donnant pour chef un capitaine habile. Corentin
indiqua pour lieu de rendez-vous le château de Gondreville à ce
capitaine, en lui disant d’envoyer à la nuit, sur quatre points
différents de la vallée de Cinq-Cygne et à d’assez grandes distances
pour ne pas donner l’alarme, un piquet de douze hommes. Ces quatre
piquets devaient décrire un carré et le resserrer autour du château de
Cinq-Cygne. En le laissant maître au château pendant sa consultation
avec Grévin, Malin avait permis à Corentin de remplir une partie
de sa mission. A son retour du parc, le Conseiller d’État avait si
positivement dit à Corentin que les Simeuse et les d’Hauteserre étaient
dans le pays, que les deux agents expédièrent le capitaine qui, fort
heureusement pour les gentilshommes, traversa la forêt par l’avenue
pendant que Michu grisait son espion Violette. Le Conseiller d’État
avait commencé par expliquer à Peyrade et à Corentin le guet-apens
auquel il venait d’échapper. Les deux Parisiens lui racontèrent alors
l’épisode de la carabine, et Grévin envoya Violette pour obtenir
quelques renseignements sur ce qui se passait au pavillon. Corentin
dit au notaire d’emmener, pour plus de sûreté, son ami le Conseiller
d’État coucher à la petite ville d’Arcis, chez lui. Au moment où Michu
se lançait dans la forêt et courait à Cinq-Cygne, Peyrade et Corentin
partirent donc de Gondreville dans un méchant cabriolet d’osier, attelé
d’un cheval de poste, et conduit par le brigadier d’Arcis, un des
hommes les plus rusés de la légion, et que le commandant de Troyes leur
avait recommandé de prendre.
--Le meilleur moyen de tout saisir est de les prévenir, dit Peyrade à
Corentin. Au moment où ils seront effarouchés, où ils voudront sauver
leurs papiers ou s’enfuir, nous tomberons chez eux comme la foudre. Le
cordon de gendarmes en se resserrant autour du château fera l’effet
d’un coup de filet. Ainsi, nous ne manquerons personne.
--Vous pouvez leur envoyer le maire, dit le brigadier, il est
complaisant, il ne leur veut pas de mal, ils ne se défieront pas de lui.
Au moment où Goulard allait se coucher, Corentin, qui fit arrêter
le cabriolet dans un petit bois, était donc venu lui dire
confidentiellement que dans quelques instants un agent du gouvernement
allait le requérir de cerner le château de Cinq-Cygne afin d’y
empoigner messieurs d’Hauteserre et de Simeuse; que, dans le cas où
ils auraient disparu, on voulait s’assurer s’ils y avaient couché la
nuit dernière, fouiller les papiers de mademoiselle de Cinq-Cygne, et
peut-être arrêter les gens et les maîtres du château.
--Mademoiselle de Cinq-Cygne, dit Corentin, est, sans doute, protégée
par de grands personnages, car j’ai la mission secrète de la prévenir
de cette visite, et de tout faire pour la sauver, sans me compromettre.
Une fois sur le terrain, je ne serai plus le maître, je ne suis pas
seul, ainsi courez au château.
Cette visite du maire au milieu de la soirée étonna d’autant plus les
joueurs, que Goulard leur montrait une figure bouleversée.
--Où se trouve la comtesse? demanda-t-il.
--Elle se couche, dit madame d’Hauteserre.
Le maire incrédule se mit à écouter les bruits qui se faisaient au
premier étage.
--Qu’avez vous aujourd’hui, Goulard? lui dit madame d’Hauteserre.
Goulard roulait dans les profondeurs de l’étonnement, en examinant ces
figures pleines de la candeur qu’on peut avoir à tout âge. A l’aspect
de ce calme et de cette innocente partie de boston interrompue, il
ne concevait rien aux soupçons de la police de Paris. En ce moment,
Laurence, agenouillée dans son oratoire, priait avec ferveur pour le
succès de la conspiration! Elle priait Dieu de prêter aide et secours
aux meurtriers de Bonaparte! Elle implorait Dieu avec amour de briser
cet homme fatal! Le fanatisme des Harmodius, des Judith, des Jacques
Clément, des Ancastroën, des Charlotte Corday, des Limoëlan animait
cette belle âme, vierge et pure. Catherine préparait le lit, Gothard
fermait les volets, en sorte que Marthe Michu, arrivée sous les
fenêtres de Laurence, et qui y jetait des cailloux, put être remarquée.
--Mademoiselle, il y a du nouveau, dit Gothard en voyant une inconnue.
--Silence! dit Marthe à voix basse, venez me parler.
Gothard fut dans le jardin en moins de temps qu’un oiseau n’en aurait
mis à descendre d’un arbre à terre.
--Dans un instant le château sera cerné par la gendarmerie. Toi,
dit-elle à Gothard, selle sans bruit le cheval de Mademoiselle, et
fais-le descendre par la brèche de la douve, entre cette tour et les
écuries.
Marthe tressaillit en voyant à deux pas d’elle Laurence qui suivit
Gothard.
--Qu’y a-t-il? dit Laurence simplement et sans paraître émue.
--La conspiration contre le Premier Consul est découverte, répondit
Marthe dans l’oreille de la jeune comtesse. Mon mari, qui songe à
sauver vos deux cousins, m’envoie vous dire de venir vous entendre avec
lui.
Laurence recula de trois pas, et regarda Marthe.--Qui êtes-vous?
dit-elle.
--Marthe Michu.
--Je ne sais pas ce que vous me voulez, répliqua froidement
mademoiselle de Cinq-Cygne.
--Allons, vous les tuez. Venez, au nom des Simeuse! dit Marthe en
tombant à genoux et tendant ses mains à Laurence. N’y a-t-il aucun
papier ici, rien qui puisse vous compromettre? Du haut de la forêt,
mon mari vient de voir briller les chapeaux bordés et les fusils des
gendarmes.
Gothard avait commencé par grimper au grenier, il aperçut de loin les
broderies des gendarmes, il entendit par le profond silence de la
campagne le bruit de leurs chevaux; il dégringola dans l’écurie, sella
le cheval de sa maîtresse, aux pieds duquel, sur un seul mot de lui,
Catherine attacha des linges.
--Où dois-je aller? dit Laurence à Marthe dont le regard et la parole
la frappèrent par l’inimitable accent de la sincérité.
--Par la brèche! dit-elle en entraînant Laurence, mon noble homme y
est, vous allez apprendre ce que vaut un Judas!
Catherine entra vivement au salon, y prit la cravache, les gants, le
chapeau, le voile de sa maîtresse, et sortit. Cette brusque apparition
et l’action de Catherine étaient un si parlant commentaire des paroles
du maire, que madame d’Hauteserre et l’abbé Goujet échangèrent un
regard par lequel ils se communiquèrent cette horrible pensée:--Adieu
tout notre bonheur! Laurence conspire, elle a perdu ses cousins et les
deux d’Hauteserre.
--Que voulez-vous dire? demanda monsieur d’Hauteserre à Goulard.
--Mais le château est cerné, vous allez avoir à subir une visite
domiciliaire. Enfin, si vos fils sont ici, faites-les sauver ainsi que
messieurs de Simeuse.
--Mes fils! s’écria madame d’Hauteserre stupéfaite.
--Nous n’avons vu personne, dit monsieur d’Hauteserre.
--Tant mieux! dit Goulard. Mais j’aime trop la famille de Cinq-Cygne
et celle de Simeuse pour leur voir arriver malheur. Écoutez-moi bien.
Si vous avez des papiers compromettants...
--Des papiers?... répéta le gentilhomme.
--Oui, si vous en avez, brûlez-les, reprit le maire, je vais vous
amuser les agents.
Goulard, qui voulait ménager la chèvre royaliste et le chou
républicain, sortit, et les chiens aboyèrent alors avec violence.
--Vous n’avez plus le temps, les voici, dit le curé. Mais on préviendra
la comtesse, où est-elle?
--Catherine n’est pas venue prendre sa cravache, ses gants et son
chapeau pour en faire des reliques, dit mademoiselle Goujet.
Goulard essaya de retarder pendant quelques minutes les deux agents
en leur annonçant la parfaite ignorance des habitants du château de
Cinq-Cygne.
--Vous ne connaissez pas ces gens-là, dit Peyrade en riant au nez de
Goulard.
Ces deux hommes si doucereusement sinistres entrèrent alors suivis
du brigadier d’Arcis et d’un gendarme. Cet aspect glaça d’effroi les
quatre paisibles joueurs de boston qui restèrent à leurs places,
épouvantés par un pareil déploiement de forces. Le bruit produit par
une dizaine de gendarmes, dont les chevaux piaffaient, retentissait sur
la pelouse.
--Il ne manque ici que mademoiselle de Cinq-Cygne, dit Corentin.
--Mais elle dort, sans doute, dans sa chambre, répondit monsieur
d’Hauteserre.
--Venez avec moi, mesdames, dit Corentin en s’élançant dans
l’antichambre et de là dans l’escalier où mademoiselle Goujet et madame
d’Hauteserre le suivirent.--Comptez sur moi, reprit Corentin en parlant
à l’oreille de la vieille dame, je suis un des vôtres, je vous ai
envoyé déjà le maire. Défiez-vous de mon collègue et confiez-vous à
moi, je vous sauverai tous!
--De quoi s’agit-il donc? demanda mademoiselle Goujet.
--De vie et de mort! ne le savez-vous pas? répondit Corentin.
Madame d’Hauteserre s’évanouit. Au grand étonnement de mademoiselle
Goujet et au grand désappointement de Corentin, l’appartement de
Laurence était vide. Sûr que personne ne pouvait s’échapper ni du
parc ni du château dans la vallée, dont toutes les issues étaient
gardées, Corentin fit monter un gendarme dans chaque pièce, il ordonna
de fouiller les bâtiments, les écuries et redescendit au salon, où
déjà Durieu, sa femme et tous les gens s’étaient précipités dans le
plus violent émoi. Peyrade étudiait de son petit œil bleu toutes les
physionomies, il restait froid et calme au milieu de ce désordre.
Quand Corentin reparut seul, car mademoiselle Goujet donnait des soins
à madame d’Hauteserre, on entendit un bruit de chevaux, mêlé à celui
des pleurs d’un enfant. Les chevaux entraient par la petite grille. Au
milieu de l’anxiété générale, un brigadier se montra poussant Gothard
les mains attachées et Catherine qu’il amena devant les agents.
--Voilà des prisonniers, dit-il. Ce petit drôle était à cheval, et se
sauvait.
Imbécile! dit Corentin à l’oreille du brigadier stupéfait, pourquoi ne
l’avoir pas laissé aller? Nous aurions su quelque chose en le suivant.
Gothard avait pris le parti de fondre en larmes à la façon des idiots.
Catherine restait dans une attitude d’innocence et de naïveté qui fit
profondément réfléchir le vieil agent. L’élève de Lenoir, après avoir
comparé ces deux enfants l’un à l’autre, après avoir examiné l’air
niais du vieux gentilhomme qu’il crut rusé, le spirituel curé qui
jouait avec les fiches, la stupéfaction de tous les gens et des Durieu,
vint à Corentin et lui dit à l’oreille:--Nous n’avons pas affaire à des
_gnioles_!
Corentin répondit d’abord par un regard en montrant la table de jeu,
puis il ajouta:--Ils jouaient au boston! On faisait le lit de la
maîtresse du logis, elle s’est sauvée, ils sont surpris, nous allons
les serrer.
