DÉCLARATION.

»Je soussigné déclare rétracter entièrement ce que contient

l’interrogatoire que m’a fait subir aujourd’hui monsieur Camusot.

»L’abbé Carlos Herrera se disait ordinairement mon père spirituel, et

j’ai dû me tromper à ce mot pris dans un autre sens par le juge, sans

doute par erreur.

»Je sais que, dans un but politique et pour anéantir des secrets

qui concernent les cabinets d’Espagne et des Tuileries, des agents

obscurs de la diplomatie essaient de faire passer l’abbé Carlos

Herrera pour un forçat nommé Jacques Collin; mais l’abbé Carlos

Herrera ne m’a jamais fait d’autres confidences à cet égard que

celles de ses efforts pour se procurer les preuves du décès ou de

l’existence de Jacques Collin.

»A la Conciergerie, ce 15 mai 1830.

»LUCIEN DE RUBEMPRÉ.»

La fièvre du suicide communiquait à Lucien une grande lucidité d’idées

et cette activité de main que connaissent les auteurs en proie à la

fièvre de la composition. Ce mouvement fut tel chez lui que ces quatre

pièces furent écrites dans l’espace d’une demi-heure. Il en fit un

paquet, le ferma par des pains à cacheter, y mit, avec la force que

donne le délire, l’empreinte d’un cachet à ses armes qu’il avait au

doigt, et il le plaça très visiblement au milieu du plancher, sur le

carreau.

Certes, il était difficile de porter plus de dignité dans la situation

fausse où tant d’infamie avait plongé Lucien: il sauvait sa mémoire de

tout opprobre, et il réparait le mal fait à son complice, autant que

l’esprit du dandy pouvait annuler les effets de la confiance du poëte.

Si Lucien avait été placé dans un des cabanons des Secrets, il se

serait heurté contre l’impossibilité d’y accomplir son dessein, car ces

boîtes de pierre de taille n’ont pour mobilier qu’une espèce de lit

de camp et un baquet destiné à d’impérieux besoins. Il ne s’y trouve

pas un clou, pas une chaise, pas même un escabeau. Le lit de camp

est si solidement scellé qu’il est impossible de le déplacer sans un

travail dont s’apercevrait facilement le surveillant, car le judas de

fer est toujours ouvert. Enfin, lorsque le prévenu donne des craintes,

il est surveillé par un gendarme ou par un agent. Dans les chambres de

la Pistole et dans celle où Lucien avait été mis par suite des égards

que le juge voulut témoigner à un jeune homme appartenant à la haute

société parisienne, le lit mobile, la table et la chaise peuvent donc

servir à l’exécution d’un suicide, sans néanmoins le rendre facile.

Lucien portait une longue cravate noire en soie; et, en revenant de

l’instruction, il songeait déjà à la manière dont Pichegru s’était,

plus ou moins volontairement, donné la mort. Mais pour se pendre il

faut trouver un point d’appui et un espace assez considérable entre le

corps et le sol pour que les pieds ne rencontrent rien. Or la fenêtre

de sa cellule donnant sur le préau n’avait point d’espagnolette, et

les barreaux de fer scellés à l’extérieur, étant séparés de Lucien par

l’épaisseur de la muraille, ne lui permettaient pas d’y prendre un

point d’appui.

Voici le plan que sa faculté d’invention suggéra rapidement à

Lucien pour consommer son suicide. Si la hotte appliquée à la baie

ôtait à Lucien la vue du préau, cette hotte empêchait également les

surveillants de voir ce qui se passait dans sa cellule; or, si dans

la partie inférieure de la fenêtre les vitres avaient été remplacées

par deux fortes planches, la partie supérieure conservait, dans chaque

moitié, de petites vitres séparées et maintenues par les traverses qui

les encadrent. En montant sur sa table Lucien pouvait atteindre à la

partie vitrée de sa fenêtre, en détacher deux verres ou les casser, de

manière à trouver dans le coin de la première traverse un point d’appui

solide. Il se proposait d’y passer sa cravate, de faire sur lui-même

une révolution pour la serrer autour de son cou, après l’avoir bien

nouée, et de repousser la table loin de lui d’un coup de pied.

