DE BALZAC.

--Mon cher ami, dit madame de la Baudraye en tirant un manuscrit

de dessous l’oreiller de sa causeuse, me pardonnerez-vous, dans la

détresse où nous sommes, d’avoir fait une nouvelle de ce que vous nous

avez dit, il y a quelques jours.

--Tout est de bonne prise dans le temps où nous sommes; n’avez-vous pas

vu des auteurs qui, faute d’inventions, servent leurs propres cœurs et

souvent celui de leurs maîtresses au public? On en viendra, ma chère, à

chercher des aventures moins pour le plaisir d’en être les héros, que

pour les raconter.

--Enfin la marquise de Rochefide et vous aurez payé notre loyer, et je

ne crois pas, à la manière dont vont ici les choses, que je vous paye

jamais le vôtre.

--Qui sait! peut-être vous arrivera-t-il la même bonne fortune qu’à

madame de Rochefide. Allez!... j’écoute.

Madame de la Baudraye lut ce qui suit.

* * * * *

La scène est rue de Chartres du Roule, dans un magnifique salon. L’un

des auteurs les plus célèbres de ce temps est assis sur une causeuse

auprès d’une très illustre marquise avec laquelle il est intime comme

doit l’être un homme distingué par une femme qui le garde près d’elle,

moins comme un pis-aller que comme un complaisant _patito_.

--Hé bien! dit-elle, avez-vous trouvé ces lettres dont vous me parliez

hier, et sans lesquelles vous ne pouviez pas me raconter tout ce qui

_le_ concerne?

--Je les ai!

--Vous avez la parole, je vous écoute comme un enfant à qui sa mère

raconterait _le Grand Serpentin vert_.

--Entre toutes ces personnes de connaissance que nous avons l’habitude

de nommer nos amis, je compte le jeune homme dont il est question.

C’est un gentilhomme d’un esprit et d’un malheur infinis, plein

d’excellentes intentions, d’une conversation ravissante, ayant beaucoup

vu déjà, quoique jeune, et qui fait partie, en attendant mieux, de la

_Bohême_. La Bohême, qu’il faudrait appeler la Doctrine du boulevard

des Italiens, se compose de jeunes gens tous âgés de plus de vingt

ans, mais qui n’en ont pas trente, tous hommes de génie dans leur

genre, peu connus encore, mais qui se feront connaître, et qui seront

alors des gens fort distingués; on les distingue déjà dans les jours

de carnaval, pendant lesquels ils déchargent le trop-plein de leur

esprit, à l’étroit durant le reste de l’année, en des inventions

plus ou moins drolatiques. A quelle époque vivons-nous? Quel absurde

pouvoir laisse ainsi se perdre des forces immenses? Il se trouve dans

la Bohême des diplomates capables de renverser les projets de la

Russie, s’ils se sentaient appuyés par la puissance de la France. On

y rencontre des écrivains, des administrateurs, des militaires, des

journalistes, des artistes! Enfin tous les genres de capacité, d’esprit

y sont représentés. C’est un microcosme. Si l’empereur de Russie

achetait la Bohême moyennant une vingtaine de millions, en admettant

qu’elle voulût quitter l’asphalte des boulevards, et qu’il la déportât

à Odessa; dans un an, Odessa serait Paris. Là se trouve la fleur

inutile, et qui se dessèche, de cette admirable jeunesse française

que Napoléon et Louis XIV recherchaient, que néglige depuis trente

ans la gérontocratie sous laquelle tout se flétrit en France, belle

jeunesse dont hier encore le professeur Tissot, homme peu suspect,

disait: «Cette jeunesse, vraiment digne de lui, l’Empereur l’employait

partout, dans ses conseils, dans l’administration générale, dans des

négociations hérissées de difficultés ou pleines de périls, dans le

gouvernement des pays conquis, et partout elle répondait à son attente!

Les jeunes gens étaient pour lui les _missi dominici_ de Charlemagne.»

Ce mot de Bohême vous dit tout. La Bohême n’a rien et vit de ce qu’elle

a. L’Espérance est sa religion, la Foi en soi-même est son code, la

Charité passe pour être son budget. Tous ces jeunes gens sont plus

grands que leur malheur, au-dessous de la fortune, mais au-dessus du

destin. Toujours à cheval sur un si, spirituels comme des feuilletons,

gais comme des gens qui doivent, oh! ils doivent autant qu’ils boivent!

enfin, c’est là où j’en veux venir, ils sont tous amoureux, mais

amoureux!... figurez-vous Lovelace, Henri IV, le Régent, Werther,

Saint-Preux, René, le maréchal de Richelieu, réunis dans un seul homme,

et vous aurez une idée de leur amour! Et quels amoureux? Éclectiques

par excellence en amour, ils vous servent une passion comme une femme

peut la vouloir; leur cœur ressemble à une carte de restaurant, ils

ont mis en pratique, sans le savoir et sans l’avoir lu peut-être, le

livre de l’Amour par Stendhal; ils ont la section de l’amour-goût,

celle de l’amour-passion, l’amour-caprice, l’amour cristallisé, et

surtout l’amour passager. Tout leur est bon, ils ont créé ce burlesque

axiome: _Toutes les femmes sont égales devant l’homme._ Le texte

de cet article est plus vigoureux; mais comme, selon moi, l’esprit

en est faux, je ne tiens pas à la lettre. Madame, mon ami se nomme

Gabriel-Jean-Anne-Victor-Benjamin-Georges-Ferdinand-Charles-Édouard

Rusticoli, comte de la Palferine. Les Rusticoli, arrivés en France

avec Catherine de Médicis, venaient alors d’être dépossédés d’une

souveraineté minime en Toscane. Un peu parents des d’Este, ils se

sont alliés aux Guise. Ils ont tué beaucoup de Protestants à la

Saint-Barthélemy, et Charles IX leur a donné l’héritière du comté de

la Palferine, confisqué, sur le duc de Savoie, et que Henri IV leur

a racheté tout en leur en laissant le titre. Ce grand Roi fit la

sottise de rendre ce fief au duc de Savoie. En échange, les comtes de

la Palferine qui portaient avant que les _Medici_ eussent des armes,

_d’argent à la croix fleurdelysée d’azur_ (la croix fut fleurdelysée

par lettres patentes de Charles IX), _sommé d’une couronne de comte et

deux paysans pour supports_, avec IN HOC SIGNO VINCIMUS pour devise,

ont eu deux Charges de la Couronne et un gouvernement. Ils ont joué le

plus beau rôle sous les Valois, et jusqu’au quasi-règne de Richelieu;

puis ils se sont amoindris sous Louis XIV et ruinés sous Louis XV. Le

grand-père de mon ami dévora les restes de cette brillante maison avec

mademoiselle Laguerre, qu’il produit, lui, le premier, avant Bouret.

Officier sans aucune fortune en 1789, le père de Charles-Édouard eut

le bon esprit, la révolution aidant, de s’appeler Rusticoli. Ce père,

qui d’ailleurs, épousa, durant les guerres d’Italie, une filleule

de la comtesse Albani, une Capponi, de là le dernier prénom de la

Palferine, fut l’un des meilleurs colonels de l’armée; aussi l’Empereur

le nomma-t-il commandant de la Légion-d’Honneur, et le fit-il comte.

Le colonel avait une légère déviation de la colonne vertébrale, et son

fils dit en riant à ce sujet:--Ce fut un _comte refait_. Le général

comte Rusticoli, car il devint général de brigade à Ratisbonne, mourut

à Vienne après la bataille de Wagram, où il fut nommé général de

division sur le champ de bataille. Son nom, son illustration italienne

et son mérite lui auraient valu tôt ou tard le bâton de maréchal.

Sous la Restauration, il aurait reconstitué cette grande et belle

maison des la Palferine, si brillante déjà en 1100 comme Rusticoli,

car les Rusticoli avaient déjà fourni un pape et révolutionné deux

fois le royaume de Naples; enfin si splendide sous les Valois et si

habile que les la Palferine, quoique Frondeurs déterminés, existaient

encore sous Louis XIV; Mazarin les aimait, il avait reconnu chez eux

un reste de Toscan. Aujourd’hui, quand on nomme Charles-Édouard de la

Palferine, sur cent personnes, il n’y en a pas trois qui sachent ce

qu’est la maison de la Palferine; mais les Bourbons ont bien laissé

un Foix-Grailly vivant de son pinceau! Ah! si vous saviez avec quel

esprit Édouard de la Palferine a pris cette position obscure! comme

il se moque des bourgeois de 1830, quel sel, quel atticisme! Si la

Bohême pouvait souffrir un roi, il serait roi de la Bohême. Sa verve

est inépuisable. On lui doit la carte de la Bohême et les noms des sept

châteaux que n’a pu trouver Nodier.

--C’est, dit la marquise, la seule chose qui manque à l’une des plus

spirituelles railleries de notre époque.

--Quelques traits de mon ami la Palferine vous mettront à même de

le juger, reprit Nathan. La Palferine trouve un de ses amis, l’ami

était de la Bohême, en discussion sur le boulevard avec un bourgeois

qui se croyait offensé. La Bohême est très insolente avec le pouvoir

moderne. Il s’agissait de se battre.--«Un instant, dit la Palferine

en devenant aussi Lauzun que Lauzun a jamais pu l’être, un instant,

monsieur est-il né?--Comment, monsieur? dit le bourgeois.--Oui,

êtes-vous né? Comment vous nommez-vous?--Godin.--Hein? Godin! dit

l’ami de la Palferine.--Un instant, mon cher, dit la Palferine en

arrêtant son ami, il y a les Trigaudin. En êtes-vous? (Étonnement du

bourgeois.)--Non. Vous êtes alors des nouveaux ducs de Gaëte, façon

impériale. Non. Eh bien! comment voulez-vous que mon ami, _qui sera_

secrétaire d’ambassade et ambassadeur, et à qui vous devrez un jour du

respect, se batte! Godin! Cela n’existe pas, vous n’êtes rien, Godin!

Mon ami ne peut pas se battre en l’air. Quand on est quelque chose, on

ne se bat qu’avec quelqu’un. Allons, mon cher, adieu!--Mes respects à

madame,» ajouta l’ami. Un jour, la Palferine se promenait avec un de

ses amis qui jeta le bout de son cigare au nez d’un passant. Ce passant

eut le mauvais goût de se fâcher.--«Vous avez essuyé le feu de votre

adversaire, dit le jeune comte, les témoins déclarent que l’honneur

est satisfait.» Il devait mille francs à son tailleur, qui, au lieu de

venir lui-même, envoya un matin son premier commis chez la Palferine.

Ce garçon trouve le débiteur malheureux au sixième étage au fond d’une

cour, en haut du faubourg du Roule. Il n’y avait pas de mobilier dans

la chambre, mais un lit, et quel lit! une table, et quelle table! La

Palferine entend la demande saugrenue, et que je qualifierais, nous

dit-il, d’illicite, faite à sept heures du matin.--«Allez dire à votre

maître, répondit-il avec le geste et la pose de Mirabeau, l’état dans

lequel vous m’avez trouvé!» Le commis recule en faisant des excuses.

La Palferine voit le jeune homme sur le palier, il se lève dans

l’appareil illustré par les vers de Britannicus, et lui dit:--«Faites

attention à l’escalier! Remarquez bien l’escalier, afin de ne pas

oublier de lui parler de l’escalier.» En quelque situation que l’ait

jeté le hasard, la Palferine ne s’est jamais trouvé ni au-dessous de

la crise, ni sans esprit, ni de mauvais goût. Il déploie toujours et

en tout le génie de Rivarol et la finesse du grand seigneur français.

C’est lui qui a trouvé la délicieuse histoire sur l’ami du banquier

Laffitte venant au bureau de _la souscription nationale_ proposée

pour conserver à ce banquier son hôtel où se brassa la révolution de

1830, et disant: Voici cinq francs, rendez-moi cent sous. On en a fait

une caricature. Il eut le malheur, en style d’acte d’accusation, de

rendre une jeune fille mère. L’enfant peu ingénue avoue sa faute à sa

mère, bonne bourgeoise, qui accourt chez la Palferine et lui demande

ce qu’il compte faire.--«Mais, madame, je ne suis ni chirurgien ni

sage-femme.» Elle fut foudroyée; mais elle revint à la charge trois ou

quatre ans après, en insistant et demandant toujours à la Palferine

ce qu’il comptait faire.--«Oh! madame, répondit-il, quand cet enfant

aura sept ans, âge auquel les enfants passent des mains des femmes

entre celles des hommes... (mouvement d’assentiment chez la mère), si

l’enfant est bien de moi (geste de la mère), s’il me ressemble d’une

manière frappante, s’il promet d’être un gentilhomme, si je reconnais

en lui mon genre d’esprit, et surtout l’air Rusticoli, oh! alors

(nouveau mouvement), par ma foi de gentilhomme, je lui donnerai...

un bâton de sucre d’orge!» Tout cela, si vous me permettez d’user

du style employé par monsieur Sainte-Beuve pour ses biographies

d’inconnus, est le côté enjoué, badin, mais déjà gâté, d’une race

forte. Cela sent son Parc-aux-Cerfs plus que son hôtel de Rambouillet.

Ce n’est pas la race _des doux_, j’incline à conclure pour un peu de

débauche et plus que je n’en voudrais chez des natures brillantes et

généreuses; mais c’est galant dans le genre de Richelieu, folâtre et

peut-être trop dans la drôlerie; c’est peut-être les _outrances_ du

dix-huitième siècle; cela rejoint en arrière les mousquetaires, et cela

fait tort à Champcenetz; mais _ce volage_ tient aux arabesques et aux

enjolivements de la vieille cour des Valois. On doit sévir, dans une

époque aussi morale que la nôtre, à l’encontre de ces audaces; mais ce

bâton de sucre d’orge peut aussi montrer aux jeunes filles le danger

de ces fréquentations d’abord pleines de rêveries, plus charmantes

que sévères, roses et fleuries, mais dont les pentes ne sont pas

surveillées et qui aboutissent à des excès mûrissants, à des fautes

pleines de bouillonnements ambigus, à des résultats trop vibrants.

Cette anecdote peint l’esprit vif et complet de la Palferine, car il

a l’_entre-deux_ que voulait Pascal; il est tendre et impitoyable; il

est comme Épaminondas, également grand aux extrémités. Ce mot précise

d’ailleurs l’époque; autrefois il n’y avait pas d’accoucheurs. Ainsi

les raffinements de notre civilisation s’expliquent par ce trait qui

restera.

--Ah! ça, mon cher Nathan, quel galimatias me faites-vous là? demanda

la marquise étonnée.

--Madame la marquise, répondit Nathan, vous ignorez la valeur de ces

phrases précieuses, je parle en ce moment le Sainte-Beuve, une nouvelle

langue française. Je continue. Un jour, se promenant sur le boulevard,

bras dessus bras dessous, avec des amis, la Palferine voit venir à

lui le plus féroce de ses créanciers, qui lui dit:--«Pensez-vous

à moi, monsieur?--Pas le moins du monde!» lui répondit le comte.

Remarquez combien sa position était difficile. Déjà Talleyrand, en

semblable circonstance, avait dit:--Vous êtes bien curieux, mon cher!