Une brèche a toujours sa cause et son utilité. Voici comment et
pourquoi celle qui se trouve entre la tour aujourd’hui dite de
mademoiselle, et les écuries, avait été pratiquée. Dès son installation
à Cinq-Cygne, le bonhomme d’Hauteserre fit d’une longue ravine par
laquelle les eaux de la forêt tombaient dans la douve, un chemin
qui sépare deux grandes pièces de terre appartenant à la réserve du
château, mais uniquement pour y planter une centaine de noyers qu’il
trouva dans une pépinière. En onze ans, ces noyers étaient devenus
assez touffus et couvraient presque ce chemin encaissé déjà par des
berges de six pieds de hauteur, et par lequel on allait à un petit
bois de trente arpents récemment acheté. Quand le château eut tous ses
habitants, chacun d’eux aima mieux passer par la douve pour prendre
le chemin communal qui longeait les murs du parc et conduisait à la
ferme, que de faire le tour par la grille. En y passant, sans le
vouloir, on élargissait la brèche des deux côtés, avec d’autant moins
de scrupule qu’au dix-neuvième siècle les douves sont parfaitement
inutiles et que le tuteur parlait souvent d’en tirer parti. Cette
constante démolition produisait de la terre, du gravier, des pierres
qui finirent par combler le fond de la douve. L’eau dominée par cette
espèce de chaussée ne la couvrait que dans les temps de grandes pluies.
Néanmoins, malgré ces dégradations, auxquelles tout le monde et la
comtesse elle-même avait aidé, la brèche était assez abrupte pour qu’il
fût difficile d’y faire descendre un cheval et surtout de le faire
remonter sur le chemin communal; mais il semble que, dans les périls,
les chevaux épousent la pensée de leurs maîtres. Pendant que la jeune
comtesse hésitait à suivre Marthe et lui demandait des explications,
Michu qui du haut de son monticule avait suivi les lignes décrites par
les gendarmes et compris le plan des espions, désespérait du succès
en ne voyant venir personne. Un piquet de gendarmes suivait le mur du
parc en s’espaçant comme des sentinelles, et ne laissant entre chaque
homme que la distance à laquelle ils pouvaient se comprendre de la
voix et du regard, écouter et surveiller les plus légers bruits et les
moindres choses. Michu, couché à plat ventre, l’oreille collée à la
terre, estimait, à la manière des Indiens, le temps qui lui restait par
la force du son.--«Je suis arrivé trop tard! se disait-il à lui-même.
Violette me le paiera! A-t-il été longtemps avant de se griser! Que
faire?» Il entendait le piquet qui descendait de la forêt par le chemin
passer devant la grille, et qui, par une manœuvre semblable à celle du
piquet venant du chemin communal, allaient se rencontrer.--«Encore cinq
à six minutes!» se dit-il. En ce moment, la comtesse se montra, Michu
la prit d’une main vigoureuse et la jeta dans le chemin couvert.
--Allez droit devant vous! Mène-la, dit-il à sa femme, à l’endroit où
est mon cheval, et songez que les gendarmes ont des oreilles.
En voyant Catherine qui apportait la cravache, les gants et le chapeau,
mais surtout en voyant la jument et Gothard, cet homme, de conception
si vive dans le danger, résolut de jouer les gendarmes avec autant de
succès qu’il venait de se jouer de Violette. Gothard avait, comme par
magie, forcé la jument à escalader la douve.
--Du linge aux pieds du cheval?... je t’embrasse! dit le régisseur en
serrant Gothard dans ses bras.
Michu laissa la jument aller auprès de sa maîtresse et prit les gants,
le chapeau, la cravache.
--Tu as de l’esprit, tu vas me comprendre, reprit-il. Force ton cheval
à grimper aussi sur ce chemin, monte-le à poil, entraîne après toi les
gendarmes en te sauvant à fond de train à travers champs vers la ferme,
et ramasse-moi tout ce piquet qui s’étale, ajouta-t-il en achevant sa
pensée par un geste qui indiquait la route à suivre.--Toi, ma fille,
dit-il à Catherine, il nous vient d’autres gendarmes par le chemin de
Cinq-Cygne à Gondreville, élance-toi dans une direction contraire à
celle que va suivre Gothard, et ramasse-les du château vers la forêt.
Enfin, faites en sorte que nous ne soyons point inquiétés dans le
chemin creux.
Catherine et l’admirable enfant qui devait donner dans cette affaire
tant de preuves d’intelligence, exécutèrent leur manœuvre de manière
à faire croire à chacune des lignes de gendarmes que leur gibier se
sauvait. La lueur trompeuse de la lune ne permettait de distinguer ni
la taille, ni les vêtements, ni le sexe, ni le nombre de ceux qu’on
poursuivait. On courut après eux en vertu de ce faux axiome: Il faut
arrêter ceux qui se sauvent! dont la niaiserie en haute police venait
d’être énergiquement démontrée par Corentin au brigadier. Michu, qui
avait compté sur l’instinct des gendarmes, put atteindre la forêt
quelque temps après la jeune comtesse que Marthe avait guidée à
l’endroit indiqué.
--Cours au pavillon, dit-il à Marthe. La forêt doit être gardée par
les Parisiens, il est dangereux de rester ici. Nous aurons sans doute
besoin de toute notre liberté.
Michu délia son cheval, et pria la comtesse de le suivre.
--Je n’irai pas plus loin, dit Laurence, sans que vous me donniez un
gage de l’intérêt que vous me portez, car enfin, vous êtes Michu.
--Mademoiselle, répondit-il d’une voix douce, mon rôle va vous être
expliqué en deux mots. Je suis, à l’insu de messieurs de Simeuse, le
gardien de leur fortune. J’ai reçu à cet égard des instructions de
défunt leur père et de leur chère mère, ma protectrice. Aussi ai-je
joué le rôle d’un Jacobin enragé, pour rendre service à mes jeunes
maîtres; malheureusement, j’ai commencé mon jeu trop tard, et n’ai pu
sauver les anciens! Ici, la voix de Michu s’altéra.--Depuis la fuite
des jeunes gens, je leur ai fait passer les sommes qui leur étaient
nécessaires pour vivre honorablement.
--Par la maison Breintmayer de Strasbourg? dit-elle.
--Oui, mademoiselle, les correspondants de monsieur Girel de Troyes,
un royaliste qui, pour sa fortune, a fait, comme moi, le jacobin. Le
papier que votre fermier a ramassé un soir, à la sortie de Troyes,
était relatif à cette affaire qui pouvait nous compromettre: ma vie
n’était plus à moi, mais à eux, vous comprenez? Je n’ai pu me rendre
maître de Gondreville. Dans ma position, on m’aurait coupé le cou en
me demandant où j’avais pris tant d’or. J’ai préféré racheter la terre
un peu plus tard; mais ce scélérat de Marion était l’homme d’un autre
scélérat, de Malin. Gondreville reviendra tout de même à ses maîtres.
Cela me regarde. Il y a quatre heures, je tenais Malin au bout de mon
fusil, oh! il était fumé! Dame! une fois mort, on licitera Gondreville,
on le vendra, et vous pouvez l’acheter. En cas de ma mort, ma femme
vous aurait remis une lettre qui vous en eût donné les moyens. Mais ce
brigand disait à son compère Grévin, une autre canaille, que messieurs
de Simeuse conspiraient contre le Premier Consul, qu’ils étaient dans
le pays et qu’il valait mieux les livrer et s’en débarrasser, pour
être tranquille à Gondreville. Or comme j’avais vu venir deux maîtres
espions, j’ai désarmé ma carabine, et je n’ai pas perdu de temps pour
accourir ici, pensant que vous deviez savoir où et comment prévenir les
jeunes gens. Voilà.
--Vous êtes digne d’être noble, dit Laurence en tendant sa main à Michu
qui voulut se mettre à genoux pour baiser cette main. Laurence vit son
mouvement, le prévint et lui dit:--Debout, Michu! d’un son de voix et
avec un regard qui le rendirent en ce moment aussi heureux qu’il avait
été malheureux depuis douze ans.
--Vous me récompensez comme si j’avais fait tout ce qui me reste à
faire, dit-il. Les entendez-vous, les hussards de la guillotine? Allons
causer ailleurs. Michu prit la bride de la jument en se mettant du côté
par lequel la comtesse se présentait de dos, et lui dit:--Ne soyez
occupée qu’à vous bien tenir, à frapper votre bête et à vous garantir
la figure des branches d’arbre qui voudront vous la fouetter.
Puis il dirigea la jeune fille pendant une demi-heure au grand galop,
en faisant des détours, des retours, coupant son propre chemin à
travers des clairières pour y perdre la trace, vers un endroit où il
s’arrêta.
--Je ne sais plus où je suis, moi qui connais la forêt aussi bien que
vous la connaissez, dit la comtesse en regardant autour d’elle.
--Nous sommes au centre même, répondit-il. Nous avons deux gendarmes
après nous, mais nous sommes sauvés!
Le lieu pittoresque où le régisseur avait amené Laurence devait être si
fatal aux principaux personnages de ce drame et à Michu lui-même, que
le devoir d’un historien est de le décrire. Ce paysage est d’ailleurs,
comme on le verra, devenu célèbre dans les fastes judiciaires de
l’Empire.
La forêt de Nodesme appartenait à un monastère dit de Notre-Dame. Ce
monastère, pris, saccagé, démoli, disparut entièrement, moines et
biens. La forêt, objet de convoitise, entra dans le domaine des comtes
de Champagne, qui plus tard l’engagèrent et la laissèrent vendre. En
six siècles, la nature couvrit les ruines avec son riche et puissant
manteau vert, et les effaça si bien, que l’existence d’un des plus
beaux couvents n’était plus indiquée que par une assez faible éminence,
ombragée de beaux arbres, et cerclée par d’épais buissons impénétrables
que depuis 1794, Michu s’était plu à épaissir en plantant de l’acacia
épineux dans les intervalles dénués d’arbustes. Une mare se trouvait au
pied de cette éminence, et attestait une source perdue, qui sans doute
avait jadis déterminé l’assiette du monastère. Le possesseur des titres
de la forêt de Nodesme avait pu seul reconnaître l’étymologie de ce mot
âgé de huit siècles, et découvrir qu’il y avait eu jadis un couvent
au centre de la forêt. En entendant les premiers coups de tonnerre
de la Révolution, le marquis de Simeuse, qu’une contestation avait
obligé de recourir à ses titres, instruit de cette particularité par
le hasard, se mit, dans une arrière-pensée assez facile à concevoir,
à rechercher la place du monastère. Le garde, à qui la forêt était si
connue, avait naturellement aidé son maître dans ce travail, et sa
sagacité de forestier lui fit reconnaître la situation du monastère. En
observant la direction des cinq principaux chemins de la forêt, dont
plusieurs étaient effacés, il vit que tous aboutissaient au monticule
et à la mare, où jadis on devait venir de Troyes, de la vallée
d’Arcis, de celle de Cinq-Cygne, et de Bar-sur-Aube. Le marquis voulut
sonder le monticule, mais il ne pouvait prendre pour cette opération
que des gens étrangers au pays. Pressé par les circonstances, il
abandonna ses recherches, en laissant dans l’esprit de Michu l’idée
que l’éminence cachait ou des trésors ou les fondations de l’abbaye.