Donc, il approcha la table de la fenêtre sans faire de bruit, il

quitta sa redingote et son gilet, puis il monta sur la table sans

aucune hésitation pour trouer deux vitres au-dessus et au-dessous du

premier bâton. Quand il fut sur la table, il put alors jeter les yeux

sur le préau, spectacle magique qu’il entrevit pour la première fois.

Le directeur de la Conciergerie, ayant reçu de monsieur Camusot la

recommandation d’agir avec les plus grands égards avec Lucien, l’avait

fait conduire, comme on l’a vu, par les communications intérieures de

la Conciergerie dont l’entrée est dans le souterrain obscur qui fait

face à la tour d’Argent, en évitant ainsi de montrer un jeune homme

élégant à la foule des accusés qui se promènent dans le préau. On va

juger si l’aspect de ce promenoir est de nature à saisir vivement une

âme de poëte.

Le préau de la Conciergerie est borné sur le quai par la tour d’Argent

et par la tour Bonbec; or, l’espace qui les sépare indique parfaitement

au dehors la largeur du préau. La galerie, dite de Saint-Louis, qui

mène de la galerie marchande à la cour de Cassation et à la tour Bonbec

où se trouve encore, dit-on, le cabinet de saint Louis, peut donner

aux curieux la mesure de la longueur du préau, car elle en répète la

dimension. Les Secrets et les Pistoles se trouvent donc sous la galerie

marchande. Aussi la reine Marie-Antoinette, dont le cachot est sous

les Secrets actuels, était-elle conduite au tribunal révolutionnaire,

qui tenait ses séances dans le local de l’audience solennelle de la

cour de Cassation, par un escalier formidable pratiqué dans l’épaisseur

des murs qui soutiennent la galerie marchande et aujourd’hui condamné.

L’un des côtés du préau, celui dont le premier étage est occupé par la

galerie de Saint-Louis, présente aux regards une enfilade de colonnes

gothiques entre lesquelles les architectes de je ne sais quelle époque

ont pratiqué deux étages de cabanons pour loger le plus d’accusés

possible, en empâtant de plâtre, de grilles et de scellements les

chapiteaux, les ogives et les fûts de cette galerie magnifique. Sous le

cabinet, dit de saint Louis, dans la tour Bonbec, tourne un escalier en

colimaçon qui mène à ces cabanons. Cette prostitution des plus grands

souvenirs de la France est d’un effet hideux.

A la hauteur où Lucien se trouvait, son regard prenait en écharpe cette

galerie et les détails du corps de logis qui réunit la tour d’Argent à

la tour Bonbec; il voyait les toits pointus des deux tours. Il resta

tout ébahi, son suicide fut retardé par son admiration. Aujourd’hui

les phénomènes de l’hallucination sont si bien admis par la médecine,

que ce mirage de nos sens, cette étrange faculté de notre esprit n’est

plus contestable. L’homme, sous la pression d’un sentiment arrivé au

point d’être une monomanie à cause de son intensité, se trouve souvent

dans la situation où le plongent l’opium, le haschisch et le protoxyde

d’azote. Alors apparaissent les spectres, les fantômes, alors les rêves

prennent du corps, les choses détruites revivent dans leurs conditions

premières. Ce qui dans le cerveau n’était qu’une idée devient une

créature animée. La science en est à croire aujourd’hui que, sous

l’effort des passions à leur paroxysme le cerveau s’injecte de sang,

et que cette congestion produit les jeux effrayants du rêve dans

l’état de veille, tant on répugne à considérer (Voyez _Louis Lambert_,

ÉTUDES PHILOSOPHIQUES) la pensée comme une force vive. Lucien vit le

Palais dans toute sa beauté primitive. La colonnade fut svelte, jeune,

fraîche. La demeure de saint Louis reparut telle qu’elle fut, il en

admirait les proportions babyloniennes et les fantaisies orientales.