Il s’agissait de ne pas imiter cet homme inimitable. Généreux comme

Buckingham, et ne pouvant supporter d’être pris au dépourvu, un jour,

n’ayant rien à donner à un ramoneur, le jeune comte puise dans un

tonneau de raisins à la porte d’un épicier, et en emplit le bonnet du

petit savoyard, qui mange très bien le raisin. L’épicier commença par

rire et finit par tendre la main à la Palferine.--«Oh! fi! monsieur,

dit-il, votre main gauche doit ignorer ce que vient de donner ma

droite.» D’un courage aventureux, Charles-Édouard ne cherche ni ne

refuse aucune partie; mais il a la bravoure spirituelle. En voyant,

dans le passage de l’Opéra, un homme qui s’était exprimé sur son

compte en termes légers, il lui donne un coup de coude en passant,

puis il revient sur ses pas et lui en donne un second.--«Vous êtes

bien maladroit, dit-on.--Au contraire, je l’ai fait exprès.» Le jeune

homme lui présente sa carte.--«Elle est bien sale, reprit-il, elle

est par trop pochetée; veuillez m’en donner une autre!» ajouta-t-il

en la jetant. Sur le terrain, il reçoit un coup d’épée, l’adversaire

voit partir le sang et veut finir en s’écriant:--«Vous êtes blessé,

monsieur.--Je nie la botte!» répondit-il avec autant de sang-froid

que s’il eût été dans une salle d’armes, et il riposta par une botte

pareille, mais plus à fond, en ajoutant:--«Voilà le vrai coup,

monsieur!» L’adversaire resta six mois au lit. Ceci, toujours en se

tenant dans les eaux de monsieur Sainte-Beuve, rappelle les Raffinés et

la fine raillerie des beaux jours de la monarchie. On y voit une vie

dégagée, mais sans point d’arrêt, une imagination riante qui ne nous

est donnée qu’à l’origine de la jeunesse. Ce n’est plus le velouté de

la fleur, mais il y a du grain desséché, plein, fécond, qui assure la

saison d’hiver. Ne trouvez-vous pas que ces choses annoncent quelque

chose d’inassouvi, d’inquiet, ne s’analysant pas, ne se décrivant

point, mais se comprenant, et qui s’embraserait en flammes éparses

et hautes si l’occasion de se déployer arrivait? C’est l’_acedia_

du cloître, quelque chose d’aigri, de fermenté dans l’inoccupation

croupissante des forces juvéniles, une tristesse vague et obscure.

--Assez! dit la marquise, vous me donnez des douches à la cervelle.

--C’est l’ennui des après-midi. On est sans emploi, on fait mal plutôt

que de ne rien faire, et c’est ce qui arrivera toujours en France. La

jeunesse en ce moment a deux côtés: le côté studieux des _méconnus_, le

côté ardent des _passionnés_.

--Assez! répéta madame de Rochefide avec un geste d’autorité, vous

m’agacez les nerfs.

--Je me hâte, pour achever de vous peindre la Palferine, de me jeter

dans ses régions galantes, afin de vous faire comprendre le génie

particulier de ce jeune homme qui représente admirablement une portion

de la jeunesse malicieuse, de cette jeunesse assez forte pour rire de

la situation où la met l’ineptie des gouvernants, assez calculatrice

pour ne rien faire en voyant l’inutilité du travail, assez vive encore

pour s’accrocher au plaisir, la seule chose qu’on n’ait pu lui ôter.

Mais une politique, à la fois bourgeoise, mercantile et bigote, va

supprimant tous les déversoirs où se répandraient tant d’aptitude et

de talents. Rien pour ces poëtes, rien pour ces jeunes savants. Pour

vous faire comprendre la stupidité de la nouvelle cour, voici ce qui

est arrivé à la Palferine. Il existe à la Liste civile un _employé

aux malheurs_. Cet employé apprit un jour que la Palferine était dans

une horrible détresse, il fit sans doute un rapport, et il apporta

cinquante francs à l’héritier des Rusticoli. La Palferine reçut ce

monsieur avec une grâce parfaite, et il l’entretint des personnages

de la Cour.--«Est-il vrai, demanda-t-il, que mademoiselle d’Orléans

contribue pour telle somme à ce beau service entrepris pour son neveu?

Ce sera fort beau.» La Palferine avait donné le mot à un petit savoyard

de dix ans, appelé par lui le _Père Anchise_, lequel le sert pour rien

et duquel il dit:--«Je n’ai jamais vu tant de niaiserie réunie à tant

d’intelligence, il passerait dans le feu pour moi, il comprend tout et

ne comprend pas que je ne puis rien pour lui.» Anchise ramena de chez

un loueur de carrosses un magnifique coupé derrière lequel il y avait

un laquais. Au moment où la Palferine entendit le bruit du carrosse,

il avait habilement amené la conversation sur les fonctions de ce

monsieur, qu’il appelle depuis l’_homme aux misères sans écart_, il

s’était informé de sa besogne et de son traitement.--«Vous donne-t-on

une voiture pour courir ainsi la ville?--Oh non!» répondit-il. Sur

ce mot, la Palferine et l’ami qui se trouvait avec lui accompagnent

le pauvre homme, descendent et le forcent à monter en voiture, car il

pleuvait à torrents. La Palferine avait tout calculé. Il offrit de

conduire l’employé là où l’employé allait. Quand le distributeur des

aumônes eut fini sa nouvelle visite, il retrouva l’équipage à la porte.

Le laquais lui remit ce mot écrit au crayon: _La voiture est payée pour

trois jours par le comte Rusticoli de la Palferine, trop heureux de

s’unir aux charités de la Cour en donnant des ailes à ses bienfaits._

La Palferine appelle maintenant la Liste civile une Liste incivile.

Il fut passionnément aimé d’une femme dont la conduite était un peu

légère. Antonia demeurait rue du Helder, et y était remarquée. Mais,

dans le temps où elle connut le comte, elle n’avait pas encore _été à

pied_. Elle ne manquait pas de cette impertinence d’autrefois que les

femmes d’aujourd’hui ont ravalée jusqu’à l’insolence. Après quinze

jours d’un bonheur sans mélange, cette femme fut obligée de revenir,

dans les intérêts de sa liste civile, à un système de passion moins

exclusive. En s’apercevant qu’on manquait de franchise avec lui, la

Palferine écrivit à madame Antonia cette lettre qui la rendit célèbre.

«Madame,

»Votre conduite m’étonne autant qu’elle m’afflige. Non contente de

me déchirer le cœur par vos dédains, vous avez l’indélicatesse de me

retenir une brosse à dents, que mes moyens ne me permettent pas de

remplacer, mes propriétés étant grevées d’hypothèques au delà de leur

valeur.

»Adieu, trop belle et trop ingrate amie! Puissions-nous nous revoir

dans un monde meilleur!

«CHARLES-ÉDOUARD.»

Assurément (toujours en nous servant du style macaronique de monsieur

Sainte-Beuve), ceci surpasse de beaucoup la raillerie de Sterne dans

le _Voyage sentimental_, ce serait Scarron sans sa grossièreté. Je

ne sais même si Molière, dans ses bonnes, n’aurait pas dit, comme du

meilleur de Cyrano: Ceci est à moi! Richelieu n’a pas été plus complet

en écrivant à la princesse qui l’attendait dans la cour des cuisines au

Palais-Royal. _Restez-y, ma reine, pour charmer les marmitons._ Encore

la plaisanterie de Charles-Édouard est-elle moins âcre. Je ne sais

si les Romains, si les Grecs ont connu ce genre d’esprit. Peut-être

Platon, en y regardant bien, en a-t-il approché, mais du côté sévère et

musical...

--Laissez ce jargon, dit la marquise, cela peut s’imprimer, mais m’en

écorcher les oreilles est une punition que je ne mérite point.

--Voici comment il fit la rencontre de Claudine, reprit Nathan. Un

jour, un de ces jours inoccupés où la jeunesse se trouve à charge

à elle-même, et comme Blondet sous la Restauration, ne sort de son

énergie et de l’abattement auquel la condamnent d’outrecuidants

vieillards que pour mal faire, pour entreprendre de ces énormes

bouffonneries qui ont leur excuse dans l’audace même de leur

conception, la Palferine errait le long de sa canne, sur le même

trottoir, entre la rue de Grammont et la rue Richelieu. De loin, il

voit une femme, une femme mise trop élégamment, et, comme il le dit,

garnie d’effets trop coûteux et portés trop négligemment pour n’être

pas une princesse de la Cour ou de l’Opéra; mais, après juillet

1830, selon lui l’équivoque est impossible, la princesse devait être

de l’Opéra. Le jeune comte se met aux côtés de cette femme, comme

s’il lui avait donné un rendez-vous; il la suit avec une opiniâtreté

polie, avec une persistance de bon goût, en lui lançant des regards

pleins d’autorité, mais à propos, et qui forcèrent cette femme à se

laisser escorter. Un autre eût été glacé par l’accueil, déconcerté

par les premiers chassez-croisez de la femme, par le froid piquant de

son air, par des mots sévères; mais la Palferine lui dit de ces mots

plaisants contre lesquels ne tient aucun sérieux, aucune résolution.

Pour se débarrasser de lui, l’inconnue entre chez sa marchande de

modes, Charles-Édouard y entre, il s’assied, il donne son avis,

il la conseille en homme prêt à payer. Ce sang-froid inquiète la

femme, elle sort. Sur l’escalier, l’inconnue dit à la Palferine,

son persécuteur:--«Monsieur, je vais chez une parente de mon mari,

une vieille dame, madame de Bonfalot...--Oh! madame de Bonfalot?

répond le comte, mais je suis charmé, j’y vais...» Le couple y va.

Charles-Édouard entre avec cette femme, on le croit amené par elle, il

se mêle à la conversation, il y prodigue son esprit fin et distingué.

La visite traînait en longueur. Ce n’était pas son compte.--«Madame,

dit-il à l’inconnue, n’oubliez pas que votre mari nous attend, il

ne nous a donné qu’un quart d’heure.» Confondue par cette audace,

qui, vous le savez, vous plaît toujours, entraînée par ce regard

vainqueur, par cet air profond et candide à la fois que sait prendre

Charles-Édouard, elle se lève, accepte le bras de son cavalier forcé,

descend et lui dit sur le seuil de la porte:--«Monsieur, j’aime la

plaisanterie...--Et moi donc!» dit-il. Elle rit.--«Mais il ne tient

qu’à vous que cela ne devienne sérieux, reprit-il. Je suis le comte

de la Palferine, et je suis enchanté de pouvoir mettre à vos pieds

et mon cœur et ma fortune!» La Palferine avait alors vingt-deux ans.

Ceci se passait en 1834. Par bonheur, ce jour-là, le comte était

mis avec élégance. Je vais vous le peindre en deux mots. C’est le

vivant portrait de Louis XIII, il en a le front pâle, gracieux aux

tempes, le teint olivâtre, ce teint italien qui devient blanc aux

lumières, les cheveux bruns, portés longs, et la royale noire; il en

a l’air sérieux et mélancolique, car sa personne et son caractère

forment un contraste étonnant. En entendant le nom et voyant le

personnage, Claudine éprouve comme un frémissement. La Palferine s’en

aperçoit; il lui lance un regard de ses yeux noirs profonds, fendus,

en amande, aux paupières légèrement ridées et bistrées qui révèlent

des joies égales à d’horribles fatigues. Sous ce coup d’œil elle lui

dit:--«Votre adresse!--Quelle maladresse! répondit-il.--Ah! bah!

fit-elle en souriant. Oiseau sur la branche?--Adieu, madame; vous êtes

une femme comme il m’en faut, mais ma fortune est loin de ressembler

à mon désir...» Il salue et la quitte net, sans se retourner. Le

surlendemain, par une de ces fatalités qui ne sont possibles que dans

Paris, il alla chez un de ces marchands d’habits qui prêtent sur

gages lui vendre le superflu de sa garde-robe, il recevait d’un air

inquiet le prix, après l’avoir longtemps débattu, quand l’inconnue

passe et le reconnaît.--«Décidément, crie-t-il au marchand stupéfait,

je ne prends pas votre trompe!» Et il indiquait une énorme, trompe

bosselée, accrochée en dehors et qui se dessinait sur des habits

de chasseurs d’ambassade et de généraux de l’empire. Puis, fier et

impétueux, il resuivit la jeune femme. Depuis cette grande journée

de la trompe, ils s’entendirent à merveille. Charles-Édouard a sur

l’amour les idées les plus justes. Il n’y a pas, selon lui, deux

amours dans la vie de l’homme; il n’y en a qu’un seul, profond comme

la mer, mais sans rivages. A tout âge, cet amour fond sur vous comme

la grâce fondit sur saint Paul. Un homme peut vivre jusqu’à soixante

ans sans l’avoir ressenti. Cet amour, selon une superbe expression de

Heine, est peut-être la _maladie secrète du cœur_, une combinaison

du sentiment de l’infini qui est en nous et du beau idéal, qui se

révèle sous une forme visible. Enfin cet amour embrasse à la fois la

créature et la création. Tant qu’il ne s’agit pas de ce grand poëme,

on ne peut traiter qu’en plaisantant des amours qui doivent finir,

en faire ce que sont en littérature les poésies légères comparées au

poëme épique. Charles-Édouard n’éprouva dans cette liaison ni ce coup

de foudre qui annonce ce véritable amour ni la lente révélation des

attraits, la reconnaissance des qualités secrètes qui attachent deux

êtres par une puissance croissante. L’amour vrai n’a que ces deux

modes. Ou la première vue, qui sans doute est un effet de la seconde

vue écossaise, ou la graduelle fusion des deux natures, qui réalise

l’androgyne platonique. Mais Charles-Édouard fut aimé follement.

Cette femme éprouvait l’amour complet, idéal et physique, enfin la

Palferine fut sa vraie passion à elle. Pour lui, Claudine n’était

qu’une délicieuse maîtresse. Le diable avec son enfer, qui certes est

un puissant magicien, n’aurait jamais pu changer le système de ces

deux caloriques inégaux. J’ose affirmer que Claudine ennuyait souvent

Charles-Édouard.--«Au bout de trois jours, la femme qu’on n’aime pas et

le poisson gardé sont bons à jeter par la fenêtre,» nous disait-il. En

Bohême, le secret s’observe peu sur les amours légères. La Palferine

nous parla souvent de Claudine, néanmoins personne de nous ne la vit

et jamais son nom de femme ne fut prononcé. Claudine était presque un

personnage mythique. Nous en agissions tous de même, conciliant ainsi

les exigences de notre vie en commun et les lois du bon goût. Claudine,

Hortense, la Baronne, la Bourgeoise, l’Impératrice, la Lionne,

l’Espagnole étaient des rubriques qui permettaient à chacun d’épancher

ses joies, ses soucis, ses chagrins, ses espérances, et de communiquer

ses découvertes. On n’allait pas au delà. Il y a exemple, en Bohême,

d’une révélation faite par hasard de la personne dont il était

question; aussitôt, par un accord unanime, aucun de nous ne parla plus

d’elle. Ce fait peut indiquer combien la jeunesse a le sens des vraies

délicatesses. Quelle admirable connaissance ont les gens de choix

des limites où doivent s’arrêter la raillerie et ce monde de choses

françaises désigné sous le mot soldatesque de _blague_, mot qui sera

repoussé de la langue, espérons-le, mais qui seul peut faire comprendre

l’esprit de la Bohême! Nous plaisantions donc souvent sur Claudine et

sur le comte. C’était des:--«Que fais-tu de Claudine?

