Lundi, 13 mai 1830

(MON DERNIER JOUR, A DIX HEURES DU MATIN.)

«Mon Lucien, je n’ai pas une heure à vivre. A onze heures je serai

morte, et je mourrai sans aucune douleur. J’ai payé cinquante mille

francs une jolie petite groseille noire contenant un poison qui tue

avec la rapidité de l’éclair. Ainsi, ma biche, tu pourras te dire:

«Ma petite Esther n’a pas souffert...» Oui, je n’aurai souffert qu’en

t’écrivant ces pages.

»Ce monstre qui m’a si chèrement achetée, en sachant que le jour où

je me regarderais comme à lui n’aurait pas de lendemain, Nucingen

vient de partir, ivre comme un ours qu’on aurait grisé. Pour la

première et la dernière fois de ma vie, j’ai pu comparer mon ancien

métier de fille de joie à la vie de l’amour, superposer la tendresse

qui s’épanouit dans l’infini à l’horreur du devoir qui voudrait

s’anéantir au point de ne pas laisser de place au baiser. Il fallait

ce dégoût pour trouver la mort adorable... J’ai pris un bain;

j’aurais voulu pouvoir faire venir le confesseur du couvent où j’ai

reçu le baptême, me confesser, et me laver l’âme. Mais c’est assez

de prostitution comme cela, ce serait profaner un sacrement, et je

me sens d’ailleurs baignée dans les eaux d’un repentir sincère. Dieu

fera de moi ce qu’il voudra.

»Laissons toutes ces pleurnicheries, je veux être pour toi ton Esther

jusqu’au dernier moment, ne pas t’ennuyer de ma mort, de l’avenir, du

bon Dieu, qui ne serait pas bon s’il me tourmentait dans l’autre vie

quand j’ai dévoré tant de douleurs dans celle-ci...

»J’ai ton délicieux portrait fait par madame de Mirbel devant moi.

Cette feuille d’ivoire me consolait de ton absence, je la regarde

avec ivresse en t’écrivant mes dernières pensées, en te peignant

les derniers battements de mon cœur. Je te mettrai sous ce pli le

portrait, car je ne veux pas qu’on le pille ni qu’on le vende. La

seule pensée de savoir ce qui a fait ma joie confondu sous le vitrage

d’un marchand parmi des dames et des officiers de l’empire, ou des

drôleries chinoises, me donne la petite mort. Ce portrait, mon

mignon, efface-le, ne le donne à personne... à moins que ce présent

ne te rende le cœur de cette latte qui marche et qui porte des robes,

de cette Clotilde de Grandlieu, qui te fera des _noirs_ en dormant,

tant elle a les os pointus... Oui, j’y consens, je te serais encore

bonne à quelque chose comme de mon vivant. Ah! pour te faire plaisir,

ou si cela t’eût seulement fait rire, je me serais tenue devant un

brasier en ayant dans la bouche une pomme pour te la cuire! Ma mort

te sera donc utile encore... J’aurais troublé ton ménage... Oh! cette

Clotilde, je ne la comprends pas! Pouvoir être ta femme, porter ton

nom, ne te quitter ni jour ni nuit, être à toi, et faire des façons!

il faut être du faubourg Saint-Germain pour cela! et n’avoir pas dix

livres de chair sur les os...

»Pauvre Lucien! cher ambitieux manqué, je songe à ton avenir! Va,

tu regretteras plus d’une fois ton pauvre chien fidèle, cette bonne

fille qui volait pour toi, qui se serait laissé traîner en cour

d’assises pour assurer ton bonheur, dont la seule occupation était

de rêver à tes plaisirs, de t’en inventer, qui avait de l’amour pour

toi dans les cheveux, dans les pieds, dans les oreilles, enfin ta

_ballerina_ dont tous les regards étaient autant de bénédictions;

qui, durant six ans, n’a pensé qu’à toi, qui fut si bien ta chose

que je n’ai jamais été qu’une émanation de ton âme comme la lumière

est celle du soleil. Mais enfin, faute d’argent et d’honneur, hélas!

je ne puis pas être ta femme... J’ai toujours pourvu à ton avenir en

te donnant tout ce que j’ai... Viens aussitôt cette lettre reçue, et

prends ce qui sera sous mon oreiller, car je me défie des gens de la

maison...

»Vois-tu, je veux être belle en morte, je me coucherai, je m’étendrai

dans mon lit, je me _poserai_, quoi! Puis je presserai la groseille

contre le voile du palais, et je ne serai défigurée ni par des

convulsions, ni par une posture ridicule.