Il accepta cette vue sublime comme un poétique adieu de la création

civilisée. En prenant ses mesures pour mourir, il se demandait comment

cette merveille existait inconnue dans Paris. Il était deux Lucien, un

Lucien poëte en promenade dans le Moyen-Age, sous les arcades et sous

les tourelles de saint Louis, et un Lucien apprêtant son suicide.

Au moment où monsieur de Grandville sortit de son cabinet, le directeur

de la Conciergerie y entrait, et l’expression de cette physionomie

était telle que le procureur général rentra; d’ailleurs le directeur

avait à la main un paquet et lui disait:--Voici, monsieur, un paquet de

lettres pour vous qui vient d’un prévenu dont le triste sort m’amène.

--Serait-ce monsieur Lucien de Rubempré?... demanda monsieur de

Grandville saisi par une angoisse affreuse.

--Oui, monsieur. Le surveillant du préau a entendu un bruit de carreaux

cassés, à la Pistole, et le voisin de monsieur Lucien a jeté des cris

perçants, car il entendait l’agonie de ce pauvre jeune homme. Le

surveillant est revenu pâle du spectacle qui s’est offert à ses yeux,

il a vu le prévenu pendu à la croisée au moyen de sa cravate...

Quoique le directeur parlât à voix basse, le cri terrible que poussa

madame de Sérisy prouva que, dans les circonstances suprêmes, nos

organes ont une puissance incalculée. La comtesse entendit ou devina;

mais, avant que monsieur de Grandville se fût retourné, sans que ni

monsieur de Sérisy ni monsieur de Bauvan pussent s’opposer à des

mouvements si rapides, elle fila comme un trait, par la porte, et

parvint à la galerie marchande où elle courut jusqu’à l’escalier qui

descend à la rue de la Barillerie.

Un avocat déposait sa robe à la porte d’une de ces boutiques qui

pendant si longtemps encombrèrent cette galerie où l’on vendait des

chaussures, où on louait des robes et des toques. La comtesse demanda

le chemin de la Conciergerie.

--Descendez et tournez à gauche, l’entrée est sur le quai de l’Horloge,

la première arcade.

--Cette femme est folle... dit la marchande, il faudrait la suivre.

Personne n’aurait pu suivre Léontine, elle volait. Un médecin

expliquerait comment ces femmes du monde, dont la force est sans

emploi, trouvent dans les crises de la vie de telles ressources. Elle

se précipita par l’arcade vers le guichet avec tant de célérité que

le gendarme en faction ne la vit pas entrer. Elle s’abattit comme une

plume poussée par un vent furieux à la grille, elle en secoua les

barres de fer avec tant de fureur, qu’elle arracha celle qu’elle avait

saisie. Elle s’enfonça les deux morceaux sur la poitrine, d’où le sang

jaillit, et elle tomba criant:--Ouvrez! ouvrez! d’une voix qui glaça

les surveillants.

Le porte-clefs accourut.

--Ouvrez! je suis envoyée par le procureur général, _pour sauver le

mort_!...

Pendant que la comtesse faisait le tour par la rue de la Barillerie et

par le quai de l’Horloge, monsieur de Grandville et monsieur de Sérisy

descendaient à la Conciergerie par l’intérieur du Palais en devinant

l’intention de la comtesse; mais, malgré leur diligence, ils arrivèrent

au moment où elle tombait évanouie à la première grille, et qu’elle

était relevée par les gendarmes descendus de leur corps de garde. A

l’aspect du directeur de la Conciergerie, on ouvrit le guichet, on

transporta la comtesse dans le greffe; mais elle se dressa sur ses

pieds, et tomba sur ses genoux en joignant les mains.

--Le voir!... le voir!... Oh! messieurs, je ne ferai pas de mal! mais

si vous ne voulez pas me voir mourir là... laissez-moi regarder Lucien,

mort ou vivant... Ah! tu es là, mon ami, choisis entre ma mort ou...

Elle s’affaissa.--Tu es bon, reprit-elle. Je t’aimerai!...

--Emportons-la?... dit monsieur de Bauvan.

--Non, allons à la cellule où est Lucien! reprit monsieur de Grandville

en lisant dans les yeux égarés de monsieur de Sérisy ses intentions.