Michu continua cette œuvre archéologique; il sentit le terrain sonner
le creux, au niveau même de la mare, entre deux arbres, au pied du
seul point escarpé de l’éminence. Par une belle nuit, il vint armé
d’une pioche, et son travail mit à découvert une baie de cave où l’on
descendait par des degrés de pierre. La mare, qui dans son endroit
le plus creux a trois pieds de profondeur, forme une spatule dont le
manche semble sortir de l’éminence, et ferait croire qu’il sort de
ce rocher factice une fontaine perdue par infiltration dans cette
vaste forêt. Ce marécage, entouré d’arbres aquatiques, d’aulnes, de
saules, de frênes, est le rendez-vous de sentiers, reste des routes
anciennes et d’allées forestières, aujourd’hui désertes. Cette eau,
vive et qui paraît dormante, couverte de plantes à larges feuilles,
de cresson, offre une nappe entièrement verte, à peine distinctible
de ses bords où croît une herbe fine et fournie. Elle est trop loin
de toute habitation pour qu’aucune bête autre que la fauve, vienne en
profiter. Bien convaincus qu’il ne pouvait rien exister au-dessous de
ce marais, et rebutés par les bords inaccessibles du monticule, les
gardes particuliers ou les chasseurs n’avaient jamais visité, fouillé
ni sondé ce coin qui appartenait à la plus vieille coupe de la forêt,
et que Michu réserva pour une futaie, quand arriva son tour d’être
exploité. Au bout de la cave se trouve un caveau voûté, propre et sain,
tout de pierres de taille, du genre de ceux qu’on nommait l’_in pace_,
le cachot des couvents. La salubrité de ce caveau, la conservation de
ce reste d’escalier et de ce berceau s’expliquait par la source que les
démolisseurs avaient respectée et par une muraille vraisemblablement
d’une grande épaisseur, en brique et en ciment semblable à celui des
Romains, qui contenait les eaux supérieures. Michu couvrit de grosses
pierres l’entrée de cette retraite; puis, pour s’en approprier le
secret et le rendre impénétrable, il s’imposa la loi de remonter
l’éminence boisée, et de descendre à la cave par l’escarpement, au lieu
d’y aborder par la mare. Au moment où les deux fugitifs y arrivèrent,
la lune jetait sa belle lueur d’argent aux cimes des arbres centenaires
du monticule, elle se jouait dans les magnifiques touffes des langues
de bois diversement découpées par les chemins qui débouchaient là, les
unes arrondies, les autres pointues, celle-ci terminée par un seul
arbre, celle-là par un bosquet.
De là, l’œil s’engageait irrésistiblement en de fuyantes perspectives
où les regards suivaient soit la rondeur d’un sentier, soit la vue
sublime d’une longue allée de forêt, soit une muraille de verdure
presque noire. La lumière filtrée à travers les branchages de ce
carrefour faisait briller, entre les clairs du cresson et les
nénuphars, quelques diamants de cette eau tranquille et ignorée. Le cri
des grenouilles troubla le profond silence de ce joli coin de forêt
dont le parfum sauvage réveillait dans l’âme des idées de liberté.
--Sommes-nous bien sauvés? dit la comtesse à Michu.
--Oui, mademoiselle. Mais nous avons chacun notre besogne. Allez
attacher nos chevaux à des arbres en haut de cette petite colline,
et nouez-leur à chacun un mouchoir autour de la bouche, dit-il en
lui tendant sa cravate; le mien et le vôtre sont intelligents, ils
sauront qu’ils doivent se taire. Quand vous aurez fini, descendez droit
au-dessus de l’eau par cet escarpement, ne vous laissez pas accrocher
par votre amazone: vous me trouverez en bas.
Pendant que la comtesse cachait les chevaux, les attachait et les
bâillonnait, Michu débarrassa ses pierres et découvrit l’entrée du
caveau. La comtesse, qui croyait savoir sa forêt, fut surprise au
dernier point en se voyant sous un berceau de cave. Michu remit les
pierres en voûte au-dessus de l’entrée avec une adresse de maçon.
Quand il eut achevé, le bruit des chevaux et de la voix des gendarmes
retentit dans le silence de la nuit; mais il n’en battit pas moins
tranquillement le briquet, alluma une petite branche de sapin, et
mena la comtesse dans l’_in pace_ où se trouvait encore un bout de la
chandelle qui lui avait servi à reconnaître ce caveau. La porte en fer
et de plusieurs lignes d’épaisseur, mais percée en quelques endroits
par la rouille, avait été remise en état par le garde, et se fermait
extérieurement avec des barres qui s’adaptaient de chaque côté dans des
trous. La comtesse, morte de fatigue, s’assit sur un banc de pierre,
au-dessus duquel il existait encore un anneau scellé dans le mur.
--Nous avons un salon pour causer, dit Michu. Maintenant les gendarmes
peuvent tourner tant qu’ils voudront, le pis de ce qui nous arriverait
serait qu’ils prissent nos chevaux.
--Nous enlever nos chevaux, dit Laurence, ce serait tuer mes cousins et
messieurs d’Hauteserre! Voyons, que savez-vous?
Michu raconta le peu qu’il avait surpris de la conversation entre Malin
et Grévin.
--Ils sont en route pour Paris, ils y entreront ce matin, dit la
comtesse quand il eut fini.
--Perdus! s’écria Michu. Vous comprenez que les entrants et les
sortants seront surveillés aux Barrières. Malin a le plus grand intérêt
à laisser mes maîtres se bien compromettre pour les tuer.
--Et moi qui ne sais rien du plan général de l’affaire! s’écria
Laurence. Comment prévenir Georges, Rivière et Moreau? où sont-ils?
Enfin ne songeons qu’à mes cousins et aux d’Hauteserre, rejoignez-les à
tout prix.
--Le télégraphe va plus vite que les meilleurs chevaux, dit Michu, et
de tous les nobles fourrés dans cette conspiration, vos cousins seront
les mieux traqués; si je les retrouve, il faut les loger ici, nous
les y garderons jusqu’à la fin de l’affaire; leur pauvre père avait
peut-être une vision en me mettant sur la piste de cette cachette: il a
pressenti que ses fils s’y sauveraient!
--Ma jument vient des écuries du comte d’Artois, elle est née de son
plus beau cheval anglais, mais elle a fait trente-six lieues, elle
mourrait sans vous avoir porté au but, dit-elle.
--Le mien est bon, dit Michu, et si vous avez fait trente-six lieues,
je ne dois en avoir que dix-huit à faire?
--Vingt-trois, dit-elle, car depuis cinq heures ils marchent! Vous les
trouverez au-dessus de Lagny, à Coupvrai d’où ils doivent au petit
jour sortir déguisés en mariniers; ils comptent entrer à Paris sur
des bateaux. Voici, reprit-elle en ôtant de son doigt la moitié de
l’alliance de sa mère, la seule chose à laquelle ils ajouteront foi,
je leur ai donné l’autre moitié. Le garde de Coupvrai, le père d’un de
leurs soldats, les cache cette nuit dans une baraque abandonnée par
des charbonniers, au milieu des bois. Ils sont huit en tout. Messieurs
d’Hauteserre et quatre hommes sont avec mes cousins.
--Mademoiselle, on ne courra pas après les soldats, ne nous occupons
que de messieurs de Simeuse, et laissons les autres se sauver comme il
leur plaira. N’est-ce pas assez que de leur crier: Casse-cou?
--Abandonner les d’Hauteserre? jamais! dit-elle. Ils doivent périr ou
se sauver tous ensemble!
--De petits gentilshommes? reprit Michu.
--Ils ne sont que chevaliers, répondit-elle, je le sais; mais ils se
sont alliés aux Cinq-Cygne et aux Simeuse. Ramenez donc mes cousins et
les d’Hauteserre, en tenant conseil avec eux sur les meilleurs moyens
de gagner cette forêt.
--Les gendarmes y sont! les entendez-vous? ils se consultent.
--Enfin vous avez eu déjà deux fois du bonheur ce soir, allez! et
ramenez-les, cachez-les dans cette cave, ils y seront à l’abri de toute
recherche! Je ne puis vous être bonne à rien, dit-elle avec rage,
je serais un phare qui éclairerait l’ennemi. La police n’imaginera
jamais que mes parents puissent revenir dans la forêt, en me voyant
tranquille. Ainsi, toute la question consiste à trouver cinq bons
chevaux pour venir, en six heures de Lagny dans notre forêt, cinq
chevaux à laisser morts dans un fourré.
--Et de l’argent? répondit Michu qui réfléchissait profondément en
écoutant la jeune comtesse.
--J’ai donné cent louis cette nuit à mes cousins.
--Je réponds d’eux, s’écria Michu. Une fois cachés, vous devrez vous
priver de les voir; ma femme ou mon petit leur porteront à manger deux
fois la semaine. Mais, comme je ne réponds pas de moi, sachez, en cas
de malheur, mademoiselle, que la maîtresse-poutre du grenier de mon
pavillon a été percée avec une tarière. Dans le trou qui est bouché
par une grosse cheville, se trouve le plan d’un coin de la forêt. Les
arbres auxquels vous verrez un point rouge sur le plan ont une marque
noire au pied sur le terrain. Chacun de ces arbres est un indicateur.
Le troisième chêne vieux qui se trouve à gauche de chaque indicateur
recèle, à deux pieds en avant du tronc, des rouleaux de fer-blanc
enterrés à sept pieds de profondeur qui contiennent chacun cent mille
francs en or. Ces onze arbres, il n’y en a que onze, sont toute la
fortune des Simeuse, maintenant que Gondreville leur a été pris.
--La noblesse sera cent ans à se remettre des coups qu’on lui a portés!
dit lentement mademoiselle de Cinq-Cygne.
--Y a-t-il un mot d’ordre? demanda Michu.
--France et Charles! pour les soldats; Laurence et Louis! pour
messieurs d’Hauteserre et de Simeuse. Mon Dieu! les avoir revus hier
pour la première fois depuis onze ans et les savoir en danger de mort
aujourd’hui, et quelle mort! Michu, dit-elle avec une expression de
mélancolie, soyez aussi prudent pendant ces quinze heures que vous avez
été grand et dévoué pendant ces douze années. S’il arrivait malheur à
mes cousins, je mourrais. Non, dit-elle, je vivrais assez pour tuer
Bonaparte!
--Nous serons deux pour ça, le jour où tout sera perdu.
Laurence prit la rude main de Michu et la lui serra vivement à
l’anglaise. Michu tira sa montre, il était minuit.
--Sortons à tout prix, dit-il. Gare au gendarme qui me barrera le
passage. Et vous, sans vous commander, madame la comtesse, retournez à
bride abattue à Cinq-Cygne, ils y sont, amusez-les.
Le trou débarrassé, Michu n’entendit plus rien; il se jeta l’oreille
à terre, et se releva précipitamment:--Ils sont sur la lisière vers
Troyes! dit-il, je leur ferai la barbe!
Il aida la comtesse à sortir, et replaça le tas de pierres. Quand il
eut fini, il s’entendit appeler par la douce voix de Laurence, qui
voulut le voir à cheval avant de monter sur le sien. L’homme rude avait
les larmes aux yeux en échangeant un dernier regard avec sa jeune
maîtresse qui, elle, avait les yeux secs.
--Amusons-les, il a raison! se dit-elle quand elle n’entendit plus
rien. Et elle s’élança vers Cinq-Cygne, au grand galop.
En sachant ses fils menacés de mort, madame d’Hauteserre, qui ne
croyait pas la Révolution finie et qui connaissait la sommaire justice
de ce temps, reprit ses sens et ses forces par la violence même de
la douleur qui les lui avait fait perdre. Ramenée par une horrible
curiosité, elle descendit au salon dont l’aspect offrait alors un
tableau vraiment digne du pinceau des peintres de genre. Toujours assis
à la table de jeu, le curé jouait machinalement avec les fiches en
observant à la dérobée Peyrade et Corentin qui, debout à l’un des coins
de la cheminée, se parlaient à voix basse. Plusieurs fois le fin regard
de Corentin rencontra le regard non moins fin du curé; mais, comme deux
adversaires qui se trouvent également forts et qui reviennent en garde
après avoir croisé le fer, l’un et l’autre jetaient promptement leurs
regards ailleurs. Le bonhomme d’Hauteserre, planté sur ses deux jambes
comme un héron, restait à côté du gros, gras, grand et avare Goulard,
dans l’attitude que lui avait donnée la stupéfaction. Quoiqu’il fût
vêtu en bourgeois, le maire avait toujours l’air d’un domestique. Tous
deux ils regardaient d’un œil hébété les gendarmes entre lesquels
pleurait toujours Gothard, dont les mains avaient été si vigoureusement
attachées qu’elles étaient violettes et enflées. Catherine ne quittait
pas sa position pleine de simplesse et de naïveté, mais impénétrable.
Le brigadier qui, selon Corentin, venait de faire la sottise d’arrêter
ces petites bonnes gens, ne savait plus s’il devait partir ou rester.