--Et ta Claudine?--Toujours Claudine? chanté sur l’air de _Toujours

Gessler_! de Rossini, etc.--Je vous souhaite, pour le mal que je vous

veux, nous dit un jour la Palferine, une semblable maîtresse. Il n’y a

pas de lévrier, de basset, de caniche qui lui soit comparable pour la

douceur, la soumission, la tendresse absolue. Il y a des moments où je

me fais des reproches, où je me demande compte à moi-même de ma dureté.

Claudine obéit avec une douceur de sainte. Elle vient, je la renvoie,

elle s’en va, elle ne pleure que dans la cour. Je ne veux pas d’elle

pendant une semaine, je lui assigne le mardi suivant, à certaine heure,

fût-ce minuit ou six heures du matin, dix heures ou cinq heures, les

moments les plus incommodes, celui du déjeuner, du dîner, du lever, du

coucher... Oh! elle viendra belle, parée, ravissante, à cette heure,

exactement! Et elle est mariée! entortillée dans les obligations et les

devoirs d’une maison. Les ruses qu’elle doit inventer, les raisons à

trouver pour se conformer à mes caprices nous embarrasseraient, nous

autres!... Rien ne la lasse, elle tient bon! Je le lui dis, ce n’est

pas de l’amour, c’est de l’entêtement. Elle m’écrit tous les jours, je

ne lis pas ses lettres, elle s’en est aperçue, elle écrit toujours!

Tenez, voilà deux cents lettres dans ce coffre. Elle me prie de prendre

chaque jour une de ses lettres pour essuyer mes rasoirs, et je n’y

manque pas! Elle croit, avec raison, que la vue de son écriture me fait

penser à elle.» La Palferine s’habillait en nous disant cela, je pris

la lettre dont il allait se servir, je la lus et la gardai sans qu’il

la réclamât; la voici, car, selon ma promesse, je l’ai retrouvée:

Lundi, minuit.

«Eh! bien, mon ami, êtes-vous content de moi? Je ne vous ai pas

demandé cette main, qu’il vous eût été facile de me donner et que je

désirais tant de presser sur mon cœur, sur mes lèvres. Non, je ne

vous l’ai pas demandée, je crains trop de vous déplaire. Savez-vous

une chose? Bien que je sache cruellement que mes actions vous

sont parfaitement indifférentes, je n’en deviens pas moins d’une

extrême timidité dans ma conduite. La femme qui vous appartient, à

quelque titre que ce soit et bien que très secrètement, doit éviter

d’encourir le plus léger blâme. En ce qui est des anges du ciel,

pour lesquels il n’y a pas de secret, mon amour est égal aux plus

purs amours, mais partout où je me trouve, il me semble que je suis

toujours en votre présence, et je veux vous faire honneur.

»Tout ce que vous m’avez dit sur ma manière de me mettre m’a frappée

et m’a fait comprendre combien les gens de race noble sont supérieurs

aux autres! Il me restait quelque chose de la fille d’Opéra dans la

coupe de mes robes, dans mes coiffures. En un moment, j’ai reconnu la

distance qui me séparait du bon goût. La première fois, vous recevrez

une duchesse, vous ne me reconnaîtrez pas. Oh! combien tu as été bon

pour ta Claudine! combien de fois je t’ai remercié de m’avoir dit

tout cela! Quel intérêt dans ce peu de paroles! Tu t’es donc occupé

de cette chose à toi qui se nomme Claudine? Ce n’est pas cet imbécile

qui m’aurait éclairée, _il_ trouve bien tout ce que je fais, _il_ est

d’ailleurs bien trop _pot-au-feu_, trop prosaïque pour avoir le sens

du beau. Mardi va bien tarder à mon impatience! Mardi, près de vous

pendant plusieurs heures! Ah! je m’efforcerai mardi de penser que ces

heures sont des mois, et que je suis ainsi toujours. Je vis en espoir

dans cette matinée comme je vivrai plus tard quand elle sera passée

par le souvenir. L’espoir est une mémoire qui désire, le souvenir

est une mémoire qui a joui. Quelle belle vie dans la vie nous fait

ainsi la pensée! je songe à inventer des tendresses qui ne seront

qu’à moi, dont le secret ne sera deviné par aucune femme. Il me prend

des sueurs froides qu’il n’arrive un empêchement. Oh! je briserais

net avec _lui_, s’il le fallait; mais ce n’est pas d’ici que jamais

viendra l’empêchement, c’est de toi, tu pourras vouloir aller dans le

monde, chez une autre femme peut-être. Oh! grâce pour ce mardi! Si tu

me l’enlevais, Charles, tu ne sais pas tout ce que tu _lui_ vaudrais,

je _le_ rendrais fou. Si tu ne voulais pas de moi, si tu allais dans

le monde, laisse-moi venir tout de même, te voir habiller, rien que

te voir, je n’en demande pas davantage, laisse-moi te prouver ainsi

combien je t’aime purement! Depuis que tu m’as permis de t’aimer, car

tu me l’as permis puisque je suis à toi; depuis ce jour, je t’aime

de toute la puissance de mon âme, et je t’aimerai toujours: car,

après t’avoir aimé, on ne peut plus, on ne doit plus aimer personne.

Et, vois-tu, quand tu te verras sous un regard qui ne veut que voir,

tu sentiras qu’il y a chez ta Claudine quelque chose de divin que

tu y as éveillé. Hélas! je ne suis point coquette avec toi; je suis

comme une mère avec son enfant: je souffre tout de toi; moi, si

impérieuse, si fière ailleurs, moi qui faisais trotter des ducs,

des princes, des aides-de-camp de Charles X, qui valaient plus que

toute la cour actuelle, je te traite en enfant gâté. Mais à quoi bon

des coquetteries? ce serait en pure perte. Et cependant, faute de

coquetterie, je ne vous inspirerai jamais d’amour, monsieur! Je le

sais, je le sens, et je continue en éprouvant l’action d’un pouvoir

irrésistible, mais je pense que cet entier abandon me vaudra de vous

ce sentiment qu’_il_ dit être chez tous les hommes pour ce qui est

leur propriété.»

Mercredi.

»Oh! comme la tristesse est entrée noire dans mon cœur lorsque j’ai

su qu’il fallait renoncer au bonheur de te voir hier! Une seule

idée m’a empêchée de me laisser aller dans les bras de la mort: tu

le voulais! Ne pas venir, c’était exécuter ta volonté, obéir à l’un

de tes ordres. Ah! Charles, j’étais si jolie! tu aurais eu en moi

mieux que cette belle princesse allemande que tu m’avais donnée en

exemple, et que j’avais étudiée à l’Opéra. Mais tu m’aurais peut-être

trouvée hors de ma nature. Tiens, tu m’as ôté toute confiance en

moi, je suis peut-être laide. Oh! je me fais horreur, je deviens

imbécile en songeant à mon radieux Charles-Édouard. Je deviendrai

folle, c’est sûr. Ne ris pas, ne me parle pas de la mobilité des

femmes. Si nous sommes mobiles, vous êtes bien bizarres, vous! Oter

à une pauvre créature les heures d’amour qui la faisaient heureuse

depuis dix jours, qui la rendaient bonne et charmante pour tous ceux

qui la venaient voir! Enfin tu étais cause de ma douceur avec _lui_,

tu ne sais pas le mal que tu lui fais. Je me suis demandé ce que je

dois inventer pour te conserver, ou pour avoir seulement le droit

d’être quelquefois à toi... Quand je pense que tu n’as jamais voulu

venir ici! Avec quelle délicieuse émotion je te servirais! Il y en a

de plus favorisées que moi. Il y a des femmes à qui tu dis: Je vous

aime. A moi, tu n’as jamais dit que: Tu es une bonne fille. Sans que

tu le saches, il est certains mots de toi qui me rongent le cœur. Il

y a des gens d’esprit qui me demandent quelquefois à quoi je pense:

je pense à mon abjection, qui est celle de la plus pauvre pécheresse

en présence du Sauveur.»

Il y a, vous le voyez, encore trois pages. Il me laissa prendre cette

lettre où je vis des traces de larmes qui me semblèrent encore chaudes!

Cette lettre me prouva que la Palferine nous disait vrai. Marcas, assez

timide avec les femmes, s’extasiait sur une lettre semblable qu’il

venait de lire dans son coin avant d’en allumer son cigare.--«Mais

toutes les femmes qui aiment écrivent de ces choses-là! s’écria la

Palferine, l’amour leur donne à toutes de l’esprit et du style, ce

qui prouve qu’en France le style vient des idées et non des mots.

Voyez comme cela est bien pensé, comme un sentiment est logique.» Et

il nous lut une autre lettre qui était bien supérieure aux lettres

factices tant étudiées que nous tâchons de faire, nous autres auteurs

de romans. Un jour la pauvre Claudine ayant su la Palferine dans

un danger excessif, à cause d’une lettre de change, eut la fatale

idée de lui apporter dans une bourse ravissamment brodée une somme

assez considérable en or.--«Qui t’a faite si hardie de te mêler des

affaires de ma maison? lui cria la Palferine en colère. Raccommode

mes chaussettes, brode-moi des pantoufles, si ça t’amuse. Mais... Ah!

tu veux faire la duchesse, et tu retournes la fable de Danaë contre

l’aristocratie.» En disant ces mots, il vida la bourse dans sa main,

et fit le geste de jeter la somme à la figure de Claudine. Claudine

épouvantée, et ne devinant pas la plaisanterie, se recula, heurta

une chaise, et alla tomber la tête la première sur l’angle aigu de

la cheminée. Elle se crut morte. La pauvre femme ne dit qu’un mot,

quand, mise sur le lit, elle put parler:--«Je l’ai mérité, Charles!»

La Palferine eut un moment de désespoir. Ce désespoir rendit la vie à

Claudine; elle fut heureuse de ce malheur, elle en profita pour faire

accepter la somme à la Palferine, et le tirer d’embarras. Puis ce

fut le contre-pied de la fable de La Fontaine où un mari rend grâce

aux voleurs de lui faire connaître un mouvement de tendresse chez sa

femme. A ce propos, un mot vous expliquera la Palferine tout entier.

Claudine revint chez elle, elle arrangea comme elle le put un roman

pour justifier sa blessure, et fut dangereusement malade. Il se fit

un abcès à la tête. Le médecin, Bianchon, je crois, oui, ce fut lui,

voulut un jour faire couper les cheveux de Claudine, qui a des cheveux

aussi beaux que ceux de la duchesse de Berry; mais elle s’y refusa,

et dit en confidence à Bianchon qu’elle ne pouvait pas les laisser

couper sans la permission du comte de la Palferine. Bianchon vint

chez Charles-Édouard. Charles-Édouard l’écoute gravement, et quand

Bianchon lui a longuement expliqué le cas et démontré qu’il faut

absolument couper les cheveux pour faire sûrement l’opération:--«Couper

les cheveux de Claudine! s’écria-t-il d’une voix péremptoire; non,

j’aime mieux la perdre!» Bianchon, après quatre ans, parle encore

du mot de la Palferine, et nous en avons ri pendant une demi-heure.

Claudine, instruite de cet arrêt, y vit une preuve d’affection, elle

se crut aimée. En face de sa famille en larmes, de son mari à genoux,

elle fut inébranlable, elle garda ses cheveux. L’opération, secondée

par cette force intérieure que lui donnait la croyance d’être aimée,

réussit parfaitement. Il y a de ces mouvements d’âme qui mettent en

désordre toutes les bricoles de la chirurgie et les lois de la science

médicale. Claudine écrivit, sans orthographe, sans ponctuation, une

délicieuse lettre à la Palferine pour lui apprendre l’heureux résultat

de l’opération, en lui disant que l’amour en savait plus que toutes les

sciences.--«Maintenant, nous disait un jour la Palferine, comment faire

pour me débarrasser de Claudine?--Mais elle n’est pas gênante, elle te

laisse maître de tes actions.--C’est vrai, dit la Palferine, mais je ne

veux pas qu’il y ait dans ma vie quelque chose qui s’y glisse sans mon

consentement.» Dès ce jour il se mit à tourmenter Claudine, il avait

dans la plus profonde horreur une bourgeoise, une femme sans nom; il

lui fallait absolument une femme titrée; elle avait fait des progrès,

c’est vrai, Claudine était mise comme les femmes les plus élégantes

du faubourg Saint-Germain, elle avait su sanctifier sa démarche, elle

marchait avec une grâce chaste, inimitable; mais ce n’était pas assez!

Ces éloges faisaient tout avaler à Claudine.--«Eh bien! lui dit un jour

la Palferine, si tu veux rester la maîtresse d’un la Palferine pauvre,

sans le sou, sans avenir, au moins dois-tu le représenter dignement. Tu

dois avoir un équipage, des laquais, une livrée, un titre. Donne-moi

toutes les jouissances de vanité que je ne puis pas avoir par moi-même.

La femme que j’honore de mes bontés ne doit jamais aller à pied; si

elle est éclaboussée, j’en souffre! Je suis fait comme cela, moi! Ma

femme doit être admirée de tout Paris. Je veux que tout Paris m’envie

mon bonheur! Qu’un petit jeune homme, voyant passer dans un brillant

équipage une brillante comtesse, se dise: A qui sont de pareilles

divinités? et reste pensif. Cela doublera mes plaisirs.» La Palferine

nous avoua qu’après avoir lancé ce programme à la tête de Claudine pour

s’en débarrasser, il fut étourdi pour la première et sans doute pour la

seule fois de sa vie.--«Mon ami, dit-elle avec un son de voix qui

trahissait un tremblement intérieur et universel, c’est bien! Tout cela

sera fait, ou je mourrai...» Elle lui baisa la main et y mit quelques

larmes de bonheur.--«Je suis heureuse, ajouta-t-elle, que tu m’aies

expliqué ce que je dois être pour rester ta maîtresse.--Et, nous disait

la Palferine, elle est sortie en me faisant un petit geste coquet de

femme contente. Elle était sur le seuil de ma mansarde, grande, fière,

à la hauteur d’une sibylle antique.»

--Tout ceci doit vous expliquer assez les mœurs de la Bohême dont

une des plus brillantes figures est ce jeune _condottiere_, reprit

Nathan après une pause. Maintenant voici comme je découvris qui

était Claudine, et comment je pus comprendre tout ce qu’il y avait

d’épouvantablement vrai dans un mot de la lettre de Claudine auquel

vous n’avez peut-être pas pris garde.

La marquise, trop pensive pour rire, dit à Nathan un «Continuez!»

qui lui prouva combien elle était frappée de ces étrangetés, combien

surtout la Palferine la préoccupait.

--Parmi tous les auteurs dramatiques de Paris, un des mieux posés,

des plus rangés, des plus entendus, était, en 1829, du Bruel, dont le

nom est inconnu du public; il s’appelle de Cursy sur les affiches.

Sous la Restauration, il avait une place de Chef de Bureau dans un

Ministère. Attaché de cœur à la branche aînée, il donna bravement

sa démission, et fit depuis ce temps deux fois plus de pièces de

théâtre pour compenser le déficit que sa belle conduite occasionnait

dans son budget des recettes. Du Bruel avait alors quarante ans, sa

vie vous est connue. A l’exemple de quelques auteurs, il portait à

une femme de théâtre une de ces affections qui ne s’expliquent pas,

et qui cependant existent au vu et au su du monde littéraire. Cette

femme, vous le savez, est Tullia, l’un des anciens premiers sujets de

l’Académie royale de musique. Tullia n’est pour elle qu’un surnom,

comme celui de Cursy pour du Bruel. Pendant dix ans, de 1817 à 1827,

cette fille a brillé sur les illustres planches de l’Opéra. Plus belle

que savante, médiocre sujet, mais un peu plus spirituelle que ne le

sont les danseuses, elle ne donna pas dans la réforme vertueuse qui

perdit le corps de ballet, elle continua la dynastie des Guimard.