Et il saisit la comtesse, la releva, la prit sous un bras, tandis que

monsieur de Bauvan la prenait sous l’autre.

--Monsieur! dit monsieur de Sérisy au directeur, un silence de mort sur

tout ceci.

--Soyez tranquille, répondit le directeur. Vous avez pris un bon parti.

Cette dame...

--C’est ma femme...

--Ah! pardon, monsieur. Eh! bien, elle s’évanouira certainement

en voyant le jeune homme, et pendant son évanouissement on pourra

l’emporter dans une voiture.

--C’est ce que j’ai pensé, dit le comte, envoyez un de vos hommes

dire à mes gens, cour de Harlay, de venir au guichet, il n’y a que ma

voiture là...

--Nous pouvons le sauver, disait la comtesse en marchant avec un

courage et une force qui surprirent ses gardes. Il y a des moyens de

rendre à la vie... Et elle entraînait les deux magistrats en criant au

surveillant:--Allez donc, allez plus vite, une seconde vaut la vie de

trois personnes!

Quand la porte de la cellule fut ouverte, et que la comtesse aperçut

Lucien pendu comme si ses vêtements eussent été mis à un porte-manteau,

d’abord elle fit un bond vers lui pour l’embrasser et le saisir; mais

elle tomba la face sur le carreau de la cellule, en jetant des cris

étouffés par une sorte de râle.

Cinq minutes après, elle était emportée par la voiture du comte vers

son hôtel, couchée en long sur un coussin, son mari à genoux devant

elle. Le comte de Bauvan était allé chercher un médecin pour porter les

premiers secours à la comtesse.

Le directeur de la Conciergerie examinait la grille extérieure du

guichet, et disait à son greffier:--On n’a rien épargné! les barres de

fer sont forgées, elles ont été essayées, on a payé cela très cher, et

il y avait une paille dans ce barreau-là?...

Le procureur général, revenu chez lui, disait à Massol qu’il trouva

l’attendant dans l’antichambre du parquet:

--Monsieur, mettez ce que je vais vous dicter dans le numéro de demain

de votre Gazette, à l’endroit où vous donnez les nouvelles judiciaires,

vous ferez la tête de l’article. Et il dicta ceci:

«On a reconnu que la demoiselle Esther s’est donné volontairement la

mort.

»L’alibi bien constaté de monsieur Lucien de Rubempré, son innocence,

ont d’autant plus fait déplorer son arrestation, qu’au moment où le

juge d’instruction donnait l’ordre de l’élargir, ce jeune homme est

mort subitement.»

--Votre avenir, monsieur, dit le magistrat à Massol, dépend de votre

discrétion sur le petit service que je vous demande, ajouta monsieur de

Granville.

--Puisque monsieur le procureur général me fait l’honneur d’avoir

confiance en moi, je prendrai la liberté, répondit Massol, de lui

présenter une observation. Cette note inspirera des commentaires

injurieux sur la justice...

--La justice est assez forte pour les supporter, répliqua le magistrat.

--Permettez, monsieur le comte, on peut avec deux phrases éviter ce

malheur.

Et l’avocat écrivit ceci:

«Les formes de la justice sont tout à fait étrangères à ce funeste

événement. L’autopsie, à laquelle on a procédé sur-le-champ, a démontré

que cette mort était due à la rupture d’un anévrisme à son dernier

période. Si monsieur Lucien de Rubempré avait été affecté de son

arrestation, sa mort aurait eu lieu beaucoup plus tôt. Or, nous croyons

pouvoir affirmer que, loin d’être affligé de son arrestation, il en

riait et disait à ceux qui l’accompagnèrent de Fontainebleau à Paris,

qu’aussitôt arrivé devant le magistrat son innocence serait reconnue.»

--N’est-ce pas sauver tout?... demanda l’avocat-journaliste.

--Merci, monsieur, répondit le procureur général.

Ainsi, comme on le voit, les plus grands événements de la vie sont

traduits par de petits Faits-Paris plus ou moins vrais.

Paris, mars 1846.

La Comédie humaine - Volume 12. Scènes de la vie parisienne et scènes de la vie politique · 第 18 / 104 题