Il était tout pensif au milieu du salon, la main appuyée sur la
poignée de son sabre, et l’œil sur les deux Parisiens. Les Durieu,
stupéfaits, et tous les gens du château formaient un groupe admirable
d’inquiétude. Sans les pleurs convulsifs de Gothard, on eût entendu les
mouches voler.
Quand la mère, épouvantée et pâle, ouvrit la porte et se montra presque
traînée par mademoiselle Goujet, dont les yeux rouges avaient pleuré,
tous ces visages se tournèrent vers les deux femmes. Les deux agents
espéraient autant que tremblaient les habitants du château de voir
entrer Laurence. Le mouvement spontané des gens et des maîtres sembla
produit comme par un de ces mécanismes qui font accomplir à des figures
de bois un seul et unique geste ou un clignement d’yeux.
Madame d’Hauteserre s’avança par trois grands pas précipités vers
Corentin, et lui dit d’une voix entrecoupée mais violente:--Par pitié,
monsieur, de quoi mes fils sont-ils accusés? Et croyez-vous donc qu’ils
soient venus ici?
Le curé, qui semblait s’être dit en voyant la vieille dame:--Elle va
faire quelque sottise! baissa les yeux.
--Mes devoirs et la mission que j’accomplis me défendent de vous le
dire, répondit Corentin d’un air à la fois gracieux et railleur.
Ce refus, que la détestable courtoisie de ce mirliflor rendait encore
plus implacable, pétrifia cette vieille mère, qui tomba sur un fauteuil
auprès de l’abbé Goujet, joignit les mains et fit un vœu.
--Où avez-vous arrêté ce pleurard? demanda Corentin au brigadier en
désignant le petit écuyer de Laurence.
--Dans le chemin qui mène à la ferme, le long des murs du parc; le
drôle allait gagner le bois des Closeaux.
--Et cette fille?
--Elle? c’est Olivier qui l’a pincée.
--Où allait-elle?
--Vers Gondreville.
--Ils se tournaient le dos? dit Corentin.
--Oui, répondit le gendarme.
--N’est-ce pas le petit domestique et la femme de chambre de la
citoyenne Cinq-Cygne? dit Corentin au maire.
--Oui, répondit Goulard.
Après avoir échangé deux mots avec Corentin de bouche à oreille,
Peyrade sortit aussitôt en emmenant le brigadier.
En ce moment le brigadier d’Arcis entra, vint à Corentin et lui dit
tout bas:--Je connais bien les localités, j’ai tout fouillé dans les
communs; à moins que les gars ne soient enterrés, il n’y a personne.
Nous en sommes à faire sonner les planchers et les murailles avec les
crosses de nos fusils.
Peyrade, qui rentra, fit signe à Corentin de venir, et l’emmena voir la
brèche de la douve en lui signalant le chemin creux qui y correspondait.
--Nous avons deviné la manœuvre, dit Peyrade.
--Et moi! je vais vous la dire, répliqua Corentin. Le petit drôle et la
fille ont donné le change à ces imbéciles de gendarmes pour assurer une
sortie au gibier.
--Nous ne saurons la vérité qu’au jour, reprit Peyrade. Ce chemin
est humide, je viens de le faire barrer en haut et en bas par deux
gendarmes; quand nous pourrons y voir clair, nous reconnaîtrons, à
l’empreinte des pieds, quels sont les êtres qui ont passé par là.
--Voici les traces d’un sabot de cheval, dit Corentin, allons aux
écuries.
--Combien y a-t-il de chevaux ici? demanda Peyrade à monsieur
d’Hauteserre et à Goulard en rentrant au salon avec Corentin.
--Allons, monsieur le maire, vous le savez, répondez! lui cria Corentin
en voyant ce fonctionnaire hésiter à répondre.
--Mais il y a la jument de la comtesse, le cheval de Gothard et celui
de monsieur d’Hauteserre.
--Nous n’en avons vu qu’un à l’écurie, dit Peyrade.
--Mademoiselle se promène, dit Durieu.
--Se promène-t-elle ainsi souvent la nuit, votre pupille? dit le
libertin Peyrade à monsieur d’Hauteserre.
--Très souvent, répondit avec simplicité le bonhomme, monsieur le maire
vous l’attestera.
--Tout le monde sait qu’elle a des lubies, répondit Catherine. Elle
regardait le ciel avant de se coucher, et je crois bien que vos
baïonnettes qui brillaient au loin l’auront intriguée. Elle a voulu
savoir, m’a-t-elle dit en sortant, s’il s’agissait encore d’une
nouvelle révolution.
--Quand est-elle sortie? demanda Peyrade.
--Quand elle a vu vos fusils.
--Et par où est-elle allée?
--Je ne sais pas.
--Et l’autre cheval? demanda Corentin.
--Les... es... geeen...daaarmes me me me... me l’on... ont priiiis, dit
Gothard.
--Et où allais-tu donc? lui dit un des gendarmes.
--Je suuiv...ai...ais... ma maî...aî...aîtresse à la fer...me.
Le gendarme leva la tête vers Corentin en attendant un ordre, mais ce
langage était à la fois si faux et si vrai, si profondément innocent
et si rusé, que les deux Parisiens s’entre-regardèrent comme pour se
répéter le mot de Peyrade: Ils ne sont pas gnioles!
Le gentilhomme paraissait ne pas avoir assez d’esprit pour comprendre
une épigramme. Le maire était stupide. La mère, imbécile de maternité,
faisait aux agents des questions d’une innocence bête. Tous les gens
avaient été bien réellement surpris dans leur sommeil. En présence
de ces petits faits, en jugeant ces divers caractères, Corentin
comprit aussitôt que son seul adversaire était mademoiselle de
Cinq-Cygne. Quelque adroite qu’elle soit, la Police a d’innombrables
désavantages. Non-seulement elle est forcée d’apprendre tout ce que
sait le conspirateur, mais encore elle doit supposer mille choses avant
d’arriver à une seule qui soit vraie. Le conspirateur pense sans cesse
à sa sûreté, tandis que la Police n’est éveillée qu’à ses heures. Sans
les trahisons, il n’y aurait rien de plus facile que de conspirer. Un
conspirateur a plus d’esprit à lui seul que la Police avec ses immenses
moyens d’action. En se sentant arrêtés moralement comme ils l’eussent
été physiquement par une porte qu’ils auraient cru trouver ouverte,
qu’ils auraient crochetée et derrière laquelle des hommes pèseraient
sans rien dire, Corentin et Peyrade se voyaient devinés et joués sans
savoir par qui.
--J’affirme, vint leur dire à l’oreille le brigadier d’Arcis, que si
les deux messieurs de Simeuse et d’Hauteserre ont passé la nuit ici,
on les a couchés dans les lits du père, de la mère, de mademoiselle de
Cinq-Cygne, de la servante, des domestiques, ou ils se sont promenés
dans le parc, car il n’y a pas la moindre trace de leur passage.
--Qui donc a pu les prévenir? dit Corentin à Peyrade. Il n’y a encore
que le Premier Consul, Fouché, les ministres, le préfet de police, et
Malin qui savent quelque chose.
--Nous laisserons des _moutons_ dans le pays, dit Peyrade à l’oreille
de Corentin.
--Vous ferez d’autant mieux qu’ils seront en Champagne, répliqua le
curé qui ne put s’empêcher de sourire en entendant le mot mouton et qui
devina tout d’après ce seul mot surpris.
--Mon Dieu! pensa Corentin qui répondit au curé par un autre sourire,
il n’y a qu’un homme d’esprit ici, je ne puis m’entendre qu’avec lui,
je vais l’entamer.
--Messieurs... dit le maire qui voulait cependant donner une preuve de
dévouement au Premier Consul et qui s’adressait aux deux agents.
--Dites citoyens, la République existe encore, lui répliqua Corentin en
regardant le curé d’un air railleur.
--Citoyens, reprit le maire, au moment où je suis entré dans ce salon
et avant que j’eusse ouvert la bouche, Catherine s’y est précipitée
pour y prendre la cravache, les gants et le chapeau de sa maîtresse.
Un sombre murmure d’horreur sortit du fond de toutes les poitrines,
excepté de celle de Gothard. Tous les yeux, moins ceux des gendarmes
et des agents, menacèrent Goulard, le dénonciateur, en lui jetant des
flammes.
--Bien, citoyen maire, lui dit Peyrade. Nous y voyons clair. On a
prévenu la citoyenne Cinq-Cygne bien à temps, ajouta-t-il en regardant
Corentin avec une visible défiance.
--Brigadier, mettez les poucettes à ce petit gars, dit Corentin au
gendarme, et emmenez-le dans une chambre à part. Renfermez aussi cette
petite fille, ajouta-t-il en désignant Catherine.--Tu vas présider à la
perquisition des papiers, reprit-il en s’adressant à Peyrade auquel il
parla dans l’oreille. Fouille tout, n’épargne rien.--Monsieur l’abbé,
dit-il confidentiellement au curé, j’ai d’importantes communications à
vous faire. Et il l’emmena dans le jardin.
--Écoutez, monsieur l’abbé, vous me paraissez avoir tout l’esprit
d’un évêque, et (personne ne peut nous entendre) vous me comprendrez;
je n’ai plus d’espoir qu’en vous pour sauver deux familles qui,
par sottise, vont se laisser rouler dans un abîme d’où rien ne
revient. Messieurs de Simeuse et d’Hauteserre ont été trahis par un
de ces infâmes espions que les gouvernements glissent dans toutes
les conspirations pour bien en connaître le but, les moyens et les
personnes. Ne me confondez pas avec ce misérable qui m’accompagne,
il est de la Police; mais moi, je suis attaché très honorablement au
cabinet consulaire et j’en ai le dernier mot. On ne souhaite pas la
perte de messieurs de Simeuse; si Malin les voudrait voir fusiller,
le Premier Consul, s’ils sont ici, s’ils n’ont pas de mauvaises
intentions, veut les arrêter sur le bord du précipice, car il aime les
bons militaires. L’agent qui m’accompagne a tous les pouvoirs, moi je
ne suis rien en apparence, mais je sais où est le complot. L’agent
a le mot de Malin, qui sans doute lui a promis sa protection, une
place et peut-être de l’argent, s’il peut trouver les deux Simeuse
et les livrer. Le Premier Consul, qui est vraiment un grand homme,
ne favorise point les pensées cupides. Je ne veux point savoir si
les deux jeunes gens sont ici, fit-il en apercevant un geste chez le
curé; mais ils ne peuvent être sauvés que d’une seule manière. Vous
connaissez la loi du 6 floréal an X, elle amnistie les émigrés qui
sont encore à l’étranger, à la condition de rentrer avant le premier
vendémiaire de l’an XI, c’est-à-dire en septembre de l’année dernière;
mais messieurs de Simeuse ayant, ainsi que messieurs d’Hauteserre,
exercé des commandements dans l’armée de Condé, sont dans le cas de
l’exception posée par cette loi; leur présence en France est donc un
crime, et suffit, dans les circonstances où nous sommes, pour les
rendre complices d’un horrible complot. Le Premier Consul a senti
le vice de cette exception qui fait à son gouvernement des ennemis
irréconciliables; il voudrait faire savoir à messieurs de Simeuse
qu’aucune poursuite ne sera faite contre eux, s’ils lui adressent
une pétition dans laquelle ils diront qu’ils rentrent en France dans
l’intention de se soumettre aux lois, en promettant de prêter serment
à la constitution. Vous comprenez que cette pièce doit être entre ses
mains avant leur arrestation et datée d’il y a quelques jours; je puis
en être porteur. Je ne vous demande pas où sont les jeunes gens, dit-il
en voyant le curé faire un nouveau geste de dénégation, nous sommes
malheureusement sûrs de les trouver; la forêt est gardée, les entrées
de Paris sont surveillées et la frontière aussi. Écoutez-moi bien! si
ces messieurs sont entre cette forêt et Paris, ils seront pris; s’ils
sont à Paris, on les y trouvera; s’ils rétrogradent, les malheureux
seront arrêtés. Le Premier Consul aime les ci-devant et ne peut
souffrir les républicains, et cela est tout simple: s’il veut un trône,
il doit égorger la Liberté. Que ce secret reste entre nous. Ainsi,
voyez! J’attendrai jusqu’à demain, je serai aveugle; mais défiez-vous
de l’agent; ce maudit Provençal est le valet du diable, il a le mot de
Fouché, comme j’ai celui du Premier Consul.