Aussi dut-elle son ascendant à plusieurs protecteurs connus, au duc

de Réthoré, fils de duc de Chaulieu, à l’influence d’un célèbre

directeur des Beaux-arts, à des diplomates, à de riches étrangers.

Elle eut, durant son apogée, un petit hôtel rue Chauchat, et vécut

comme vivaient les anciennes nymphes de l’Opéra. Du Bruel s’amouracha

d’elle au déclin de la passion du duc de Réthoré, vers 1823. Simple

Sous-chef, du Bruel souffrit le directeur des Beaux-Arts, il se croyait

le préféré! Cette liaison devint, au bout de six ans, un quasi mariage.

Tullia cache soigneusement sa famille, on sait vaguement qu’elle est de

Nanterre. Un de ses oncles, jadis simple charpentier ou maçon, grâce

à ses recommandations et à de généreux prêts, est devenu, dit-on, un

riche entrepreneur de bâtiments. Cette indiscrétion a été commise

par du Bruel; il dit un jour que Tullia recueillerait tôt ou tard

une belle succession. L’entrepreneur, qui n’est pas marié, se sent

un faible pour sa nièce, à laquelle il a des obligations.--«C’est un

homme qui n’a pas assez d’esprit pour être ingrat,» disait-elle. En

1829, Tullia se mit d’elle-même à la retraite. A trente ans, elle se

voyait un peu grasse, elle avait essayé vainement la pantomime, elle

ne savait rien que se donner _assez de ballon_ pour bien enlever sa

jupe en pirouettant, à la manière des Noblet, et se montrer quasi nue

au parterre. Le vieux Vestris lui dit, dès l’abord, que ce _temps_

bien exécuté, quand une danseuse était d’une belle nudité, valait tous

les talents imaginables. C’est l’_ut_ de poitrine de la Danse. Aussi,

disait-il, les illustres danseuses, Camargo, Guimard, Taglioni, toutes

maigres, brunes et laides, ne peuvent s’en tirer que par du génie.

Devant de plus jeunes sujets plus habiles qu’elle, Tullia se retira

dans toute sa gloire et fit bien. Danseuse aristocratique, ayant peu

dérogé dans ses liaisons, elle ne voulut pas tremper ses chevilles

dans le gâchis de Juillet. Insolente et belle, Claudine avait de

beaux souvenirs et peu d’argent, mais les plus magnifiques bijoux et

l’un des plus beaux mobiliers de Paris. En quittant l’Opéra, la fille

célèbre, aujourd’hui presque oubliée, n’eut plus qu’une idée, elle

voulut se faire épouser par du Bruel, et vous comprenez qu’elle est

aujourd’hui madame du Bruel, mais sans que ce mariage ait été déclaré.

Comment ces sortes de femmes se font épouser après sept ou huit ans

d’intimité? quels ressorts elles poussent? quelles machines elles

mettent en mouvement? si comique que puisse être ce drame intérieur,

ce n’est pas notre sujet. Du Bruel est marié secrètement, le fait est

accompli. Avant son mariage, Cursy passait pour un joyeux compagnon; il

ne rentrait pas toujours chez lui, sa vie était quelque peu bohémienne,

il se laissait aller à une partie, à un souper; il sortait très bien

pour se rendre à une répétition de l’Opéra-Comique, et se trouvait,

sans savoir comment, à Dieppe, à Baden, à Saint-Germain; il donnait

à dîner, il menait la vie puissante et dépensière des auteurs, des

journalistes et des artistes; il levait très bien ses droits d’auteur

dans toutes les coulisses de Paris, il faisait partie de notre société.

Finot, Lousteau, du Tillet, Desroches, Bixiou, Blondet, Couture, des

Lupeaulx le supportaient malgré son air pédant et sa lourde attitude

de bureaucrate. Mais une fois mariée, Tullia rendit du Bruel esclave.

Que voulez-vous, le pauvre diable aimait Tullia. Tullia venait,

disait-elle, de quitter le théâtre pour être toute à lui, pour devenir

une bonne et charmante femme. Tullia sut se faire adopter par les

femmes les plus jansénistes de la famille du Bruel. Sans qu’on eût

jamais compris ses intentions d’abord, elle allait s’ennuyer chez

madame de Bonvalot; elle faisait de riches cadeaux à la vieille et

avare madame de Chissé, sa grand’tante; elle passa chez cette dame un

été, ne manquant pas une seule messe. La danseuse se confessa, reçut

l’absolution, communia, mais à la campagne, sous les yeux de la tante.

Elle nous disait l’hiver suivant:--«Comprenez-vous? j’aurai de vraies

tantes!» Elle était si heureuse de devenir une bourgeoise, si heureuse

d’abdiquer son indépendance, qu’elle trouva les moyens qui pouvaient

la mener au but. Elle flattait ces vieilles gens. Elle a été tous

les jours, à pied, tenir compagnie pendant deux heures à la mère de

du Bruel pendant une maladie. Du Bruel était étourdi du déploiement

de cette ruse à la Maintenon, et il admirait cette femme sans faire

un seul retour sur lui-même, il était déjà si bien ficelé qu’il ne

sentait plus la ficelle. Claudine fit comprendre à du Bruel que le

système élastique du gouvernement bourgeois, de la royauté bourgeoise,

de la cour bourgeoise, était le seul qui pût permettre à une Tullia,

devenue madame du Bruel, de faire partie du monde où elle eut le bon

sens de ne pas vouloir pénétrer. Elle se contenta d’être reçue chez

mesdames de Bonvalot, de Chissé, chez madame du Bruel où elle posait,

sans jamais se démentir, en femme sage, simple, vertueuse. Elle fut,

trois ans plus tard, reçue chez leurs amies.--«Je ne peux pourtant pas

me persuader que madame du Bruel, la jeune, ait montré ses jambes et

le reste à tout Paris, à la lueur de cent becs de lumières!» disait

naïvement madame Anselme Popinot. Juillet 1830 ressemble, sous ce

rapport, à l’Empire de Napoléon qui reçut à sa cour une ancienne femme

de chambre, dans la personne de madame Garat, _épouse_ du Grand-Juge.

L’ancienne danseuse avait rompu net, vous le devinez, avec toutes ses

camarades: elle ne reconnaissait parmi ses anciennes connaissances

personne qui pût la compromettre. En se mariant, elle avait loué, rue

de la Victoire, un tout petit charmant hôtel entre cour et jardin où

elle fit des dépenses folles, et où s’engouffrèrent les plus belles

choses de son mobilier et de celui de du Bruel. Tout ce qui parut

ordinaire ou commun fut vendu. Pour trouver des analogies au luxe qui

scintillait chez elle, on doit remonter jusqu’aux beaux jours des

Guimard, des Sophie Arnoult, des Duthé qui dévorèrent des fortunes

princières. Jusqu’à quel point cette riche existence intérieure

agissait-elle sur du Bruel? La question, délicate à poser, est plus

délicate à résoudre. Pour donner une idée des fantaisies de Tullia,

qu’il me suffise de vous parler d’un détail. Le couvre-pieds de son lit

est en dentelle de point d’Angleterre, il vaut dix mille francs. Une

actrice célèbre en eut un pareil, Claudine le sut; dès lors elle fit

monter sur son lit un magnifique angora. Cette anecdote peint la femme.

Du Bruel n’osa pas dire un mot; il eut ordre de propager ce défi de

luxe porté à l’_autre_. Tullia tenait à ce présent du duc de Réthoré;

mais un jour, cinq ans après son mariage, elle joua si bien avec son

chat qu’elle déchira le couvre-pieds, en tira des voiles, des volants,

des garnitures, et le remplaça par un couvre-pieds de bon sens, par un

couvre-pieds qui était un couvre-pieds et non une preuve de la démence

particulière à ces femmes qui se vengent par un luxe insensé, comme a

dit un journaliste, d’avoir vécu de pommes crues dans leur enfance. La

journée où le couvre-pieds fut mis en lambeaux, marqua, dans le ménage,

une ère nouvelle. Cursy se distingua par une féroce activité. Personne

ne soupçonne à quoi Paris a dû le Vaudeville Dix-huitième siècle, à

poudre, à mouches qui se rua sur les théâtres. L’auteur de ces mille

et un vaudevilles, desquels se sont tant plaints les feuilletonistes,

est un vouloir formel de madame du Bruel: elle exigea de son mari

l’acquisition de l’hôtel où elle avait fait tant de dépenses, où elle

avait casé un mobilier de cinq cent mille francs. Pourquoi? Jamais

Tullia ne s’explique, elle entend admirablement le souverain _parce

que_ des femmes.--«On s’est beaucoup moqué de Cursy, dit-elle, mais,

en définitif, il a trouvé cette maison dans la boîte de rouge, dans la

houppe à poudrer et les habits pailletés du dix-huitième siècle. Sans

moi, jamais il n’y aurait pensé, reprit-elle en s’enfonçant dans ses

coussins au coin de son feu.» Elle nous disait cette parole au retour

d’une première représentation d’une pièce de du Bruel qui avait réussi

et contre laquelle elle prévoyait une avalanche de feuilletons. Tullia

recevait. Tous les lundis elle donnait un thé; sa société était aussi

bien choisie qu’elle le pouvait, elle ne négligeait rien pour rendre sa

maison agréable. On y jouait la bouillotte dans un salon, on causait

dans un autre; quelquefois dans le plus grand, dans un troisième

salon, elle donnait des concerts, toujours courts, et auxquels elle

n’admettait jamais que les plus éminents artistes. Elle avait tant

de bon sens qu’elle arrivait au tact le plus exquis, qualité qui lui

donna sans doute un grand ascendant sur du Bruel; le vaudevilliste,

d’ailleurs, l’aimait de cet amour que l’habitude finit par rendre

indispensable à l’existence. Chaque jour met un fil de plus à cette

trame forte, irrésistible, fine dont le réseau tient les plus délicates

velléités, enserre les plus fugitives passions, les réunit, et garde

un homme lié, pieds et poings, cœur et tête. Tullia connaissait bien

Cursy, elle savait où le blesser, elle savait comment le guérir.

Pour tout observateur, même pour un homme qui se pique autant que

moi d’un certain usage, tout est abîme dans ces sortes de passions,

les profondeurs sont là plus ténébreuses que partout ailleurs; enfin

les endroits les plus éclairés ont aussi des teintes brouillées.

Cursy, vieil auteur usé par la vie des coulisses, aimait ses aises,

il aimait la vie luxueuse, abondante, facile; il était heureux d’être

roi chez lui, de recevoir une partie des hommes littéraires dans un

hôtel où éclatait un luxe royal, où brillaient les œuvres choisies de

l’Art moderne. Tullia laissait trôner du Bruel parmi cette gent où se

trouvaient des journalistes assez faciles à prendre et à embouquer.

Grâce à ses soirées, à des prêts bien placés, Cursy n’était pas trop

attaqué, ses pièces réussissaient. Aussi ne se serait-il pas séparé

de Tullia pour un empire. Il eût fait bon marché d’une infidélité,

peut-être, à la condition de n’éprouver aucun retranchement dans ses

jouissances accoutumées; mais, chose étrange! Tullia ne lui causait

aucune crainte en ce genre. On ne connaissait pas de fantaisie à

l’ancien Premier Sujet; et si elle en avait eu, certes elle aurait

gardé toutes les apparences.--«Mon cher, nous disait doctoralement

sur le boulevard du Bruel, il n’y a rien de tel que de vivre avec une

de ces femmes qui, par l’abus, sont revenues des passions. Les femmes

comme Claudine ont mené leur vie de garçon, elles ont des plaisirs

par-dessus la tête, et font les femmes les plus adorables qui se

puissent désirer: sachant tout, formées et point bégueules, faites

à tout, indulgentes. Aussi, prêché-je à tout le monde d’épouser _un

reste de cheval anglais_. Je suis l’homme le plus heureux de la terre!»

Voilà ce que me disait du Bruel à moi-même en présence de Bixiou.--«Mon

cher, me répondit le dessinateur, il a peut-être raison d’avoir tort!»

Huit jours après, du Bruel nous avait priés de venir dîner avec lui,

un mardi; le matin j’allai le voir pour une affaire de théâtre,

un arbitrage qui nous était confié par la Commission des auteurs

dramatiques; nous étions forcés de sortir; mais auparavant, il entra

dans la chambre de Claudine où il n’entre pas sans frapper, il demanda

la permission.--«Nous vivons en grands seigneurs, dit-il en souriant,

nous sommes libres. Chacun chez nous!» Nous fûmes admis. Du Bruel dit

à Claudine:--«J’ai invité quelques personnes aujourd’hui.--Vous voilà!

s’écria-t-elle, vous invitez du monde sans me consulter, je ne suis

rien ici. Tenez, me dit-elle en me prenant pour juge par un regard, je

vous le demande, à vous-même, quand on a fait la folie de vivre avec

une femme de ma sorte, car enfin, j’étais une danseuse de l’Opéra....

Oui, pour qu’on l’oublie, je ne dois jamais l’oublier moi-même. Eh

bien, un homme d’esprit, pour relever sa femme dans l’opinion publique,

s’efforcerait de lui supposer une supériorité, de justifier sa

détermination par la reconnaissance de qualités éminentes chez cette

femme! Le meilleur moyen pour la faire respecter par les autres est de

la respecter chez elle, de l’y laisser maîtresse absolue. Ah bien! il

me donnerait de l’amour-propre à voir combien il craint d’avoir l’air

de m’écouter. Il faut que j’aie dix fois raison pour qu’il me fasse une

concession.» Chaque phrase ne passait pas sans une dénégation faite par

gestes de la part de du Bruel.--«Oh! non, non, reprit-elle vivement en

voyant les gestes de son mari, du Bruel, mon cher, moi qui toute ma

vie, avant de vous épouser, ai joué chez moi le rôle de reine, je m’y

connais! Mes désirs étaient épiés, satisfaits, comblés... Après tout,

j’ai trente-cinq ans, et les femmes de trente-cinq ans ne peuvent pas

être aimées. Oh! si j’avais et seize ans, et ce qui se vend si cher à

l’Opéra, quelles attentions vous auriez pour moi, monsieur du Bruel! Je

méprise souverainement les hommes qui se vantent d’aimer une femme et

qui ne sont pas toujours auprès d’elle aux petits soins. Voyez-vous,

du Bruel, vous êtes petit et chafouin, vous aimez à tourmenter une

femme, vous n’avez qu’elle sur qui déployer votre force. Un Napoléon

se subordonne à sa maîtresse, et n’y perd rien; mais vous autres!

vous ne vous croyez plus rien alors, vous ne voulez pas être dominés.