»Je sais que madame de Sérisy s’est brouillée avec toi, rapport à

moi; mais, vois-tu, mon chat, quand elle saura que je suis morte,

elle te pardonnera, tu la cultiveras, elle te mariera bien, si les

Grandlieu persistent dans leurs refus.

»Mon nini, je ne veux pas que tu fasses de grands hélas en apprenant

ma mort. D’abord, je dois te dire que l’heure d’onze heures du lundi

13 mai n’est que la terminaison d’une longue maladie qui a commencé

le jour où, sur la terrasse de Saint-Germain, vous m’avez rejetée

dans mon ancienne carrière... On a mal à l’âme comme on a mal au

corps. Seulement l’âme ne peut pas se laisser bêtement souffrir comme

le corps, le corps ne soutient pas l’âme comme l’âme soutient le

corps, et l’âme a le moyen de se guérir dans la réflexion qui fait

recourir au litre de charbon des couturières. Tu m’as donné toute une

vie avant-hier en me disant que si Clotilde te refusait encore, tu

m’épouserais. C’eût été pour nous deux un grand malheur, je serais

morte davantage, pour ainsi dire; car il y a des morts plus ou moins

amères. Jamais le monde ne nous aurait acceptés.

»Voici deux mois que je réfléchis à bien des choses, va! Une pauvre

fille est dans la boue, comme j’y étais avant mon entrée au couvent;

les hommes la trouvent belle, ils la font servir à leurs plaisirs

en se dispensant d’égards, ils la renvoient à pied après être allés

la chercher en voiture; s’ils ne lui crachent pas à la figure,

c’est qu’elle est préservée de cet outrage par sa beauté; mais

moralement, ils font pis. Eh bien! que cette fille hérite de cinq à

six millions, elle sera recherchée par des princes, elle sera saluée

avec respect quand elle passera dans sa voiture, elle pourra choisir

parmi les plus anciens écussons de France et de Navarre. Ce monde,

qui nous aurait dit raca en voyant deux beaux êtres unis et heureux,

a constamment salué madame de Staël, malgré ses farces, parce

qu’elle avait deux cent mille livres de rentes. Le monde, qui plie

devant l’argent ou la Gloire, ne veut pas plier devant le bonheur,

ni devant la vertu; car j’aurais fait du bien... Oh! combien de

larmes aurais-je séchées!... autant je crois que j’en ai versé! Oui,

j’aurais voulu ne vivre que pour toi et pour la charité.

»Voilà les réflexions qui me rendent la mort adorable. Ainsi ne fais

pas de lamentations, mon bon chat? Dis-toi souvent: il y a eu deux

bonnes filles, deux belles créatures, qui toutes deux sont mortes

pour moi, sans m’en vouloir, qui m’adoraient; élève dans ton cœur

un souvenir à Coralie, à Esther, et va ton train! Te souviens-tu du

jour où tu m’as montré vieille, ratatinée, en capote vert-melon, en

douillette puce à taches de graisse noire, la maîtresse d’un poëte

d’avant la Révolution, à peine réchauffée par le soleil, quoiqu’elle

se fût mise en espalier aux Tuileries, et s’inquiétant d’un horrible

carlin, le dernier des carlins! Tu sais, elle avait eu des laquais,

des équipages, un hôtel! je t’ai dit alors:--Il vaut mieux mourir à

trente ans! Eh bien! ce jour-là, tu m’as trouvée pensive, tu as fait

des folies pour me distraire; et, entre deux baisers, je t’ai dit

encore:--Tous les jours les jolies femmes sortent du spectacle avant

la fin!... Eh bien! je n’ai pas voulu voir la dernière pièce, voilà

tout...

»Tu dois me trouver bavarde, mais c’est mon dernier _ragot_. Je

t’écris comme je te parlais, et je veux te parler gaiement. Les

couturières qui se lamentent m’ont toujours fait horreur; tu sais que

j’avais su _bien_ mourir une fois déjà, à mon retour de ce fatal bal

de l’Opéra, où l’on t’a dit que j’avais été fille!

»Oh! non, mon nini, ne donne jamais ce portrait, si tu savais

avec quels flots d’amour je viens de m’abîmer dans tes yeux en

les regardant avec ivresse pendant une pause que j’ai faite... tu

penserais, en y reprenant l’amour que j’ai tâché d’incruster sur cet

ivoire, que l’âme de ta biche aimée est là.

»Une morte qui demande l’aumône, en voilà du comique?... Allons, il

faut savoir se tenir tranquille dans sa tombe.