--Si messieurs de Simeuse sont ici, dit le curé, je donnerais dix
pintes de mon sang et un bras pour les sauver; mais si mademoiselle de
Cinq-Cygne est leur confidente, elle n’a pas commis, je le jure par mon
salut éternel, la moindre indiscrétion et ne m’a pas fait l’honneur
de me consulter. Je suis maintenant très content de sa discrétion, si
toutefois discrétion il y a. Nous avons joué hier soir, comme tous
les jours, au boston, dans le plus profond silence jusqu’à dix heures
et demie, et nous n’avons rien vu ni entendu. Il ne passe pas un
enfant dans cette vallée solitaire sans que tout le monde le voie et
le sache, et depuis quinze jours il n’y est venu personne d’étranger.
Or, messieurs d’Hauteserre et de Simeuse font une troupe à eux quatre.
Le bonhomme et sa femme sont soumis au gouvernement, et ils ont fait
tous les efforts imaginables pour ramener leurs fils auprès d’eux; ils
leur ont encore écrit avant-hier. Aussi, dans mon âme et conscience,
a-t-il fallu votre descente ici pour ébranler la ferme croyance où je
suis de leur séjour en Allemagne. Entre nous, il n’y a ici que la jeune
comtesse qui ne rende pas justice aux éminentes qualités de monsieur le
Premier Consul.
--Finaud! pensa Corentin.--Si ces jeunes gens sont fusillés, c’est
qu’on l’aura bien voulu! répondit-il à haute voix, maintenant je m’en
lave les mains.
Il avait amené l’abbé Goujet dans un endroit fortement éclairé par la
lune, et il le regarda brusquement en disant ces fatales paroles. Le
prêtre était fortement affligé, mais en homme surpris et complétement
ignorant.
--Comprenez donc, monsieur l’abbé, reprit Corentin, que leurs droits
sur la terre de Gondreville les rendent doublement criminels aux yeux
des gens en sous-ordre! Enfin, je veux leur faire avoir affaire à Dieu
et non à ses saints.
--Il y a donc un complot? demanda naïvement le curé.
--Ignoble, odieux, lâche, et si contraire à l’esprit généreux de la
nation, reprit Corentin, qu’il sera couvert d’un opprobre général.
--Eh bien! mademoiselle de Cinq-Cygne est incapable de lâcheté, s’écria
le curé.
--Monsieur l’abbé, reprit Corentin, tenez, il y a pour nous (toujours
de vous à moi) des preuves évidentes de sa complicité; mais il n’y en
a point encore assez pour la justice. Elle a pris la fuite à notre
approche... Et cependant je vous avais envoyé le maire.
--Oui, mais pour quelqu’un qui tient tant à les sauver, vous marchiez
un peu trop sur les talons du maire, dit l’abbé.
Sur ce mot, ces deux hommes se regardèrent, et tout fut dit entre eux:
ils appartenaient l’un et l’autre à ces profonds anatomistes de la
pensée auxquels il suffit d’une simple inflexion de voix, d’un regard,
d’un mot pour deviner une âme, de même que le Sauvage devine ses
ennemis à des indices invisibles à l’œil d’un Européen.
--J’ai cru tirer quelque chose de lui, je me suis découvert, pensa
Corentin.
--Ah le drôle! se dit en lui-même le curé.
Minuit sonnait à la vieille horloge de l’église au moment où Corentin
et le curé rentrèrent au salon. On entendait ouvrir et fermer les
portes des chambres et des armoires. Les gendarmes défaisaient les
lits. Peyrade avec la prompte intelligence de l’espion, fouillait et
sondait tout. Ce pillage excitait à la fois la terreur et l’indignation
chez les fidèles serviteurs, toujours immobiles et debout. Monsieur
d’Hauteserre échangeait avec sa femme et mademoiselle Goujet des
regards de compassion. Une horrible curiosité tenait tout le monde
éveillé. Peyrade descendit et vint au salon en tenant à la main
une cassette de bois de sandal sculpté, qui devait avoir été jadis
rapportée de la Chine par l’amiral de Simeuse. Cette jolie boîte était
plate et de la dimension d’un volume in-quarto.
Peyrade fit un signe à Corentin, et l’emmena dans l’embrasure de la
croisée:--J’y suis! lui dit-il. Ce Michu, qui pouvait payer huit cent
mille francs en or Gondreville à Marion, et qui voulait tuer tout à
l’heure Malin, doit être l’homme des Simeuse; l’intérêt qui lui a
fait menacer Marion doit être le même qui lui a fait coucher Malin en
joue. Il m’a paru capable d’avoir des idées, il n’en a qu’une, il est
instruit de la chose, et sera venu les avertir ici.
--Malin aura causé de la conspiration avec son ami le notaire, dit
Corentin en continuant les inductions de son collègue, et Michu, qui
se trouvait embusqué, l’aura sans doute entendu parler des Simeuse. En
effet, il n’a pu remettre son coup de carabine que pour prévenir un
malheur qui lui a semblé plus grand que la perte de Gondreville.
--Il nous avait bien reconnus pour ce que nous sommes, dit Peyrade.
Aussi, sur le moment, l’intelligence de ce paysan m’a-t-elle paru tenir
du prodige.
--Oh! cela prouve qu’il était sur ses gardes, répondit Corentin. Mais,
après tout, mon vieux, ne nous abusons pas: la trahison pue énormément,
et les gens primitifs la sentent de loin.
--Nous n’en sommes que plus forts, dit le Provençal.
--Faites venir le brigadier d’Arcis, cria Corentin à un des gendarmes.
Envoyons à son pavillon, dit-il à Peyrade.
--Violette, notre oreille, y est, dit le Provençal.
--Nous sommes partis sans en avoir eu de nouvelles, dit Corentin. Nous
aurions dû emmener avec nous Sabatier. Nous ne sommes pas assez de
deux.--Brigadier, dit-il en voyant entrer le gendarme et le serrant
entre Peyrade et lui, n’allez pas vous laisser faire la barbe comme
le brigadier de Troyes tout à l’heure. Michu nous paraît être dans
l’affaire; allez à son pavillon, ayez l’œil à tout, et rendez-nous-en
compte.
--Un de mes hommes a entendu des chevaux dans la forêt au moment où
l’on arrêtait les petits domestiques, et j’ai quatre fiers gaillards
aux trousses de ceux qui voudraient s’y cacher, répondit le gendarme.
Il sortit, le bruit du galop de son cheval, qui retentit sur le pavé de
la pelouse, diminua rapidement.
--Allons! ils vont sur Paris ou rétrogradent vers l’Allemagne, se
dit Corentin. Il s’assit, tira de la poche de son spencer un carnet,
écrivit deux ordres au crayon, les cacheta et fit signe à l’un des
gendarmes de venir:--Au grand galop à Troyes, éveillez le préfet, et
dites-lui de profiter du petit jour pour faire marcher le télégraphe.
Le gendarme partit au grand galop. Le sens de ce mouvement et
l’intention de Corentin étaient si clairs que tous les habitants du
château eurent le cœur serré; mais cette nouvelle inquiétude fut en
quelque sorte un coup de plus dans leur martyre, car en ce moment
ils avaient les yeux sur la précieuse cassette. Tout en causant,
les deux agents épiaient le langage de ces regards flamboyants. Une
sorte de rage froide remuait le cœur insensible de ces deux êtres
qui savouraient la terreur générale. L’homme de police a toutes les
émotions du chasseur; mais en déployant les forces du corps et de
l’intelligence, là où l’un cherche à tuer un lièvre, une perdrix ou
un chevreuil, il s’agit pour l’autre de sauver l’État ou le prince,
de gagner une large gratification. Ainsi la chasse à l’homme est
supérieure à l’autre chasse de toute la distance qui existe entre les
hommes et les animaux. D’ailleurs, l’espion a besoin d’élever son rôle
à toute la grandeur et à l’importance des intérêts auxquels il se
dévoue. Sans tremper dans ce métier, chacun peut donc concevoir que
l’âme y dépense autant de passion que le chasseur en met à poursuivre
le gibier. Ainsi, plus ils avançaient vers la lumière, plus ces deux
hommes étaient ardents; mais leur contenance, leurs yeux restaient
calmes et froids, de même que leurs soupçons, leurs idées, leur plan
restaient impénétrables. Mais, pour qui eût suivi les effets du flair
moral de ces deux limiers à la piste des faits inconnus et cachés, pour
qui eût compris les mouvements d’agilité canine qui les portaient à
trouver le vrai par le rapide examen des probabilités, il y avait de
quoi frémir! Comment et pourquoi ces hommes de génie étaient-ils si
bas quand ils pouvaient être si haut? Quelle imperfection, quel vice,
quelle passion les ravalait ainsi? Est-on homme de police comme on
est penseur, écrivain, homme d’État, peintre, général, à la condition
de ne savoir faire qu’espionner, comme ceux-là parlent, écrivent,
administrent, peignent ou se battent? Les gens du château n’avaient
dans le cœur qu’un même souhait: Le tonnerre ne tombera-t-il pas
sur ces infâmes? Ils avaient tous soif de vengeance. Aussi, sans la
présence des gendarmes, y aurait-il eu révolte.
--Personne n’a la clef du coffret? demanda le cynique Peyrade en
interrogeant l’assemblée autant par le mouvement de son gros nez rouge
que par sa parole.