Trente-cinq ans, mon cher, me dit-elle, l’énigme est là.... Allons, il

dit encore non. Vous savez bien que j’en ai trente-sept. Je suis bien

fâchée, mais allez dire à tous vos amis que vous les mènerez au Rocher

de Cancale. Je pourrais leur donner à dîner; mais je ne le veux pas,

ils ne viendront pas! Mon pauvre petit monologue vous gravera dans la

mémoire le précepte salutaire du Chacun chez soi qui est notre charte,

ajouta-t-elle en riant et revenant à la nature folle et capricieuse

de la fille d’Opéra.--Hé bien! oui, ma chère petite minette, dit du

Bruel, là, là, ne vous fâchez pas. Nous savons vivre.» Il lui baisa les

mains et sortit avec moi; mais furieux. De la rue de la Victoire au

boulevard, voici ce qu’il me dit, si toutefois les phrases que souffre

la typographie parmi les plus violentes injures peuvent représenter

les atroces paroles, les venimeuses pensées qui ruisselèrent de sa

bouche comme une cascade échappée de côté dans un grand torrent.--«Mon

cher, je quitterai cette infâme danseuse ignoble, cette vieille

toupie qui a tourné sous le fouet de tous les airs d’opéra, cette

guenipe, cette guenon de Savoyard! Oh! toi qui t’es attaché aussi à

une actrice, mon cher, que jamais l’idée d’épouser ta maîtresse ne te

poursuive! Vois-tu, c’est un supplice oublié dans l’enfer de Dante!

Tiens, maintenant je la battrais, je la cognerais, je lui dirais son

fait. Poison de ma vie, elle m’a fait aller comme un valet de volet!»

Il était sur le boulevard, et dans un état de fureur tel que les mots

ne sortaient pas de sa gorge.--«Je chausserai mes pieds dans son

ventre!--A propos de quoi? lui dis-je.--Mon cher, tu ne sauras jamais

les mille myriades de fantaisies de cette gaupe! Quand je veux rester,

elle veut sortir; quand je veux sortir, elle veut que je reste. Ça vous

débagoule des raisons, des accusations, des syllogismes, des calomnies,

des paroles à rendre fou! Le Bien, c’est leur fantaisie! le Mal, c’est

la nôtre! Foudroyez-les par un mot qui leur coupe leurs raisonnements,

elles se taisent et vous regardent comme si vous étiez un chien mort.

Mon bonheur?.... Il s’explique par une servilité absolue, par la

vassalité du chien de basse-cour. Elle me vend trop cher le peu qu’elle

me donne. Au diable! Je lui laisse tout et je m’enfuirai dans une

mansarde. Oh! la mansarde et la liberté! Voici cinq ans que je n’ose

faire ma volonté!» Au lieu d’aller prévenir ses amis, Cursy resta sur

le boulevard, arpentant l’asphalte depuis la rue de Richelieu jusqu’à

la rue du Mont-Blanc, en se livrant aux plus furieuses imprécations et

aux exagérations les plus comiques. Il était dans la rue en proie à

un paroxysme de colère qui contrastait avec son calme à la maison. Sa

promenade servit à user la trépidation de ses nerfs et la tempête de

son âme. Vers deux heures, dans un de ses mouvements désordonnés, il

s’écria:--«Ces damnées femelles ne savent ce qu’elles veulent. Je parie

ma tête à couper que, si je retourne chez moi lui dire que j’ai prévenu

mes amis et que nous dînons au Rocher de Cancale, cet arrangement

demandé par elle ne lui conviendra plus. Mais, me dit-il, elle aura

décampé. Peut-être y a-t-il là-dessous un rendez-vous avec quelque

barbe de bouc! Non, car elle m’aime au fond!»

--Ah! madame, dit Nathan en regardant d’un air fin la marquise, qui ne

put s’empêcher de sourire, il n’y a que les femmes et les prophètes qui

sachent faire usage de la Foi.

--Du Bruel, reprit-il, me ramena chez lui, nous y allâmes lentement.

Il était trois heures. Avant de monter, il vit du mouvement dans la

cuisine, il y entre, voit des apprêts et me regarde en interrogeant

sa cuisinière.--«Madame a commandé un dîner, répondit-elle, madame

est habillée, elle a fait venir une voiture, puis elle a changé

d’avis, elle a renvoyé la voiture en la redemandant pour l’heure du

spectacle.--Hé bien! s’écria du Bruel, que te disais-je!» Nous entrâmes

à pas de loup dans l’appartement. Personne. De salon en salon, nous

arrivâmes jusqu’à un boudoir où nous surprîmes Tullia pleurant. Elle

essuya ses larmes sans affectation et dit à du Bruel:--«Envoyez au

Rocher de Cancale un petit mot pour prévenir vos invités que le dîner

a lieu ici!» Elle avait fait une de ces toilettes que les femmes de

théâtre ne savent pas composer: élégante, harmonieuse de ton et de

formes, des coupes simples, des étoffes de bon goût, ni trop chères,

ni trop communes, rien de voyant, rien d’exagéré, mot que l’on efface

sous le mot _artiste_ avec lequel se paient les sots. Enfin, elle

avait l’air comme il faut. A trente-sept ans, Tullia se trouve à la

plus belle phase de la beauté chez les Françaises. Le célèbre ovale

de son visage était, en ce moment, d’une pâleur divine, elle avait

ôté son chapeau; je voyais le léger duvet, cette fleur des fruits,

adoucissant les contours moelleux déjà si fins de sa joue. Sa figure

accompagnée de deux grappes de cheveux blonds avait une grâce

triste. Ses yeux gris étincelants étaient noyés dans la vapeur des

larmes. Son nez mince, digne du plus beau camée romain, et dont les

ailes battaient, sa petite bouche enfantine encore, son long col de

reine à veines un peu gonflées, son menton rougi pour un moment par

quelque désespoir secret, ses oreilles bordées de rouge, ses mains

tremblantes sous le gant, tout accusait des émotions violentes. Ses

sourcils agités par des mouvements fébriles trahissaient une douleur.

Elle était sublime. Son mot écrasa du Bruel. Elle nous jeta ce regard

de chatte, pénétrant et impénétrable, qui n’appartient qu’aux femmes

du grand monde et aux femmes du théâtre; puis elle tendit la main à

du Bruel.--«Mon pauvre ami, dès que tu as été parti je me suis fait

mille reproches. Je me suis accusée d’une effroyable ingratitude et

je me suis dit que j’avais été mauvaise. Ai-je été bien mauvaise? me

demanda-t-elle. Pourquoi ne pas recevoir tes amis? n’es-tu pas chez

toi? veux-tu savoir le mot de tout cela? Eh bien! j’ai peur de ne pas

être aimée. Enfin j’étais entre le repentir et la honte de revenir;

quand j’ai lu les journaux, j’ai vu une première représentation aux

Variétés, j’ai cru que tu voulais traiter un collaborateur. Seule,

j’ai été faible, je me suis habillée pour courir après toi... pauvre

chat!» Du Bruel me regarda d’un air victorieux, il ne se souvenait

pas de la moindre de ses oraisons _contra Tullia_.--«Eh bien! cher

ange, je ne suis allé chez personne, lui dit-il.--Comme nous nous

entendons!» s’écria-t-elle. Au moment où elle disait cette ravissante

parole, je vis à sa ceinture un petit billet passé en travers, mais

je n’avais pas besoin de cet indice pour deviner que les fantaisies

de Tullia se rapportaient à des causes occultes. La femme est, selon

moi, l’être le plus logique, après l’enfant. Tous deux, ils offrent

le sublime phénomène du triomphe constant de la pensée unique. Chez

l’enfant, la pensée change à tout moment, mais il ne s’agite que pour

cette pensée et avec une telle ardeur que chacun lui cède, fasciné

par l’ingénuité, par la persistance du désir. La femme change moins

souvent; mais l’appeler fantasque est une injure d’ignorant. En

agissant, elle est toujours sous l’empire d’une passion, et c’est

merveille de voir comme elle fait de cette passion le centre de la

nature et de la société. Tullia fut chatte, elle entortilla du Bruel,

la journée redevint bleue et le soir fut magnifique. Ce spirituel

vaudevilliste ne s’apercevait pas de la douleur enterrée dans le cœur

de sa femme.--«Mon cher, me dit-il, voilà la vie: des oppositions,

des contrastes!--Surtout quand ce n’est pas joué! répondis-je.--Je

l’entends bien ainsi, reprit-il. Mais sans ces violentes émotions, on

mourrait d’ennui! Ah! cette femme a le don de m’émouvoir!» Après le

dîner nous allâmes aux Variétés; mais, avant le départ, je me glissai

dans l’appartement de du Bruel, j’y pris sur une planche, parmi des

papiers sacrifiés, le numéro des _Petites Affiches_ où se trouvait la

notification du contrat de l’hôtel acheté par du Bruel, exigée pour

la purge légale. En lisant ces mots qui me sautèrent aux yeux comme

une lueur: _A la requête de Jean François du Bruel et de Claudine

Chaffaroux, son épouse_, tout fut expliqué pour moi. Je pris le bras de

Claudine et j’affectai de laisser descendre tout le monde avant nous.

Quand nous fûmes seuls:--«Si j’étais la Palferine, lui dis-je, je ne

ferais jamais manquer de rendez-vous!» Elle se posa gravement un doigt

sur les lèvres, et descendit en me pressant le bras, elle me regardait

avec une sorte de plaisir en pensant que je connaissais la Palferine.

Savez-vous quelle fut sa première idée? Elle voulut faire de moi son

espion; mais elle rencontra le badinage de la Bohême. Un mois après,

au sortir d’une première représentation d’une pièce de du Bruel, il

pleuvait, nous étions ensemble, j’allai chercher un fiacre. Nous étions

restés pendant quelques instants, sur le théâtre, et il ne se trouvait

plus de voitures à l’entrée. Claudine gronda fort du Bruel; et quand

nous roulâmes, car elle me reconduisit chez Florine, elle continua la

querelle en lui disant les choses les plus mortifiantes.--«Eh bien!

qu’y a-t-il? demandai-je.--Mon cher, elle me reproche de vous avoir

laissé courir après le fiacre, et part de là pour vouloir désormais un

équipage.--Je n’ai jamais, étant Premier Sujet, fait usage de mes pieds

que sur les planches, dit-elle. Si vous avez du cœur, vous inventerez

quatre pièces de plus par an, vous songerez qu’elles doivent réussir

en songeant à la destination de leur produit, et votre femme n’ira

pas dans la crotte. C’est une honte que j’aie à le demander. Vous

auriez dû deviner mes perpétuelles souffrances depuis cinq ans que

me voici mariée!--Je le veux bien, répondit du Bruel, mais nous nous

ruinerons.--Si vous faites des dettes, répondit-elle, la succession de

mon oncle les paiera.--Vous êtes bien capable de me laisser les dettes

et de garder la succession.--Ah! vous le prenez ainsi, répondit-elle.

Je ne vous dis plus rien. Un pareil mot me ferme la bouche.» Aussitôt

du Bruel se répandit en excuses et en protestations d’amour, elle

ne répondit pas; il lui prit les mains, elle les lui laissa prendre,

elles étaient comme glacées, comme des mains de morte. Tullia, vous

comprenez, jouait admirablement ce rôle de cadavre que jouent les

femmes, afin de vous prouver qu’elles vous refusent leur consentement

à tout, qu’elles vous suppriment leur âme, leur esprit, leur vie, et

se regardent elles-mêmes comme une bête de somme. Il n’y a rien qui

pique plus les gens de cœur que ce manége. Elles ne peuvent cependant

employer ce moyen qu’avec ceux qui les adorent.--«Croyez-vous, me

dit-elle de l’air le plus méprisant, qu’un comte aurait proféré

pareille injure, quand même il l’aurait pensée? Pour mon malheur, j’ai

vécu avec des ducs, avec des ambassadeurs, avec des grands seigneurs,

et je connais leurs manières. Comme cela rend la vie bourgeoise

insupportable! Après tout un vaudevilliste n’est ni un Rastignac, ni

un Réthoré...» Du Bruel était blême. Deux jours après, du Bruel et

moi nous nous rencontrâmes au foyer de l’Opéra; nous fîmes quelques

tours ensemble, et la conversation tomba sur Tullia.--«Ne prenez pas

au sérieux, me dit-il, mes folies sur le boulevard, je suis violent.»

Pendant deux hivers, je fus assez assidu chez du Bruel, et je suivis

attentivement les manéges de Claudine. Elle eut un brillant équipage

et du Bruel se lança dans la politique, elle lui fit abjurer ses

opinions royalistes. Il se rallia, fut replacé dans l’administration

de laquelle il faisait autrefois partie; elle lui fit briguer les

suffrages de la garde nationale, il y fut élu chef de bataillon; il

se montra si valeureusement dans une émeute, qu’il eut la rosette

d’officier de la Légion-d’Honneur, il fut nommé maître des requêtes, et

chef de division. L’oncle Chaffaroux mourut, laissant quarante mille

livres de rente à sa nièce, les trois quarts de sa fortune environ.

Du Bruel fut nommé député, mais auparavant, pour n’être pas soumis à

la réélection, il se fit nommer Conseiller-d’État et directeur. Il

réimprima des traités d’archéologie, des œuvres de statistique, et

deux brochures politiques qui devinrent le prétexte de sa nomination à

l’une des complaisantes Académies de l’Institut. En ce moment, il est

commandeur de la Légion, et s’est tant remué dans les intrigues de la

Chambre qu’il vient d’être nommé pair de France et comte. Notre ami

n’ose pas encore porter ce titre, sa femme seule met sur ses cartes:

_la comtesse du Bruel_. L’ancien vaudevilliste a l’ordre de Léopold,

l’ordre d’Isabelle, la croix de Saint-Wladimir, deuxième classe,

l’ordre du Mérite civil de Bavière, l’ordre papal de l’Éperon d’Or:

enfin, il porte toutes les petites croix, outre sa grande. Il y a

trois mois, Claudine est venue à la porte de la Palferine, dans son

brillant équipage armorié. Du Bruel est petit-fils d’un traitant anobli

sur la fin du règne de Louis XIV, ses armes ont été composées par

Chérin et la couronne Comtale ne messied pas à ce blason, qui n’offre

aucune des ridiculités impériales. Ainsi Claudine avait exécuté, dans

l’espace de trois années, les conditions du programme que lui avait

imposé le charmant, le joyeux la Palferine. Un jour, il y a de cela

un mois, elle monte l’escalier du méchant hôtel où loge son amant,

et grimpe dans sa gloire, mise comme une vraie comtesse du faubourg

Saint-Germain, à la mansarde de notre ami. La Palferine voit Claudine

et lui dit:--«Je sais que tu t’es fait nommer pair. Mais il est trop

tard, Claudine, tout le monde me parle de la Croix du Sud, je veux

la voir.--Je te l’aurai,» dit-elle. Là-dessus, la Palferine partit

d’un rire homérique.--«Décidément, reprit-il, je ne veux pas, pour

maîtresse, d’une femme ignorante comme un brochet, et qui fait de tels

sauts de carpe qu’elle va des coulisses de l’Opéra à la Cour, car je

te veux voir à la cour citoyenne.--Qu’est-ce que la croix du Sud?» me

dit-elle d’une voix triste et humiliée. Saisi d’admiration pour cette

intrépidité de l’amour vrai qui, dans la vie réelle comme dans les

fables les plus ingénues de la féerie, s’élance dans des précipices

pour y conquérir la fleur qui chante ou l’œuf du Rok, je lui expliquai

que la Croix du Sud était un amas de nébuleuses, disposé en forme

de croix, plus brillant que la voie Lactée, et qui ne se voyait que

dans les mers du Sud.--«Eh bien! lui dit-elle, Charles, allons-y.»