Le Provençal remarqua, non sans un mouvement de crainte, qu’il n’y
avait plus de gendarmes. Corentin et lui se trouvaient seuls. Corentin
tira de sa poche un petit poignard et se mit en devoir de l’enfoncer
dans la fente de la boîte. En ce moment, on entendit d’abord sur le
chemin, puis sur le petit pavé de la pelouse, le bruit horrible d’un
galop désespéré; mais ce qui causa bien plus d’effroi fut la chute et
le soupir du cheval qui s’abattit des quatre jambes à la fois au pied
de la tourelle du milieu. Une commotion pareille à celle que produit
la foudre ébranla tous les spectateurs, quand on vit Laurence que le
frôlement de son amazone avait annoncée; ses gens s’étaient vivement
mis en haie pour la laisser passer. Malgré la rapidité de sa course,
elle avait ressenti la douleur que devait lui causer la découverte
de la conspiration: toutes ses espérances écroulées! elle avait
galopé dans des ruines en pensant à la nécessité d’une soumission au
gouvernement consulaire. Aussi, sans le danger que couraient les quatre
gentilshommes et qui fut le topique à l’aide duquel elle dompta sa
fatigue et son désespoir, fût-elle tombée endormie. Elle avait presque
tué sa jument pour venir se mettre entre la mort et ses cousins. En
apercevant cette héroïque fille, pâle et les traits tirés, son voile
d’un côté, sa cravache à la main, sur le seuil d’où son regard brûlant
embrassa toute la scène et la pénétra, chacun comprit, au mouvement
imperceptible qui remua la face aigre et trouble de Corentin, que les
deux véritables adversaires étaient en présence. Un terrible duel
allait commencer. En voyant cette cassette aux mains de Corentin, la
jeune comtesse leva sa cravache et sauta sur lui si vivement, elle lui
appliqua sur les mains un si violent coup, que la cassette tomba par
terre; elle la saisit, la jeta dans le milieu de la braise et se plaça
devant la cheminée dans une attitude menaçante, avant que les deux
agents fussent revenus de leur surprise. Le mépris flamboyait dans les
yeux de Laurence, son front pâle et ses lèvres dédaigneuses insultaient
à ces hommes encore plus que le geste autocratique avec lequel elle
avait traité Corentin en bête venimeuse. Le bonhomme d’Hauteserre se
sentit chevalier, il eut la face rougie de tout son sang, et regretta
de ne pas avoir une épée. Les serviteurs tressaillirent d’abord de
joie. Cette vengeance tant appelée venait de foudroyer l’un de ces
hommes. Mais leur bonheur fut refoulé dans le fond des âmes par une
affreuse crainte: ils entendaient toujours les gendarmes allant et
venant dans les greniers. L’_espion_, substantif énergique sous lequel
se confondent toutes les nuances qui distinguent les gens de police,
car le public n’a jamais voulu spécifier dans la langue les divers
caractères de ceux qui se mêlent de cette apothicairerie nécessaire
aux gouvernements, l’espion donc a ceci de magnifique et de curieux,
qu’il ne se fâche jamais; il a l’humilité chrétienne des prêtres, il
a les yeux faits au mépris et l’oppose de son côté comme une barrière
au peuple de niais qui ne le comprennent pas; il a le front d’airain
pour les injures, il marche à son but comme un animal dont la carapace
solide ne peut être entamée que par le canon; mais aussi, comme
l’animal, il est d’autant plus furieux quand il est atteint, qu’il a
cru sa cuirasse impénétrable. Le coup de cravache sur les doigts fut
pour Corentin, douleur à part, le coup de canon qui troue la carapace;
de la part de cette sublime et noble fille, ce mouvement plein de
dégoût l’humilia, non pas seulement aux regards de ce petit monde,
mais encore à ses propres yeux. Peyrade, le Provençal, s’élança sur le
foyer, il reçut un coup de pied de Laurence; mais il lui prit le pied,
le lui leva et la força, par pudeur, de se renverser sur la bergère
où elle dormait naguère. Ce fut le burlesque au milieu de la terreur,
contraste fréquent dans les choses humaines. Peyrade se roussit la
main pour s’emparer de la cassette en feu; mais il l’eut, il la posa
par terre et s’assit dessus. Ces petits événements se passèrent avec
rapidité, sans une parole. Corentin, remis de la douleur causée par le
coup de cravache, maintint mademoiselle de Cinq-Cygne en lui prenant
les mains.
--Ne m’obligez pas, _belle citoyenne_, à employer la force contre vous,
dit-il avec sa flétrissante courtoisie.
L’action de Peyrade eut pour résultat d’éteindre le feu par une
compression qui supprima l’air.
--Gendarmes, à nous! cria-t-il en gardant sa position bizarre.
--Promettez-vous d’être sage? dit insolemment Corentin à Laurence en
ramassant son poignard et sans commettre la faute de l’en menacer.
--Les secrets de cette cassette ne concernent pas le gouvernement,
répondit-elle avec un mélange de mélancolie dans son air et dans son
accent. Quand vous aurez lu les lettres qui y sont, vous aurez, malgré
votre infamie, honte de les avoir lues; mais avez-vous encore honte de
quelque chose? demanda-t-elle après une pause.
Le curé jeta sur Laurence un regard comme pour lui dire:--Au nom de
Dieu! calmez-vous.
Peyrade se leva. Le fond de la cassette, en contact avec les charbons
et presque entièrement brûlé, laissa sur le tapis une empreinte
roussie. Le dessus de la cassette était déjà charbonné, les côtés
cédèrent. Ce grotesque Scævola, qui venait d’offrir au dieu de la
Police, à la Peur, le fond de sa culotte abricot, ouvrit les deux côtés
de la boîte comme s’il s’agissait d’un livre, et fit glisser sur le
tapis de la table à jouer trois lettres et deux mèches de cheveux.
Il allait sourire en regardant Corentin, quand il s’aperçut que les
cheveux étaient de deux blancs différents. Corentin quitta mademoiselle
de Cinq-Cygne pour venir lire la lettre d’où les cheveux étaient
tombés.
Laurence aussi se leva, se mit auprès des deux espions et dit:
--Oh! lisez à haute voix, ce sera votre punition.
Comme ils lisaient des yeux seulement, elle lut elle-même la lettre
suivante.
«Chère Laurence,
»Nous avons connu votre belle conduite dans la triste journée de
notre arrestation, mon mari et moi. Nous savons que vous aimez nos
jumeaux chéris autant et tout aussi également que nous les aimons
nous-mêmes; aussi est-ce vous que nous chargeons d’un dépôt à la
fois précieux et triste pour eux. Monsieur l’exécuteur vient de nous
couper les cheveux, car nous allons mourir dans quelques instants,
et il nous a promis de vous faire tenir les deux seuls souvenirs de
nous qu’il nous soit possible de donner à nos orphelins bien-aimés.
Gardez-leur donc ces restes de nous, vous les leur donnerez en des
temps meilleurs. Nous avons mis là un dernier baiser pour eux avec
notre bénédiction. Notre dernière pensée sera d’abord pour nos fils,
puis pour vous, enfin pour Dieu! Aimez-les bien.
»BERTHE DE CINQ-CYGNE.
»JEAN DE SIMEUSE.»
Chacun eut les larmes aux yeux à la lecture de cette lettre.
Laurence dit aux deux agents, d’une voix ferme, en leur jetant un
regard pétrifiant:--Vous avez moins de pitié que _monsieur l’exécuteur_.
Corentin mit tranquillement les cheveux dans la lettre, et la lettre de
côté sur la table en y plaçant un panier plein de fiches pour qu’elle
ne s’envolât point. Ce sang-froid au milieu de l’émotion générale était
affreux. Peyrade dépliait les deux autres lettres.
--Oh! quant à celles-ci, reprit Laurence, elles sont à peu près
pareilles. Vous avez entendu le testament, en voici l’accomplissement.
Désormais mon cœur n’aura plus de secrets pour personne, voilà tout.
«1794, Andernach, avant le combat.
»Ma chère Laurence, je vous aime pour la vie et je veux que vous le
sachiez bien; mais, dans le cas où je viendrais à mourir, apprenez
que mon frère Paul-Marie vous aime autant que je vous aime. Ma seule
consolation en mourant sera d’être certain que vous pourrez un jour
faire de mon cher frère votre mari, sans me voir dépérir de jalousie
comme cela certes arriverait si, vivants tous deux, vous me le
préfériez. Après tout, cette préférence me semblerait bien naturelle,
car peut-être vaut-il mieux que moi, etc.
»MARIE-PAUL.»
--Voici l’autre, reprit-elle avec une charmante rougeur au front.
«Andernach, avant le combat.
»Ma bonne Laurence, j’ai quelque tristesse dans l’âme: mais
Marie-Paul a trop de gaîté dans le caractère pour ne pas vous plaire
beaucoup plus que je ne vous plais. Il vous faudra quelque jour
choisir entre nous, eh bien! quoique je vous aime avec une passion...»
--Vous correspondiez avec des émigrés, dit Peyrade en interrompant
Laurence et mettant par précaution les lettres entre lui et la lumière
pour vérifier si elles ne contenaient pas dans l’entre-deux des lignes
une écriture en encre sympathique.
--Oui, dit Laurence qui replia les précieuses lettres dont le papier
avait jauni. Mais en vertu de quel droit violez-vous ainsi mon
domicile, ma liberté personnelle et toutes les vertus domestiques?
--Ah! au fait! dit Peyrade. De quel droit? il faut vous le dire, belle
aristocrate, reprit-il en tirant de sa poche un ordre émané du ministre
de la Justice et contresigné du ministre de l’Intérieur. Tenez,
citoyenne, les ministres ont pris cela sous leur bonnet...
--Nous pourrions vous demander, lui dit Corentin à l’oreille, de quel
droit vous logez chez vous les assassins du Premier Consul? Vous m’avez
appliqué sur les doigts un coup de cravache qui m’autoriserait à donner
quelque jour un coup de main pour expédier messieurs vos cousins, moi
qui venais pour les sauver.
Au seul mouvement des lèvres et au regard que Laurence jeta sur
Corentin, le curé comprit ce que disait ce grand artiste inconnu, et
fit à la comtesse un signe de défiance qui ne fut vu que par Goulard.
Peyrade frappait sur le dessus de la boîte de petits coups pour savoir
si elle ne serait pas composée de deux planches creuses.
--Oh mon Dieu! dit-elle à Peyrade en lui arrachant le dessus, ne la
brisez pas, tenez.
Elle prit une épingle, poussa la tête d’une figure, les deux planches
chassées par un ressort se disjoignirent, et celle qui était creuse
offrit les deux miniatures de messieurs de Simeuse en uniforme de
l’armée de Condé, deux portraits sur ivoire faits en Allemagne.
Corentin, qui se trouvait face à face avec un adversaire digne de
toute sa colère, attira par un geste Peyrade dans un coin et conféra
secrètement avec lui.
--Vous jetiez cela au feu, dit l’abbé Goujet à Laurence en lui montrant
par un regard la lettre de la marquise et les cheveux.
Pour toute réponse, la jeune fille haussa significativement les
épaules. Le curé comprit qu’elle sacrifiait tout pour amuser les
espions et gagner du temps et il leva les yeux au ciel par un geste
d’admiration.
--Où donc a-t-on arrêté Gothard que j’entends pleurer? lui dit-elle
assez haut pour être entendue.
--Je ne sais pas, répondit le curé.
--Était-il allé à la ferme?
--La ferme! dit Peyrade à Corentin. Envoyons-y du monde.
--Non, reprit Corentin, cette fille n’aurait pas confié le salut de ses
cousins à un fermier. Elle nous amuse. Faites ce que je vous dis, afin
qu’après avoir commis la faute de venir ici, nous en remportions au
moins quelques éclaircissements.
Corentin vint se mettre devant la cheminée, releva les longues basques
pointues de son habit pour se chauffer et prit l’air, le ton, les
manières d’un homme qui se trouve en visite.
--Mesdames, vous pouvez vous coucher, et vos gens également. Monsieur
le maire, vos services nous sont maintenant inutiles. La sévérité de
nos ordres ne nous permet pas d’agir autrement que nous venons de le
faire; mais quand toutes les murailles, qui me semblent bien épaisses,
seront examinées, nous partirons.
Le maire salua la compagnie et sortit. Ni le curé, ni mademoiselle
Goujet ne bougèrent. Les gens étaient trop inquiets pour ne pas suivre
le sort de leur jeune maîtresse. Madame d’Hauteserre, qui, depuis
l’arrivée de Laurence, l’étudiait avec la curiosité d’une mère au
désespoir, se leva, la prit par le bras, l’emmena dans un coin et lui
dit à voix basse:--Les avez-vous vus?
--Comment aurais-je laissé vos enfants venir sous notre toit sans que
vous le sachiez? répondit Laurence.--Durieu, dit-elle, voyez s’il est
possible de sauver ma pauvre Stella qui respire encore.
--Elle a fait beaucoup de chemin, dit Corentin.
--Quinze lieues en trois heures, répondit-elle au curé, qui la
contemplait avec stupéfaction. Je suis sortie à neuf heures et demie,
et suis revenue à une heure bien passée.
Elle regarda la pendule, qui marquait deux heures et demie.
--Ainsi, reprit Corentin, vous ne niez pas d’avoir fait une course de
quinze lieues?
--Non, dit-elle. J’avoue que mes cousins et messieurs de Simeuse, dans
leur parfaite innocence, comptaient demander à ne pas être exceptés de
l’amnistie, et revenaient à Cinq-Cygne. Aussi, quand j’ai pu croire que
le sieur Malin voulait les envelopper dans quelque trahison, suis-je
allée les prévenir de retourner en Allemagne, où ils seront avant que
le télégraphe de Troyes les ait signalés à la frontière. Si j’ai commis
un crime, on m’en punira.
Cette réponse, profondément méditée par Laurence, et si probable dans
toutes ses parties, ébranla les convictions de Corentin, que la jeune
comtesse observait du coin de l’œil. Dans cet instant si décisif, et
quand toutes les âmes étaient en quelque sorte suspendues à ces deux
visages, que tous les regards allaient de Corentin à Laurence et de
Laurence à Corentin, le bruit d’un cheval au galop venant de la forêt
retentit sur le chemin, et de la grille sur le pavé de la pelouse. Une
affreuse anxiété se peignit sur tous les visages.
Peyrade entra l’œil brillant de joie, il vint avec empressement à son
collègue et lui dit assez haut pour que la comtesse l’entendît:--Nous
tenons Michu.
Laurence, à qui l’angoisse, la fatigue et la tension de toutes ses
facultés intellectuelles donnaient une couleur rose aux joues, reprit
sa pâleur et tomba presque évanouie, foudroyée, sur un fauteuil. La
Durieu, mademoiselle Goujet et madame d’Hauteserre s’élancèrent auprès
d’elle, car elle étouffait; elle indiqua par un geste de couper les
brandebourgs de son amazone.
--Elle a donné dedans, _ils_ vont sur Paris, dit Corentin à Peyrade,
changeons les ordres.
Ils sortirent en laissant un gendarme à la porte du salon. L’adresse
infernale de ces deux hommes venait de remporter un horrible avantage
dans ce duel en prenant Laurence au piége d’une de leurs ruses
habituelles.
A six heures du matin, au petit jour, les deux agents revinrent.
Après avoir exploré le chemin creux, ils s’étaient assurés que les
chevaux y avaient passé pour aller dans la forêt. Ils attendaient les
rapports du capitaine de gendarmerie chargé d’éclairer le pays. Tout
en laissant le château cerné sous la surveillance d’un brigadier, ils
allèrent pour déjeuner chez un cabaretier de Cinq-Cygne, mais toutefois
après avoir donné l’ordre de mettre en liberté Gothard qui n’avait
cessé de répondre à toutes les questions par des torrents de pleurs,
et Catherine qui restait dans sa silencieuse immobilité. Catherine et
Gothard vinrent au salon, et baisèrent les mains de Laurence qui gisait
étendue dans la bergère. Durieu vint annoncer que Stella ne mourrait
pas; mais elle exigeait bien des soins.
Le maire, inquiet et curieux, rencontra Peyrade et Corentin dans
le village. Il ne voulut pas souffrir que des employés supérieurs
déjeunassent dans un méchant cabaret, il les emmena chez lui. L’abbaye
était à un quart de lieue. Tout en cheminant, Peyrade remarqua que le
brigadier d’Arcis n’avait fait parvenir aucune nouvelle de Michu ni de
Violette.
--Nous avons affaire à des gens de qualité, dit Corentin, ils sont plus
forts que nous. Le prêtre y est sans doute pour quelque chose.
Au moment où madame Goulard faisait entrer les deux employés dans une
vaste salle à manger sans feu, le lieutenant de gendarmerie arriva,
l’air assez effaré.
--Nous avons rencontré le cheval du brigadier d’Arcis dans la forêt,
sans son maître, dit-il à Peyrade.
--Lieutenant, s’écria Corentin, courez au pavillon de Michu, sachez ce
qui s’y passe! On aura tué le brigadier.
Cette nouvelle nuisit au déjeuner du maire. Les Parisiens avalèrent
tout avec une rapidité de chasseurs mangeant à une halte, et revinrent
au château dans leur cabriolet d’osier attelé du cheval de poste, pour
pouvoir se porter rapidement sur tous les points où leur présence
serait nécessaire. Quand ces deux hommes reparurent dans ce salon,
où ils avaient jeté le trouble, l’effroi, la douleur et les plus
cruelles anxiétés, ils y trouvèrent Laurence en robe de chambre, le
gentilhomme et sa femme, l’abbé Goujet et sa sœur groupés autour du
feu, tranquilles en apparence.
--Si l’on tenait Michu, s’était dit Laurence, on l’aurait amené. J’ai
le chagrin de n’avoir pas été maîtresse de moi-même, d’avoir jeté
quelque clarté dans les soupçons de ces infâmes; mais tout peut se
réparer.--Serons-nous longtemps vos prisonniers, demanda-t-elle aux
deux agents d’un air railleur et dégagé.
--Comment peut-elle savoir quelque chose de notre inquiétude sur Michu?
personne du dehors n’est entré dans le château; elle nous _gouaille_,
se dirent les deux espions par un regard.
--Nous ne vous importunerons pas longtemps encore, répondit Corentin;
dans trois heures d’ici nous vous offrirons nos regrets d’avoir troublé
votre solitude.
Personne ne répondit. Ce silence du mépris redoubla la rage intérieure
de Corentin, sur le compte de qui Laurence et le curé, les deux
intelligences de ce petit monde, s’étaient édifiés. Gothard et
Catherine mirent le couvert auprès du feu pour le déjeuner, auquel
prirent part le curé et sa sœur. Les maîtres ni les domestiques ne
firent aucune attention aux deux espions qui se promenaient dans le
jardin, dans la cour, sur le chemin, et qui revenaient de temps en
temps au salon.
A deux heures et demie le lieutenant revint.
--J’ai trouvé le brigadier, dit-il à Corentin, étendu dans le chemin
qui mène du pavillon dit de Cinq-Cygne à la ferme de Bellache,
sans aucune blessure autre qu’une horrible contusion à la tête, et
vraisemblablement produite par sa chute. Il a été, dit-il, enlevé de
dessus son cheval si rapidement, et jeté si violemment en arrière,
qu’il ne peut expliquer de quelle manière cela s’est fait; ses pieds
ont quitté les étriers, sans cela il était mort, son cheval effrayé
l’aurait traîné à travers champs: nous l’avons confié à Michu et à
Violette...
--Comment! Michu se trouve à son pavillon? dit Corentin, qui regarda
Laurence.
La comtesse souriait d’un œil fin, en femme qui prenait sa revanche.
--Je viens de le voir en train d’achever avec Violette un marché qu’ils
ont commencé hier au soir, reprit le lieutenant. Violette et Michu
m’ont paru gris; mais il n’y a pas de quoi s’en étonner, ils ont bu
pendant toute la nuit, et ne sont pas encore d’accord.
--Violette vous l’a dit? s’écria Corentin.
--Oui, dit le lieutenant.
--Ah! il faudrait tout faire soi-même, s’écria Peyrade en regardant
Corentin, qui se défiait tout autant que Peyrade de l’intelligence du
lieutenant.
Le jeune homme répondit au vieillard par un signe de tête.
--A quelle heure êtes-vous arrivé au pavillon de Michu? dit Corentin en
remarquant que mademoiselle de Cinq-Cygne avait regardé l’horloge sur
la cheminée.
--A deux heures environ, dit le lieutenant.
Laurence couvrit d’un même regard monsieur et madame d’Hauteserre,
l’abbé Goujet et sa sœur, qui se crurent sous un manteau d’azur; la
joie du triomphe petillait dans ses yeux, elle rougit, et des larmes
roulèrent entre ses paupières. Forte contre les plus grands malheurs,
cette jeune fille ne pouvait pleurer que de plaisir. En ce moment elle
fut sublime, surtout pour le curé, qui, presque chagrin de la virilité
du caractère de Laurence, y aperçut alors l’excessive tendresse de
la femme; mais cette sensibilité gisait, chez elle, comme un trésor
caché à une profondeur infinie sous un bloc de granit. En ce moment un
gendarme vint demander s’il fallait laisser entrer le fils de Michu qui
venait de chez son père pour parler aux messieurs de Paris. Corentin
répondit par un signe affirmatif. François Michu, ce rusé petit chien
qui chassait de race, était dans la cour où Gothard, mis en liberté,
put causer avec lui pendant un instant sous les yeux du gendarme. Le
petit Michu s’acquitta d’une commission en glissant quelque chose dans
la main de Gothard sans que le gendarme s’en aperçût. Gothard se coula
derrière François et arriva jusqu’à mademoiselle de Cinq-Cygne pour lui
remettre innocemment son alliance entière qu’elle baisa bien ardemment,
car elle comprit que Michu lui disait, en la lui envoyant ainsi, que
les quatre gentilshommes étaient en sûreté.
--_M’n p’a_ (mon papa) fait demander où faut mettre _el brigadiais_ qui
ne va point _ben_ du tout?
--De quoi se plaint-il? dit Peyrade.
--_Eu d’ la tâte_, il _s’a fiché_ par _tare ben_ drument tout de même.
Pour un _gindarme_, qui savions _montar à chevâlle_, c’est du guignon;
mais il aura buté! Il a un trou, oh! gros comme _eul’_ poing darrière
_la tâte_. Paraît qu’il a évu la chance _ed’ timber_ sur un méchant
caillou, pauvre homme! Il a beau _ette_ gindarme, _i souffe_ tout de
même, _qué çâ fû_ pitié.
Le capitaine de gendarmerie de Troyes entra dans la cour, mit pied à
terre, fit signe à Corentin qui, en le reconnaissant, se précipita vers
la croisée et l’ouvrit pour ne pas perdre de temps.
--Qu’y a-t-il?
--Nous avons été ramenés comme des Hollandais! On a trouvé cinq chevaux
morts de fatigue, le poil hérissé de sueur, au beau milieu de la grande
avenue de la forêt, je les fais garder pour savoir d’où ils viennent
et qui les a fournis. La forêt est cernée, ceux qui s’y trouvent n’en
pourront pas sortir.
--A quelle heure croyez-vous que ces cavaliers-là soient entrés dans la
forêt?
--A midi et demi.
--Que pas un lièvre ne sorte de cette forêt sans qu’on le voie, lui
dit Corentin à l’oreille. Je vous laisse ici Peyrade, et vais voir le
pauvre brigadier.--Reste chez le maire, je t’enverrai un homme adroit
pour te relever, dit-il à l’oreille du Provençal. Il faudra nous servir
des gens du pays, examines-y toutes les figures. Il se tourna vers la
compagnie et dit:--Au revoir! d’un ton effrayant.
Personne ne salua les agents, qui sortirent.
--Que dira Fouché d’une visite domiciliaire sans résultat? s’écria
Peyrade quand il aida Corentin à monter dans le cabriolet d’osier.
--Oh! tout n’est pas fini, répondit Corentin à l’oreille de Peyrade,
les gentilshommes doivent être dans la forêt. Il montra Laurence, qui
les regardait à travers les petits carreaux des grandes fenêtres du
salon:--J’en ai fait crever une qui la valait bien, et qui m’avait par
trop échauffé la bile! Si elle retombe sous ma coupe, je lui paierai
son coup de cravache.
--L’autre était une fille, dit Peyrade, et celle-là se trouve dans une
position...
--Est-ce que je distingue? tout est poisson dans la mer! dit Corentin
en faisant signe au gendarme qui le menait de fouetter le cheval de
poste.
Dix minutes après, le château de Cinq-Cygne était entièrement et
complétement évacué.
--Comment s’est-on défait du brigadier? dit Laurence à François Michu
qu’elle avait fait asseoir et à qui elle donnait à manger.
--Mon père et ma mère m’ont dit qu’il s’agissait de vie et de mort, que
personne ne devait entrer chez nous. Donc, j’ai entendu, au mouvement
des chevaux dans la forêt, que j’avais affaire à des chiens de
gendarmes, et j’ai voulu les empêcher d’entrer chez nous. J’ai pris de
grosses cordes que nous avons dans notre grenier, je les ai attachées
à l’un des arbres qui se trouvent au débouché de chaque chemin. Pour
lors, j’ai tiré la corde à la hauteur de la poitrine d’un cavalier,
et je l’ai serrée autour de l’arbre d’en face, dans le chemin où j’ai
entendu le galop d’un cheval. Le chemin se trouvait barré. L’affaire
n’a pas manqué. Il n’y avait plus de lune, mon brigadier s’est fiché
par terre, mais il ne s’est pas tué. Que voulez-vous? ça a la vie dure,
les gendarmes! Enfin, on fait ce qu’on peut.