Malgré la férocité de son esprit, la Palferine eut une larme aux yeux;

mais quel regard et quel accent chez Claudine! je n’ai rien vu de

comparable, dans ce que les efforts des grands acteurs ont eu de plus

extraordinaire, au mouvement par lequel en voyant ces yeux, si durs

pour elle, mouillés de larmes, Claudine tomba sur ses deux genoux, et

baisa la main de cet impitoyable la Palferine; il la releva, prit son

grand air, ce qu’il nomme l’air _Rusticoli_, et lui dit:--«Allons, mon

enfant, je ferai quelque chose pour toi. Je te mettrai dans... mon

testament!»

--Eh bien! dit en finissant Nathan à madame de Rochefide, je me demande

si du Bruel est joué. Certes, il n’y a rien de plus comique, de plus

étrange que de voir les plaisanteries d’un jeune homme insouciant

faisant la loi d’un ménage, d’une famille, ses moindres caprices y

commandant, y décommandant les résolutions les plus graves. Le fait du

dîner s’est, vous comprenez, renouvelé dans mille occasions et dans

un ordre de choses importantes! Mais sans les fantaisies de sa femme,

du Bruel serait encore de Cursy, un vaudevilliste parmi cinq cents

vaudevillistes; tandis qu’il est à la Chambre des Pairs...

* * * * *

--Vous changerez les noms, j’espère! dit Nathan à madame de la Baudraye.

--Je le crois bien, je n’ai mis que pour vous les noms aux masques. Mon

cher Nathan, dit-elle à l’oreille du poëte, je sais un autre ménage où

c’est la femme qui est du Bruel.

--Et le dénoûment? demanda Lousteau qui revint au moment où madame de

la Baudraye achevait la lecture de sa nouvelle.

--Je ne crois pas aux dénoûments, dit madame de la Baudraye, il faut en

faire quelques-uns de beaux pour montrer que l’art est aussi fort que

le hasard; mais, mon cher, on ne relit une œuvre que pour ses détails.

--Mais il y a un dénoûment, dit Nathan.

--Et lequel? demanda madame de la Baudraye.

--La marquise de Rochefide est folle de Charles-Édouard. Mon récit

avait piqué sa curiosité.

--Oh! la malheureuse! s’écria madame de la Baudraye.

--Pas si malheureuse! dit Nathan, car Maxime de Trailles et la

Palferine ont brouillé le marquis avec madame Schontz et vont

raccommoder Arthur et Béatrix. (_Voyez_ BÉATRIX, Scènes de la Vie

Privée.)

1839-1845.

ESQUISSE

D’HOMME D’AFFAIRES

D’APRÈS NATURE.

A MONSIEUR LE BARON JAMES ROTHSCHILD,

CONSUL GÉNÉRAL D’AUTRICHE A PARIS, BANQUIER.

Lorette est un mot décent inventé pour exprimer l’état d’une fille

ou la fille d’un état difficile à nommer, et que, dans sa pudeur,

l’Académie Française a négligé de définir, vu l’âge de ses quarante

membres. Quand un nom nouveau répond à un cas social qu’on ne pouvait

pas dire sans périphrases, la fortune de ce mot est faite. Aussi _la

Lorette_ passa-t-elle dans toutes les classes de la société, même dans

celles où ne passera jamais une Lorette. Le mot ne fut fait qu’en 1840,

sans doute à cause de l’agglomération de ces nids d’hirondelles autour

de l’église dédiée à Notre-Dame-de-Lorette. Ceci n’est écrit que pour

les étymologistes. Ces messieurs ne seraient pas tant embarrassés

si les écrivains du Moyen Age avaient pris le soin de détailler les

mœurs, comme nous le faisons dans ce temps d’analyse et de description.

Mademoiselle Turquet, ou Malaga, car elle est beaucoup plus connue sous

son nom de guerre (Voir _la Fausse Maîtresse_), est l’une des premières

paroissiennes de cette charmante église. Cette joyeuse et spirituelle

fille, ne possédant que sa beauté pour fortune, faisait, au moment où

cette histoire se conta, le bonheur d’un notaire qui trouvait dans sa

notaresse une femme un peu trop dévote, un peu trop roide, un peu trop

sèche pour trouver le bonheur au logis. Or, par une soirée de carnaval,

maître Cardot avait régalé, chez mademoiselle Turquet, Desroches

l’avoué, Bixiou le caricaturiste, Lousteau le feuilletoniste, Nathan,

dont les noms illustres dans _la Comédie humaine_ rendent superflus

toute espèce de portrait. Le jeune la Palferine, dont le titre de comte

de vieille roche, roche sans aucun filon de métal, hélas! avait honoré

de sa présence le domicile illégal du notaire. Si l’on ne dîne pas chez

une Lorette pour y manger le bœuf patriarcal, le maigre poulet de la

table conjugale et la salade de famille, on n’y tient pas non plus les

discours hypocrites qui ont cours dans un salon meublé de vertueuses

bourgeoises. Ah! quand les bonnes mœurs seront-elles attrayantes? Quand

les femmes du grand monde montreront-elles un peu moins leurs épaules

et un peu plus de bonhomie ou d’esprit? Marguerite Turquet, l’Aspasie

du Cirque-Olympique, est une de ces natures franches et vives à qui

l’on pardonne tout à cause de sa naïveté dans la faute et de son esprit

dans le repentir, à qui l’on dit, comme Cardot, assez spirituel quoique

notaire pour le dire:--Trompe-moi bien! Ne croyez pas néanmoins à des

énormités. Desroches et Cardot étaient deux trop bons enfants et trop

vieillis dans le métier pour ne pas être de plain-pied avec Bixiou,

Lousteau, Nathan et le jeune comte. Et ces messieurs, ayant eu souvent

recours aux deux officiers ministériels, les connaissaient trop pour,

en style lorette, les _faire poser_. La conversation, parfumée des

odeurs de sept cigares, fantasque d’abord comme une chèvre en liberté,

s’arrêta sur la stratégie que crée à Paris la bataille incessante qui

s’y livre entre les créanciers et les débiteurs. Or, si vous daignez

vous souvenir de la vie et des antécédents des convives, vous eussiez

difficilement trouvé dans Paris des gens plus instruits en cette

matière: les uns émérites, les autres artistes, ils ressemblaient à

des magistrats riant avec des justiciables. Une suite de dessins faits

par Bixiou sur Clichy avait été la cause de la tournure que prenait

le discours. Il était minuit. Ces personnages, diversement groupés

dans le salon autour d’une table et devant le feu, se livraient à ces

charges qui non-seulement ne sont compréhensibles et possibles qu’à

Paris, mais encore qui ne se font et ne peuvent être comprises que

dans la zone décrite par le faubourg Montmartre et par la rue de la

Chaussée-d’Antin, entre les hauteurs de la rue de Navarin et la ligne

des boulevards.

En dix minutes, les réflexions profondes, la grande et la petite

morale, tous les quolibets furent épuisés sur ce sujet, épuisé déjà

vers 1500 par Rabelais. Ce n’est pas un petit mérite que de renoncer à

ce feu d’artifice terminé par cette dernière fusée due à Malaga.

--Tout ça tourne au profit des bottiers, dit-elle. J’ai quitté une

modiste qui m’avait manqué deux chapeaux. La rageuse est venue

vingt-sept fois me demander vingt francs. Elle ne savait pas que nous

n’avons jamais vingt francs. On a mille francs, on envoie chercher cinq

cents francs chez son notaire; mais vingt francs, je ne les ai jamais

eus. Ma cuisinière ou ma femme de chambre ont peut-être vingt francs à

elles deux. Moi, je n’ai que du crédit, et je le perdrais en empruntant

vingt francs. Si je demandais vingt francs, rien ne me distinguerait

plus de mes _confrères_ qui se promènent sur le boulevard.

--La modiste est-elle payée? dit la Palferine.

--Ah! çà, deviens-tu bête, toi? dit-elle à la Palferine en clignant,

elle est venue ce matin pour la vingt-septième fois, voilà pourquoi je

vous en parle.

--Comment avez-vous fait? dit Desroches.

--J’ai eu pitié d’elle, et... je lui ai commandé le petit chapeau que

j’ai fini par inventer pour sortir des formes connues. Si mademoiselle

Amanda réussit, elle ne me demandera plus rien: sa fortune est faite.

--Ce que j’ai vu de plus beau dans ce genre de lutte, dit maître

Desroches, peint, selon moi, Paris, pour des gens qui le pratiquent,

beaucoup mieux que tous les tableaux où l’on peint toujours un Paris

fantastique. Vous croyez être bien forts, vous autres, dit-il en

regardant Nathan et Lousteau, Bixiou et la Palferine; mais le roi,

sur ce terrain, est un certain comte qui maintenant s’occupe de faire

une fin, et qui, dans son temps, a passé pour le plus habile, le plus

adroit, le plus renaré, le plus instruit, le plus hardi, le plus

subtil, le plus ferme, le plus prévoyant de tous les corsaires à gants

jaunes, à cabriolet, à belles manières qui naviguèrent, naviguent et

navigueront sur la mer orageuse de Paris. Sans foi ni loi, sa politique

privée a été dirigée par les principes qui dirigent celle du cabinet

anglais. Jusqu’à son mariage, sa vie fut une guerre continuelle comme

celle de... Lousteau, dit-il. J’étais et suis encore son avoué.

--Et la première lettre de son nom est Maxime de Trailles, dit la

Palferine.

--Il a d’ailleurs tout payé, n’a fait de tort à personne, reprit

Desroches; mais, comme le disait tout à l’heure notre ami Bixiou,

payer en mars ce qu’on ne veut payer qu’en octobre est un attentat

à la liberté individuelle. En vertu d’un article de son code

particulier, Maxime considérait comme une escroquerie la ruse qu’un

de ses créanciers employait pour se faire payer immédiatement. Depuis

longtemps, la lettre de change avait été comprise par lui dans toutes

ses conséquences immédiates et médiates. Un jeune homme appelait, chez

moi, devant lui, la lettre de change:--«Le pont-aux-ânes!--Non, dit-il,

c’est le pont-des-soupirs, on n’en revient pas.» Aussi sa science en

fait de jurisprudence commerciale était-elle si complète qu’un agréé

ne lui aurait rien appris. Vous savez qu’alors il ne possédait rien,

sa voiture, ses chevaux étaient loués, il demeurait chez son valet de

chambre, pour qui, dit-on, il sera toujours un grand homme, même après

le mariage qu’il veut faire! Membre de trois clubs, il y dînait quand

il n’avait aucune invitation en ville. Généralement il usait peu de son

domicile...

--Il m’a dit, à moi, s’écria la Palferine en interrompant Desroches:

«Ma seule fatuité, c’est de prétendre que je demeure rue Pigale.»

--Voilà l’un des deux combattants, reprit Desroches, maintenant voici

l’autre. Vous avez entendu plus ou moins parler d’un certain Claparon...

--Il avait les cheveux comme ça, s’écria Bixiou en ébouriffant sa

chevelure.

Et, doué du même talent que Chopin le pianiste possède à un si haut

degré pour contrefaire les gens, il représenta le personnage à

l’instant avec une effrayante vérité.

--Il roule ainsi sa tête en parlant, il a été commis-voyageur, il a

fait tous les métiers...

--Eh bien! il est né pour voyager, car il est, à l’heure où je parle,

en route pour l’Amérique, dit Desroches. Il n’y a plus de chance que

là pour lui, car il sera probablement condamné par contumace pour

banqueroute frauduleuse à la prochaine session.

--Un homme à la mer! cria Malaga.

--Ce Claparon, reprit Desroches, fut pendant six à sept ans le

paravent, l’homme de paille, le bouc émissaire de deux de nos amis, Du

Tillet et Nucingen; mais, en 1829, son rôle fut si connu que...

--Nos amis l’ont lâché, dit Bixiou.

--Enfin ils l’abandonnèrent à sa destinée; et, reprit Desroches,

il roula dans la fange. En 1833, il s’était associé pour faire des

affaires avec un nommé Cérizet...

--Comment! celui qui, lors des entreprises en commandite, en fit une si

gentiment combinée que la Sixième Chambre l’a foudroyé par deux ans de

prison? demanda la Lorette.

--Le même, répondit Desroches. Sous la Restauration, le métier de ce

Cérizet consista, de 1823 à 1827, à signer intrépidement des articles

poursuivis avec acharnement par le Ministère Public, et d’aller en

prison. Un homme s’illustrait alors à bon marché. Le parti libéral

appela son champion départemental LE COURAGEUX CÉRIZET. Ce zèle fut

récompensé, vers 1828, par _l’intérêt général_. L’intérêt général

était une espèce de couronne civique décernée par les journaux.

Cérizet voulut escompter l’intérêt général; il vint à Paris, où, sous

le patronage des banquiers de la Gauche, il débuta par une agence

d’affaires, entremêlée d’opérations de banque, de fonds prêtés par

un homme qui s’était banni lui-même, un joueur trop habile, dont les

fonds, en juillet 1830, ont sombré de compagnie avec le vaisseau de

l’État...

--Eh! c’est celui que nous avions surnommé la Méthode des cartes...

s’écria Bixiou.

--Ne dites pas de mal de ce pauvre garçon, s’écria Malaga. D’Estourny

était un bon enfant!

--Vous comprenez le rôle que devait jouer en 1830 un homme ruiné qui

se nommait, politiquement parlant, le Courageux-Cérizet! Il fut envoyé

dans une très jolie sous-préfecture, reprit Desroches. Malheureusement

pour Cérizet, le pouvoir n’a pas autant d’ingénuité qu’en ont les

partis, qui, pendant la lutte, font projectile de tout. Cérizet

fut obligé de donner sa démission après trois mois d’exercice! Ne

s’était-il pas avisé de vouloir être populaire? Comme il n’avait encore

rien fait pour perdre son titre de noblesse (le Courageux Cérizet!)

le Gouvernement lui proposa, comme indemnité, de devenir gérant d’un

journal d’Opposition qui serait ministériel _in petto_. Ainsi ce fut

le Gouvernement qui dénatura ce beau caractère. Cérizet se trouvant un

peu trop, dans sa gérance, comme un oiseau sur une branche pourrie, se

lança dans cette gentille commandite où le malheureux a, comme vous

venez de le dire, attrapé deux ans de prison, là où de plus habiles ont

attrapé le public.

--Nous connaissons les plus habiles, dit Bixiou, ne médisons pas de ce

pauvre garçon, il est pipé! Couture se laisser pincer sa caisse, qui

l’aurait jamais cru!

--Cérizet est d’ailleurs un homme ignoble, et que les malheurs d’une

débauche de bas étage ont défiguré, reprit Desroches. Revenons au duel

promis! Donc, jamais deux industriels de plus mauvais genre, de plus

mauvaises mœurs, plus ignobles de tournure, ne s’associèrent pour faire

un plus sale commerce. Comme fonds de roulement, ils comptaient cette

espèce d’argot que donne la connaissance de Paris: la hardiesse que

donne la misère, la ruse que donne l’habitude des affaires, la science

que donne la mémoire des fortunes parisiennes, de leur origine, des

parentés, des accointances et des valeurs intrinsèques de chacun.

Cette association de deux _carotteurs_, passez-moi ce mot, le seul qui

puisse, dans l’argot de la Bourse, vous les définir, fut de peu de

durée. Comme deux chiens affamés, ils se battirent à chaque charogne.