--Tu nous as sauvés! dit Laurence en embrassant François Michu qu’elle
reconduisit jusqu’à la grille. Là, ne voyant personne, elle lui dit
dans l’oreille:--Ont-ils des vivres?
--Je viens de leur porter un pain de douze livres et quatre bouteilles
de vin. On se tiendra coi pendant six jours.
En revenant au salon, la jeune fille se vit l’objet des muettes
interrogations de monsieur et de madame d’Hauteserre, de mademoiselle
et de l’abbé Goujet, qui la regardaient avec autant d’admiration que
d’anxiété.
--Mais vous les avez donc revus? s’écria madame d’Hauteserre.
La comtesse se mit un doigt sur les lèvres en souriant, et monta chez
elle pour se coucher; car, une fois le triomphe obtenu, ses fatigues
l’écrasèrent.
Le chemin le plus court pour aller de Cinq-Cygne au pavillon de Michu
était celui qui menait de ce village à la ferme de Bellache, et qui
aboutissait au rond-point où les espions avaient apparu la veille à
Michu. Aussi le gendarme qui conduisait Corentin suivit-il cette route
que le brigadier d’Arcis avait prise. Tout en allant, l’agent cherchait
les moyens par lesquels un brigadier avait pu être désarçonné. Il
se gourmandait de n’avoir envoyé qu’un seul homme sur un point si
important, et il tirait de cette faute un axiome pour un Code de police
qu’il faisait à son usage.--Si l’on s’est débarrassé du gendarme,
pensait-il, on se sera défait aussi de Violette. Les cinq chevaux morts
ont évidemment ramené des environs de Paris dans la forêt les quatre
conspirateurs et Michu.--Michu a-t-il un cheval? dit-il au gendarme
qui était de la brigade d’Arcis.
--Ah! et un fameux bidet, répondit le gendarme, un cheval de chasse
qui vient des écuries du ci-devant marquis de Simeuse. Quoiqu’il ait
bien quinze ans, il n’en est que meilleur: Michu lui fait faire vingt
lieues, l’animal a le poil sec comme mon chapeau. Oh! il en a bien
soin, il en a refusé de l’argent.
--Comment est son cheval?
--Une robe brune tirant sur le noir, des taches blanches au-dessus des
sabots, maigre, tout nerfs, comme un cheval arabe.
--Tu as vu des chevaux arabes?
--Je suis revenu d’Égypte il y a un an, et j’ai monté des chevaux de
mameluck. On a onze ans de service dans la cavalerie: je suis allé sur
le Rhin avec le général Steingel, de là en Italie, et j’ai suivi le
Premier Consul en Égypte. Aussi vais-je passer brigadier.
--Quand je serai au pavillon de Michu, va donc à l’écurie, et si tu vis
depuis onze ans avec les chevaux, tu dois savoir reconnaître quand un
cheval a couru.
--Tenez, c’est là que notre brigadier a été jeté par terre, dit le
gendarme en montrant l’endroit où le chemin débouchait au rond-point.
--Tu diras au capitaine de venir me prendre à ce pavillon, nous nous en
irons ensemble à Troyes.
Corentin mit pied à terre et resta pendant quelques instants à observer
le terrain. Il examina les deux ormes qui se trouvaient en face, l’un
adossé au mur du parc, l’autre sur le talus du rond-point que coupait
le chemin vicinal; puis il vit, ce que personne n’avait su voir, un
bouton d’uniforme dans la poussière du chemin, et il le ramassa. En
entrant dans le pavillon, il aperçut Violette et Michu attablés dans la
cuisine et disputant toujours. Violette se leva, salua Corentin, et lui
offrit à boire.
--Merci, je voudrais voir le brigadier, dit le jeune homme, qui d’un
regard devina que Violette était gris depuis plus de douze heures.
--Ma femme le garde en haut, dit Michu.
--Eh bien! brigadier, comment allez-vous? dit Corentin qui s’élança
dans l’escalier et qui trouva le gendarme la tête enveloppée d’une
compresse et couché sur le lit de madame Michu.
Le chapeau, le sabre et le fourniment étaient sur une chaise. Marthe,
fidèle aux sentiments de la femme et ne sachant pas d’ailleurs la
prouesse de son fils, gardait le brigadier en compagnie de sa mère.
--On attend monsieur Varlet, le médecin d’Arcis, dit madame Michu,
Gaucher est allé le chercher.
--Laissez-nous pendant un moment, dit Corentin assez surpris de ce
spectacle où éclatait l’innocence des deux femmes.--Comment avez-vous
été atteint? demanda-t-il en regardant l’uniforme.
--A la poitrine, répondit le brigadier.
--Voyons votre buffleterie? demanda Corentin.
Sur la bande jaune bordée de lisérés blancs, qu’une loi récente avait
donnée à la gendarmerie dite _nationale_, en stipulant les moindres
détails de son uniforme, se trouvait une plaque assez semblable à la
plaque actuelle des gardes champêtres, et où la loi avait enjoint de
graver ces singuliers mots: _Respect aux personnes et aux propriétés!_
La corde avait porté nécessairement sur la buffleterie et l’avait
vigoureusement machurée. Corentin prit l’habit et regarda l’endroit où
manquait le bouton trouvé sur le chemin.
--A quelle heure vous a-t-on ramassé? demanda Corentin.
--Mais au petit jour.
--Vous a-t-on monté sur-le-champ ici? dit Corentin en remarquant l’état
du lit qui n’était pas défait.
--Oui.
--Qui vous y a monté?
--Les femmes et le petit Michu qui m’a trouvé sans connaissance.
--Bon! ils ne se sont pas couchés, se dit Corentin. Le brigadier n’a
été atteint ni par un coup de feu, ni par un coup de bâton, car son
adversaire, pour le frapper, aurait dû se mettre à sa hauteur, et se
fût trouvé à cheval; il n’a donc pu être désarmé que par un obstacle
opposé à son passage. Une pièce de bois? pas possible. Une chaîne de
fer? elle aurait laissé des marques.--Qu’avez-vous senti? dit-il tout
haut au brigadier en venant l’examiner.
--J’ai été renversé si brusquement...
--Vous avez la peau écorchée sous le menton.
--Il me semble, répondit le brigadier, que j’ai eu la figure labourée
par une corde...
--J’y suis, dit Corentin. On a tendu d’un arbre à l’autre une corde
pour barrer le passage...
--Ça se pourrait bien, dit le brigadier.
Corentin descendit et entra dans la salle.
--Eh bien! vieux coquin, finissons-en, disait Michu en parlant à
Violette et regardant l’espion. Cent vingt mille francs du tout, et
vous êtes le maître de mes terres. Je me ferai rentier.
--Je n’en ai, comme il n’y a qu’un Dieu, que soixante mille.
--Mais puisque je vous offre du terme pour le reste! Nous voilà
pourtant depuis hier sans pouvoir finir ce marché-là... Des terres de
première qualité.
--Les terres sont bonnes, répondit Violette.
--Du vin! ma femme, s’écria Michu.
--N’avez-vous donc pas assez bu? s’écria la mère de Marthe. Voilà la
quatorzième bouteille depuis hier neuf heures...
--Vous êtes là depuis neuf heures ce matin? dit Corentin à Violette.
--Non, faites excuse. Depuis hier au soir, je n’ai pas quitté la place,
et je n’ai rien gagné: plus il me fait boire, plus il me surfait ses
biens.
--Dans les marchés, qui hausse le coude, fait hausser le prix, dit
Corentin.
Une douzaine de bouteilles vides, rangées au bout de la table,
attestaient le dire de la vieille. En ce moment, le gendarme fit signe
du dehors à Corentin et lui dit à l’oreille, sur le pas de la porte:
--Il n’y a point de cheval à l’écurie.
--Vous avez envoyé votre petit sur votre cheval à la ville, dit
Corentin en rentrant, il ne peut tarder à revenir.
--Non, monsieur, dit Marthe, il est à pied.
--Eh bien! qu’avez-vous fait de votre cheval?
--Je l’ai prêté, répondit Michu d’un ton sec.
--Venez ici, bon apôtre, fit Corentin en parlant au régisseur, j’ai
deux mots à vous glisser dans le tuyau de l’oreille.
Corentin et Michu sortirent.
--La carabine que vous chargiez hier à quatre heures devait vous servir
à tuer le Conseiller d’État: Grévin, le notaire, vous a vu; mais on ne
peut pas vous pincer là-dessus: il y a eu beaucoup d’intention, et peu
de témoins. Vous avez, je ne sais comment, endormi Violette, et vous,
votre femme, votre petit gars, vous avez passé la nuit dehors pour
avertir mademoiselle de Cinq-Cygne de notre arrivée et faire sauver ses
cousins que vous avez amenés ici, je ne sais pas encore où. Votre fils
ou votre femme ont jeté le brigadier par terre assez spirituellement.
Enfin vous nous avez battus. Vous êtes un fameux luron. Mais tout n’est
pas dit, nous n’aurons pas le dernier. Voulez-vous transiger? vos
maîtres y gagneront.
--Venez par ici, nous causerons sans pouvoir être entendus, dit Michu
en emmenant l’espion dans le parc jusqu’à l’étang.
Quand Corentin vit la pièce d’eau, il regarda fixement Michu, qui
comptait sans doute sur sa force pour jeter cet homme dans sept pieds
de vase sous trois pieds d’eau. Michu répondit par un regard non moins
fixe. Ce fut absolument comme si un boa flasque et froid eût défié un
de ces roux et fauves jaguars du Brésil.
--Je n’ai pas soif, répondit le muscadin qui resta sur le bord de la
prairie et mit la main dans sa poche de côté pour y prendre son petit
poignard.
--Nous ne pouvons pas nous comprendre, dit Michu froidement.
--Tenez-vous sage, mon cher, la Justice aura l’œil sur vous.
--Si elle n’y voit pas plus clair que vous, il y a du danger pour tout
le monde, dit le régisseur.
--Vous refusez? dit Corentin d’un ton expressif.
--J’aimerais mieux avoir cent fois le cou coupé, si l’on pouvait couper
cent fois le cou à un homme, que de me trouver d’intelligence avec un
drôle tel que toi.
Corentin remonta vivement en voiture après avoir toisé Michu, le
pavillon et Couraut qui aboyait après lui. Il donna quelques ordres en
passant à Troyes, et revint à Paris. Toutes les brigades de gendarmerie
eurent une consigne et des instructions secrètes.
Pendant les mois de décembre, janvier et février, les recherches
furent actives et incessantes dans les moindres villages. On écouta
dans tous les cabarets. Corentin apprit trois choses importantes: un
cheval semblable à celui de Michu fut trouvé mort dans les environs de
Lagny. Les cinq chevaux enterrés dans la forêt de Nodesme avaient été
vendus cinq cents francs chacun, par des fermiers et des meuniers, à
un homme qui, d’après le signalement, devait être Michu. Quand la loi
sur les recéleurs et les complices de Georges fut rendue, Corentin
restreignit sa surveillance à la forêt de Nodesme. Puis quand Moreau,
les royalistes et Pichegru furent arrêtés, on ne vit plus de figures
étrangères dans le pays. Michu perdit alors sa place, le notaire
d’Arcis lui apporta la lettre par laquelle le Conseiller d’État, devenu
Sénateur, priait Grévin de recevoir les comptes du régisseur et de
le congédier. En trois jours, Michu se fit donner un quitus en bonne
forme, et devint libre. Au grand étonnement du pays, il alla vivre à
Cinq-Cygne où Laurence le prit pour fermier de toutes les réserves
du château. Le jour de son installation coïncida fatalement avec
l’exécution du duc d’Enghien. On apprit dans presque toute la France
à la fois, l’arrestation, le jugement, la condamnation et la mort du
prince, terribles représailles qui précédèrent le procès de Polignac,
Rivière et Moreau.