Les premières spéculations de la maison Cérizet et Claparon furent

cependant assez bien entendues. Ces deux drôles s’abouchèrent avec

les Barbet, les Chaboisseau, les Samanon et autres usuriers auxquels

ils achetèrent des créances désespérées. L’agence Claparon siégeait

alors dans un petit entresol de la rue Chabannais, composé de cinq

pièces et dont le loyer ne coûtait pas plus de sept cents francs.

Chaque associé couchait dans une chambrette qui, par prudence, était si

soigneusement close, que mon maître-clerc n’y put jamais pénétrer. Les

Bureaux se composaient d’une antichambre, d’un salon et d’un cabinet

dont les meubles n’auraient pas rendu trois cents francs à l’hôtel

des Commissaires-Priseurs. Vous connaissez assez Paris pour voir la

tournure des deux pièces officielles: des chaises foncées de crin,

une table à tapis de drap vert, une pendule de pacotille entre deux

flambeaux sous verre qui s’ennuyaient devant une petite glace à bordure

dorée, sur une cheminée dont les tisons étaient, selon un mot de mon

Maître-Clerc, âgés de deux hivers! Quant au cabinet, vous le devinez:

beaucoup plus de cartons que d’affaires!... un cartonnier vulgaire

pour chaque associé; puis, au milieu, le secrétaire à cylindre, vide

comme la caisse! deux fauteuils de travail de chaque côté d’une

cheminée à feu de charbon de terre. Sur le carreau, s’étalait un tapis

d’occasion, comme les créances. Enfin, on voyait ce meuble-meublant en

acajou qui se vend dans nos Études depuis cinquante ans de prédécesseur

à successeur. Vous connaissez maintenant chacun des deux adversaires.

Or, dans les trois premiers mois de leur association, qui se liquida

par des coups de poing au bout de sept mois, Cérizet et Claparon

achetèrent deux mille francs d’effets signés Maxime (puisque Maxime il

y a) et rembourrés de deux dossiers (jugement, appel, arrêt, exécution,

référé), bref une créance de trois mille deux cents francs et des

centimes qu’ils eurent pour cinq cents francs par un transport sous

signature privée, avec procuration spéciale pour agir, afin d’éviter

les frais... Dans ce temps-là, Maxime, déjà mûr, eut l’un de ces

caprices particuliers aux quinquagénaires...

--Antonia! s’écria la Palferine. Cette Antonia dont la fortune a été

faite par une lettre où je lui réclamais une brosse à dents!

--Son vrai nom est Chocardelle, dit Malaga que ce nom prétentieux

importunait.

--C’est cela, reprit Desroches.

--Maxime n’a commis que cette faute-là dans toute sa vie; mais, que

voulez-vous?... le Vice n’est pas parfait! dit Bixiou.

--Maxime ignorait encore la vie qu’on mène avec une petite fille de

dix-huit ans, qui veut se jeter la tête la première par son honnête

mansarde, pour tomber dans un somptueux équipage, reprit Desroches, et

les hommes d’État doivent tout savoir. A cette époque, de Marsay venait

d’employer son ami, notre ami, dans la haute comédie de la politique.

Homme à grandes conquêtes, Maxime n’avait connu que des femmes titrées;

et, à cinquante ans, il avait bien le droit de mordre à un petit fruit

soi-disant sauvage, comme un chasseur qui fait une halte dans le

champ d’un paysan sous un pommier. Le comte trouva pour mademoiselle

Chocardelle un cabinet littéraire assez élégant, une occasion, comme

toujours...

--Bah! elle n’y est pas restée six mois, dit Nathan, elle était trop

belle pour tenir un cabinet littéraire.

--Serais-tu le père de son enfant?... demanda la Lorette à Nathan.

--Un matin, reprit Desroches, Cérizet, qui depuis l’achat de la créance

sur Maxime, était arrivé par degrés à une tenue de premier clerc

d’huissier, fut introduit, après sept tentatives inutiles, chez le

comte. Suzon, le vieux valet de chambre, quoique profès, avait fini

par prendre Cérizet pour un solliciteur qui venait proposer mille

écus à Maxime s’il voulait faire obtenir à une jeune dame un bureau

de papier timbré. Suzon, sans aucune défiance sur ce petit drôle, un

vrai gamin de Paris frotté de prudence par ses condamnations en police

correctionnelle, engagea son maître à le recevoir. Voyez-vous cet homme

d’affaires, au regard trouble, aux cheveux rares, au front dégarni, à

petit habit sec et noir, en bottes crottées.....

--Quelle image de la Créance! s’écria Lousteau.

--Devant le comte, reprit Desroches (l’image de la Dette insolente), en

robe de chambre de flanelle bleue, en pantoufles brodées par quelque

marquise, en pantalon de lainage blanc, ayant sur ses cheveux teints en

noir une magnifique calotte, une chemise éblouissante, et jouant avec

les glands de sa ceinture?...

--C’est un tableau de genre, dit Nathan, pour qui connaît le joli petit

salon d’attente où Maxime déjeune, plein de tableaux d’une grande

valeur, tendu de soie, où l’on marche sur un tapis de Smyrne, en

admirant des étagères pleines de curiosités, de raretés à faire envie à

un roi de Saxe...

--Voici la scène, dit Desroches.

Sur ce mot, le conteur obtint le plus profond silence.

«--Monsieur le comte, dit Cérizet, je suis envoyé par un monsieur

Charles Claparon, ancien banquier.--Ah! que me veut-il, le pauvre

diable?...--Mais il est devenu votre créancier pour une somme de

trois mille deux cents francs soixante-quinze centimes, en capital,

intérêts et frais...--La créance Coutelier, dit Maxime qui savait

ses affaires comme un pilote connaît sa côte.--Oui, monsieur le

comte, répond Cérizet en s’inclinant. Je viens savoir quelles sont

vos intentions?--Je ne paierai cette créance qu’à ma fantaisie,

répondit Maxime en sonnant pour faire venir Suzon. Claparon est bien

osé d’acheter une créance sur moi sans me consulter! j’en suis fâché

pour lui, qui, pendant si longtemps, s’est si bien comporté comme

l’_homme de paille_ de mes amis. Je disais de lui: Vraiment il faut

être imbécile pour servir, avec si peu de gages et tant de fidélité,

des hommes qui se bourrent de millions. Eh bien! il me donne là une

preuve de sa bêtise... Oui, les hommes méritent leur sort! on chausse

une couronne ou un boulet! on est millionnaire ou portier, et tout

est juste. Que voulez-vous, mon cher? Moi, je ne suis pas un roi,

je tiens à mes principes. Je suis sans pitié pour ceux qui me font

des frais ou qui ne savent pas leur métier de créancier. Suzon, mon

thé! Tu vois monsieur?... dit-il au valet de chambre. Eh bien! tu

t’es laissé attraper, mon pauvre vieux. Monsieur est un créancier, tu

aurais dû le reconnaître à ses bottes. Ni mes amis, ni des indifférents

qui ont besoin de moi, ni mes ennemis, ne viennent me voir à pied.

Mon cher monsieur Cérizet, vous comprenez! Vous n’essuierez plus vos

bottes sur mon tapis, dit-il en regardant la crotte qui blanchissait

les semelles de son adversaire... Vous ferez mes compliments de

condoléance à ce pauvre Boniface de Claparon, car je mettrai cette

affaire-là dans le Z.--(Tout cela se disait d’un ton de bonhomie à

donner la colique à de vertueux bourgeois.)--Vous avez tort, monsieur

le comte, répondit Cérizet en prenant un petit ton péremptoire, nous

serons payés intégralement, et d’une façon qui pourra vous contrarier.

Aussi venais-je amicalement à vous, comme cela se doit entre gens bien

élevés...--Ah! vous l’entendez ainsi?...» reprit Maxime, que cette

dernière prétention du Cérizet mit en colère. Dans cette insolence,

il y avait de l’esprit à la Talleyrand, si vous avez bien saisi le

contraste des deux costumes et des deux hommes. Maxime fronça les

sourcils et arrêta son regard sur le Cérizet, qui non seulement

soutint ce jet de rage froide, mais encore qui y répondit par cette

malice glaciale que distillent les yeux fixes d’une chatte.--«Eh bien!

monsieur, sortez...--Eh bien! adieu, monsieur le comte. Avant six mois

nous serons quittes.--Si vous pouvez me _voler_ le montant de votre

créance, qui, je le reconnais, est légitime, je serai votre obligé,

monsieur, répondit Maxime, vous m’aurez appris quelque précaution

nouvelle à prendre.... Bien votre serviteur...--Monsieur le comte, dit

Cérizet, c’est moi qui suis le vôtre.» Ce fut net, plein de force et

de sécurité de part et d’autre. Deux tigres, qui se consultent avant

de se battre devant une proie, ne seraient pas plus beaux, ni plus

rusés, que le furent alors ces deux natures aussi rouées l’une que

l’autre, l’une dans son impertinente élégance, l’autre sous son harnais

de fange.--Pour qui pariez-vous?... dit Desroches qui regarda son

auditoire surpris d’être si profondément intéressé.

--En voilà une d’histoire!... dit Malaga. Oh! je vous en prie, allez,

mon cher, ça me prend au cœur.

--Entre deux _chiens_ de cette force, il ne doit se passer rien de

vulgaire, dit la Palferine.

--Bah! je parie le mémoire de mon menuisier qui me scie, que le petit

crapaud a enfoncé Maxime, s’écria Malaga.

--Je parie pour Maxime, dit Cardot, on ne l’a jamais pris sans vert.

Desroches fit une pause en avalant un petit verre que lui présenta la

Lorette.

--Le cabinet de lecture de mademoiselle Chocardelle, reprit Desroches,

était situé rue Coquenard, à deux pas de la rue Pigale, où demeurait

Maxime. Ladite demoiselle Chocardelle occupait un petit appartement

donnant sur un jardin, et séparé de sa boutique par une grande pièce

obscure où se trouvaient les livres. Antonia faisait tenir le cabinet

par sa tante...

--Elle avait déjà sa tante?... s’écria Malaga. Diable! Maxime faisait

bien les choses.

--C’était, hélas! sa vraie tante, reprit Desroches, nommée...

attendez!...

--Ida Bonamy... dit Bixiou.

--Donc, Antonia, débarrassée de beaucoup de soins par cette tante, se

levait tard, se couchait tard, et ne paraissait à son comptoir que de

deux à quatre heures, reprit Desroches. Dès les premiers jours, sa

présence avait suffi pour achalander son salon de lecture; il y vint

plusieurs vieillards du quartier, entre autres un ancien carrossier

nommé Croizeau. Après avoir vu ce miracle de beauté féminine à travers

les vitres, l’ancien carrossier s’ingéra de lire les journaux tous les

jours dans ce salon, et fut imité par un ancien directeur des douanes,

nommé Denisart, homme décoré, dans qui le Croizeau voulut voir un

rival et à qui plus tard il dit:--Môsieur, _vous m’avez donné bien

de la tablature_! Ce mot doit vous faire entrevoir le personnage. Ce

sieur Croizeau se trouve appartenir à ce genre de petits vieillards

que, depuis Henri Monnier, on devrait appeler l’Espèce-Coquerel, tant

il en a bien rendu la petite voix, les petites manières, la petite

queue, le petit œil de poudre, la petite démarche, les petits airs

de tête, le petit ton sec dans son rôle de Coquerel de la _Famille

improvisée_. Ce Croizeau disait:--Voici, belle dame! en remettant

ses deux sous à Antonia par un geste prétentieux. Madame Ida Bonamy,

tante de mademoiselle Chocardelle, sut bientôt par la cuisinière que

l’ancien carrossier, homme d’une ladrerie excessive, était taxé à

quarante mille francs de rentes dans le quartier où il demeurait, rue

de Buffault. Huit jours après l’installation de la belle loueuse de

romans, il accoucha de ce calembour:--«Vous me prêtez des livres, mais

je vous rendrais bien des francs...» Quelques jours plus tard, il prit

un petit air entendu pour dire:--«Je sais que vous êtes occupée, mais

mon jour viendra: je suis veuf.» Croizeau se montrait toujours avec de

beau linge, avec un habit bleu-barbeau, gilet de pou-de-soie, pantalon

noir, souliers à double semelle, noués avec des rubans de soie noire

et craquant comme ceux d’un abbé. Il tenait toujours à la main son

chapeau de soie de quatorze francs.--«Je suis vieux et sans enfants,

disait-il à la jeune personne quelques jours après la visite de Cérizet

chez Maxime. J’ai mes collatéraux en horreur. C’est tous paysans fait

pour labourer la terre! Figurez-vous que je suis venu de mon village

avec six francs, et que j’ai fait ma fortune ici. Je ne suis pas

fier... Une jolie femme est mon égale. Ne vaut-il pas mieux être madame

Croizeau pendant quelque temps que la servante d’un comte pendant un

an?... Vous serez quittée, un jour ou l’autre. Et, vous penserez alors

à moi... Votre serviteur, belle dame!» Tout cela mitonnait sourdement.

La plus légère galanterie se disait en cachette. Personne au monde ne

savait que ce petit vieillard propret aimait Antonia, car la prudente

contenance de cet amoureux au salon de lecture n’aurait rien appris à

un rival. Croizeau se défia pendant deux mois du directeur des douanes

en retraite. Mais, vers le milieu du troisième mois, il eut lieu de

reconnaître combien ses soupçons étaient mal fondés. Croizeau s’ingénia

de côtoyer Denisart en s’en allant de conserve avec lui, puis, en

prenant sa bisque, il lui dit:--«Il fait beau, môsieur!...» A quoi

l’ancien fonctionnaire répondit:--«Le temps d’Austerlitz, monsieur:

j’y fus... j’y fus même blessé, ma croix me vient de ma conduite dans

cette belle journée...» Et, de fil en aiguille, de roue en bataille,

de femme en carrosse, une liaison se fit entre ces deux débris de

l’Empire. Le petit Croizeau tenait à l’Empire par ses liaisons avec les

sœurs de Napoléon; il était leur carrossier, et il les avait souvent

tourmentées pour ses factures. Il se donnait donc _pour avoir eu des

relations avec la famille impériale_. Maxime, instruit par Antonia

des propositions que se permettait l’_agréable vieillard_, tel fut le

surnom donné par la tante au rentier, voulut le voir. La déclaration

de guerre de Cérizet avait eu la propriété de faire étudier à ce

grand Gant-Jaune sa position sur son échiquier en en observant les

moindres pièces. Or, à propos de cet agréable vieillard, il reçut

dans l’entendement ce coup de cloche qui vous annonce un malheur. Un

soir Maxime se mit dans le second salon obscur, autour duquel étaient

placés les rayons de la bibliothèque. Après avoir examiné par une

fente entre deux rideaux verts les sept ou huit habitués du salon,

il jaugea d’un regard l’âme du petit carrossier; il en évalua la

passion, et fut très satisfait de savoir qu’au moment où sa fantaisie

serait passée un avenir assez somptueux ouvrirait à commandement ses

portières vernies à Antonia.--«Et celui-là, dit-il en désignant le

gros et beau vieillard décoré de la Légion-d’Honneur, qui est-ce?--Un

ancien directeur des douanes.--Il est d’un galbe inquiétant!» dit

Maxime en admirant la tenue du sieur Denisart. En effet, cet ancien

militaire se tenait droit comme un clocher, sa tête se recommandait à

l’attention par une chevelure poudrée et pommadée, presque semblable à

celle des _postillons_ au bal masqué. Sous cette espèce de feutre moulé

sur une tête oblongue se dessinait une vieille figure, administrative

et militaire à la fois, mimée par un air rogue, assez semblable à

celle que la Caricature a prêtée au _Constitutionnel_. Cet ancien

administrateur, d’un âge, d’une poudre, d’une voussure de dos à ne rien

lire sans lunettes, tendait son respectable abdomen avec tout l’orgueil

d’un vieillard à maîtresse, et portait à ses oreilles des boucles

d’or qui rappelaient celles du vieux général Montcornet, l’habitué du

Vaudeville. Denisart affectionnait le bleu: son pantalon et sa vieille

redingote, très amples, étaient de drap bleu.--«Depuis quand vient

ce vieux-là? demanda Maxime à qui les lunettes parurent d’un port

suspect.--Oh! dès le commencement, répondit Antonia, voici bientôt deux

mois...--Bon, Cérizet n’est venu que depuis un mois, se dit Maxime en

lui-même... Fais-le donc parler? dit-il à l’oreille d’Antonia, je veux

entendre sa voix.--Bah! répondit-elle, ce sera difficile, il ne me dit

jamais rien.--Pourquoi vient-il alors?... demanda Maxime.--Par une

drôle de raison, répliqua la belle Antonia. D’abord il a une passion,

malgré ses soixante-neuf ans; mais, à cause de ses soixante-neuf ans,

il est réglé comme un cadran. Ce bonhomme-là va dîner chez sa passion,

rue de la Victoire, à cinq heures, tous les jours... en voilà une

malheureuse! il sort de chez elle à six heures, vient lire pendant

quatre heures tous les journaux, et il y retourne à dix heures. Le

papa Croizeau dit qu’il connaît les motifs de la conduite de monsieur

Denisart, il l’approuve; et, à sa place, il agira de même. Ainsi, je

connais mon avenir! Si jamais je deviens madame Croizeau, de six à dix

heures, je serai libre. Maxime examina l’Almanach des 25,000 adresses,

il trouva cette ligne rassurante:

DENISART ✽, ancien directeur des douanes, rue de la

Victoire.

Il n’eut plus aucune inquiétude. Insensiblement, il se fit entre le

sieur Denisart et le sieur Croizeau quelques confidences. Rien ne lie

plus les hommes qu’une certaine conformité de vues en fait de femmes.

Le papa Croizeau dîna chez celle qu’il nommait _la belle de monsieur

Denisart_. Ici je dois placer une observation assez importante. Le

cabinet de lecture avait été payé par le comte moitié comptant, moitié

en billets souscrits par ladite demoiselle Chocardelle. Le quart

d’heure de Rabelais arrivé, le comte se trouva sans monnaie. Or, le

premier des trois billets de mille francs fut payé également par

l’agréable carrossier, à qui le vieux scélérat de Denisart conseilla

de constater son prêt en se faisant privilégier sur le cabinet de

lecture.--«Moi, dit Denisart, j’en ai vu de belles avec les belles!...

Aussi, dans tous les cas, même quand je n’ai plus la tête à moi, je

prends toujours mes précautions avec les femmes. Cette créature de qui

je suis fou, eh bien, elle n’est pas dans ses meubles, elle est dans

les miens. Le bail de l’appartement est en mon nom...» Vous connaissez

Maxime, il trouva le carrossier très jeune! Le Croizeau pouvait payer

les trois mille francs sans rien toucher de longtemps, car Maxime se

sentait plus fou que jamais d’Antonia...

--Je le crois bien, dit la Palferine, c’est la belle Impéria du Moyen

Age.

--Une femme qui a la peau rude, s’écria la Lorette, et si rude qu’elle

se ruine en bains de son.

--Croizeau parlait avec une admiration de carrossier du mobilier

somptueux que l’amoureux Denisart avait donné pour cadre à sa belle,

il le décrivait avec une complaisance satanique à l’ambitieuse

Antonia, reprit Desroches. C’étaient des bahuts d’ébène, incrustés

de nacre et de filets d’or, des tapis de Belgique, un lit Moyen Age

d’une valeur de mille écus, une horloge de Boule; puis dans la salle

à manger, des torchères aux quatre coins, des rideaux de soie de la

Chine sur laquelle la patience chinoise avait peint des oiseaux, et

des portières montées sur des traverses valant plus que des portières

à deux pieds.--«Voilà ce qu’il vous faudrait, belle dame... et ce que

je voudrais vous offrir... disait-il en concluant. Je sais bien que

vous m’aimeriez à peu près; mais, à mon âge, on se fait une raison.

Jugez combien je vous aime, puisque je vous ai prêté mille francs. Je

puis vous l’avouer: de ma vie ni de mes jours, je n’ai prêté ça!» Et il

tendit les deux sous de sa séance avec l’importance qu’un savant met à

une démonstration. Le soir, Antonia dit au comte, aux Variétés:--«C’est

bien ennuyeux tout de même un cabinet de lecture. Je ne me sens point

de goût pour cet état-là, je n’y vois aucune chance de fortune. C’est

le lot d’une veuve qui veut vivoter, ou d’une fille atrocement laide

qui croit pouvoir attraper un homme par un peu de toilette.--C’est ce

que vous m’avez demandé,» répondit le comte. En ce moment, Nucingen, à

qui, la veille, le roi des Lions, car les Gants-Jaunes étaient alors

devenus des Lions, avait gagné mille écus, entra les lui donner,

et, en voyant l’étonnement de Maxime, il lui dit:--_Chai ressi eine

obbozition à la requêde de ce tiaple te Glabaron..._--Ah! voilà leurs

moyens, s’écria Maxime, ils ne sont pas forts, ceux-là...--_C’esde

écal_, répondit le banquier, _bayez-les, gar ils bourraient s’atresser

à t’audres que moi et fus vaire tu dord... che brends a démoin cedde

cholie phamme que che fus ai bayé ce madin, pien afant l’obbozition_...

--Reine du Tremplin, dit la Palferine en souriant, tu perdras...

--Il y avait longtemps, reprit Desroches, que, dans un cas semblable,

mais où le trop honnête débiteur, effrayé d’une affirmation à faire

en justice, ne voulut pas payer Maxime, nous avions rudement mené le

créancier opposant, en faisant frapper des oppositions en masse, afin

d’absorber la somme en frais de contribution...

--Quéqu’ c’est qu’ ça?... s’écria Malaga, voilà des mots qui sonnent

à mon oreille comme du patois. Puisque vous avez trouvé l’esturgeon

excellent, payez-moi la valeur de la sauce en leçons de chicane.

--Eh bien! dit Desroches, la somme qu’un de vos créanciers frappe

d’opposition chez un de vos débiteurs peut devenir l’objet d’une

semblable opposition de la part de tous vos autres créanciers. Que fait

le Tribunal à qui tous les créanciers demandent l’autorisation de se

payer?... Il partage légalement entre tous la somme saisie. Ce partage,

fait sous l’œil de la justice, se nomme une Contribution. Si vous devez

dix mille francs, et que vos créanciers saisissent par opposition mille

francs, ils ont chacun tant pour cent de leur créance, en vertu d’une

répartition _au marc le franc_, en terme de Palais, c’est-à-dire au

prorata de leurs sommes; mais ils ne touchent que sur une pièce légale

appelée _extrait du bordereau de collocation_, que délivre le greffier

du Tribunal. Devinez-vous ce travail fait par un juge et préparé par

des avoués? il implique beaucoup de papier timbré plein de lignes

lâches, diffuses, où les chiffres sont noyés dans des colonnes d’une

entière blancheur. On commence par déduire les frais. Or, les frais

étant les mêmes pour une somme de mille francs saisis comme pour une

somme d’un million, il n’est pas difficile de manger mille écus, par

exemple, en frais, surtout si l’on réussit à élever des contestations.

--Un avoué réussit toujours, dit Cardot. Combien de fois un des vôtres

ne m’a-t-il pas demandé: «Qu’y a-t-il à manger?»

--On y réussit surtout, reprit Desroches, quand le débiteur vous

provoque à manger la somme en frais. Aussi les créanciers du comte

n’eurent-ils rien, ils en furent pour leurs courses chez les avoués

et pour leurs démarches. Pour se faire payer d’un débiteur aussi fort

que le comte, un créancier doit se mettre dans une situation légale

excessivement difficile à établir: il s’agit d’être à la fois son

débiteur et son créancier, car alors on a le droit, aux termes de la

loi, d’opérer la confusion.....

--Du débiteur? dit la Lorette qui prêtait une oreille attentive à ce

discours.

--Non, des deux qualités de créancier et de débiteur, et de se

payer par ses mains, reprit Desroches. L’innocence de Claparon, qui

n’inventait que des oppositions, eut donc pour effet de tranquilliser

le comte. En ramenant Antonia des Variétés, il abonda d’autant plus

dans l’idée de vendre le cabinet littéraire pour pouvoir payer les deux

derniers mille francs du prix, qu’il craignit le ridicule d’avoir été

le bailleur de fonds d’une semblable entreprise. Il adopta donc le plan

d’Antonia, qui voulait aborder la haute sphère de sa profession, avoir

un magnifique appartement, femme de chambre, voiture, et lutter avec

notre belle amphitryonne, par exemple....

--Elle n’est pas assez bien faite pour cela, s’écria l’illustre beauté

du Cirque; mais elle a bien rincé le petit d’Esgrignon, tout de même!

--Dix jours après, le petit Croizeau, perché sur sa dignité, tenait à

peu près ce langage à la belle Antonia, reprit Desroches:--«Mon enfant,

votre cabinet littéraire est un trou, vous y deviendrez jaune, le gaz

vous abîmera la vue; il faut en sortir, et tenez!..... profitons de

l’occasion. J’ai trouvé pour vous une jeune dame qui ne demande pas

mieux que de vous acheter votre cabinet de lecture. C’est une petite

femme ruinée qui n’a plus qu’à s’aller jeter à l’eau; mais elle a

quatre mille francs comptant, et il vaut mieux en tirer un bon parti

pour pouvoir nourrir et élever deux enfants...--Eh bien! vous êtes

gentil, papa Croizeau, dit Antonia.--Oh! je serai bien plus gentil

tout à l’heure, reprit le vieux carrossier. Figurez-vous que ce pauvre

monsieur Denisart est dans un chagrin qui lui a donné la jaunisse...

Oui, cela lui a frappé sur le foie comme chez les vieillards sensibles.

Il a tort d’être si sensible. Je le lui ai dit: Soyez passionné,

bien! mais sensible... halte-là! on se tue... Je ne me serais pas

attendu, vraiment, à un pareil chagrin chez un homme assez fort, assez

instruit pour s’absenter pendant sa digestion de chez...--Mais qu’y

a-t-il?... demanda mademoiselle Chocardelle.--Cette petite créature,

chez qui j’ai dîné, l’a planté là, net... oui, elle l’a lâché sans le

prévenir autrement que par une lettre sans aucune orthographe.--Voilà

ce que c’est, papa Croizeau, que d’ennuyer les femmes!...--C’est une

leçon! belle dame, reprit le doucereux Croizeau. _En attendant_, je

n’ai jamais vu d’homme dans un désespoir pareil, dit-il. Notre ami

Denisart ne connaît plus sa main droite de sa main gauche, il ne veut

plus voir ce qu’il appelle le théâtre de son bonheur... Il a si bien

perdu le sens qu’il m’a proposé d’acheter pour quatre mille francs

tout le mobilier d’Hortense... Elle se nomme Hortense!--Un joli nom,

dit Antonia.--Oui, c’est celui de la belle-fille de Napoléon; je lui

ai fourni ses équipages, comme vous savez.--Eh! bien, je verrai, dit

la fine Antonia, commencez par m’envoyer votre jeune femme...» Antonia

courut voir le mobilier, revint fascinée, et fascina Maxime par un

enthousiasme d’antiquaire. Le soir même, le comte consentit à la vente

du cabinet de lecture. L’établissement, vous comprenez, était au nom de

mademoiselle Chocardelle. Maxime se mit à rire du petit Croizeau qui

lui fournissait un acquéreur. La société Maxime et Chocardelle perdait

deux mille francs, il est vrai; mais qu’était-ce que cette perte en

présence de quatre beaux billets de mille francs? Comme me le disait

le comte: «Quatre mille francs d’argent vivant!... il y a des moments

où l’on souscrit huit mille francs de billets pour les avoir!» Le comte

va voir lui-même, le surlendemain, le mobilier, ayant les quatre mille

francs sur lui. La vente avait été réalisée à la diligence du petit

Croizeau qui poussait à la roue; il avait _enclaudé_, disait-il, la

veuve. Se souciant peu de cet agréable vieillard, qui allait perdre

ses mille francs, Maxime voulut faire porter immédiatement tout le

mobilier dans un appartement loué au nom de madame Ida Bonamy, rue

Tronchet, dans une maison neuve. Aussi s’était-il précautionné de

plusieurs grandes voitures de déménagement. Maxime, refasciné par la

beauté du mobilier, qui pour un tapissier aurait valu six mille francs,

trouva le malheureux vieillard, jaune de sa jaunisse, au coin du feu,

la tête enveloppée dans deux madras, et un bonnet de coton par-dessus,

emmitouflé comme un lustre, abattu, ne pouvant pas parler, enfin si

délabré, que le comte fut forcé de s’entendre avec un valet de chambre.

Après avoir remis les quatre mille francs au valet de chambre qui les

portait à son maître pour qu’il en donnât un reçu, Maxime voulut aller

dire à ses commissionnaires de faire avancer les voitures; mais il

entendit alors une voix qui résonna comme une crécelle à son oreille,

et qui lui cria: «--C’est inutile, monsieur le comte, nous sommes

quittes, j’ai six cent trente francs quinze centimes à vous remettre!»

Et il fut tout effrayé de voir Cérizet sorti de ses enveloppes,

comme un papillon de sa larve, qui lui tendit ses sacrés dossiers en

ajoutant:--«Dans mes malheurs, j’ai appris à jouer la comédie, et je

vaux Bouffé dans les vieillards.--Je suis dans la forêt de Bondy,

s’écria Maxime.--Non, monsieur le comte, vous êtes chez mademoiselle

Hortense, l’amie du vieux lord Dudley qui la cache à tous les regards;

mais elle a le mauvais goût d’aimer votre serviteur.--Si jamais, me

disait le comte, j’ai eu envie de tuer un homme, ce fut dans ce moment;

mais que voulez-vous? Hortense me montrait sa jolie tête, il fallut

rire, et, pour conserver ma supériorité, je lui dis en lui jetant les

six cents francs:--Voilà pour la fille.»

--C’est tout, Maxime? s’écria la Palferine.

--D’autant plus que c’était l’argent du petit Croizeau, dit le profond

Cardot.

--Maxime eut un triomphe, reprit Desroches, car Hortense s’écria:--Ah!

si j’avais su que ce fût toi!..

--En voilà une de confusion! s’écria la Lorette.--Tu as perdu, milord,

dit-elle au notaire.

Et c’est ainsi que le menuisier à qui Malaga devait cent écus fut payé.

Paris, 1845.

La Comédie humaine - Volume 12. Scènes de la vie parisienne et scènes de la vie politique · 第 21 / 104 题