»Tu ne sais pas combien ma mort paraîtrait héroïque aux imbéciles

s’ils savaient que cette nuit Nucingen m’a offert deux millions si

je voulais l’aimer comme je t’aimais. Il sera joliment volé quand

il saura que je lui ai tenu parole en crevant de lui. J’ai tout

tenté pour continuer à respirer l’air que tu respires. J’ai dit à

ce gros voleur:--Voulez-vous être aimé, comme vous le demandez, je

m’engagerai même à ne jamais revoir Lucien...--Que faut-il faire?...

a-t-il demandé.--Donnez-moi deux millions pour lui?... Non! si tu

avais vu sa grimace? Ah! j’en aurais ri, si ça n’avait pas été si

tragique pour moi.--Évitez-vous un refus! lui ai-je dit. Je le vois,

vous tenez plus à deux millions qu’à moi. Une femme est toujours bien

aise de savoir ce qu’elle vaut, ai-je ajouté en lui tournant le dos.

»Ce vieux coquin saura dans quelques heures que je ne plaisantais pas.

»Qu’est-ce qui te fera comme moi ta raie dans les cheveux? Bah! je

ne veux plus penser à rien de la vie, je n’ai plus que cinq minutes,

je les donne à Dieu; n’en sois pas jaloux, mon cher ange, je veux

lui parler de toi, lui demander ton bonheur pour prix de ma mort,

et de mes punitions dans l’autre monde. Ça m’ennuie bien d’aller

dans l’enfer, j’aurais voulu voir les anges pour savoir s’ils te

ressemblent...

»Adieu, mon nini, adieu! je te bénis de tout mon malheur. Jusque dans

la tombe je serai

»Ton ESTHER.....»

»Onze heures sonnent. J’ai fait ma dernière prière, je vais me

coucher pour mourir. Encore une fois, adieu! Je voudrais que la

chaleur de ma main laissât là mon âme comme j’y mets un dernier

baiser, et je veux encore une fois te nommer mon gentil minet,

quoique tu sois la cause de la mort de ton

»ESTHER.»

* * * * *

Un mouvement de jalousie pressa le cœur du juge en terminant la lecture

de la seule lettre d’un suicide qu’il eût vue écrite avec cette gaieté,

quoique ce fût une gaieté fébrile, et le dernier effort d’une tendresse

aveugle.

--Qu’a-t-il donc de particulier pour être aimé ainsi!... pensa-t-il en

répétant ce que disent tous les hommes qui n’ont pas le don de plaire

aux femmes.

--S’il vous est possible de prouver non-seulement que vous n’êtes

pas Jacques Collin, forçat libéré, mais encore que vous êtes bien

réellement don Carlos Herrera, chanoine de Tolède, envoyé secret de sa

majesté Ferdinand VII, dit le juge à Jacques Collin, vous serez mis en

liberté, car l’impartialité qu’exige mon ministère m’oblige à vous dire

que je reçois à l’instant une lettre de la demoiselle Esther Gobseck où

elle avoue l’intention de se donner la mort, et où elle émet sur ses

domestiques des soupçons qui paraissent les désigner comme étant les

auteurs de la soustraction des sept cent cinquante mille francs.

En parlant, monsieur Camusot comparait l’écriture de la lettre avec

celle du testament, et il fut évident pour lui que la lettre était bien

écrite par la même personne qui avait fait le testament.

--Monsieur, vous vous êtes trop pressé de croire à un crime, ne vous

pressez pas de croire à un vol.

--Ah!... dit Camusot en jetant un regard de juge sur le prévenu.

--Ne croyez pas que je me compromette en vous disant que cette somme

peut se retrouver, reprit Jacques Collin en faisant entendre au juge

qu’il comprenait son soupçon. Cette pauvre fille était bien aimée par

ses gens; et, si j’étais libre, je me chargerais de chercher un argent

qui maintenant appartient à l’être que j’aime le plus au monde, à

Lucien!... Auriez-vous la bonté de me permettre de lire cette lettre,

ce sera bientôt fait... c’est la preuve de l’innocence de mon cher

enfant... vous ne pouvez pas craindre que je l’anéantisse... ni que

j’en parle, je suis au secret...

--Au secret!... s’écria le magistrat, vous n’y serez plus... C’est moi

qui vous prie d’établir le plus promptement possible votre état, ayez

recours à votre ambassadeur si vous voulez...

Et il tendit la lettre à Jacques Collin. Camusot était heureux de

sortir d’embarras, de pouvoir satisfaire le procureur général, mesdames

de Maufrigneuse et de Sérisy. Néanmoins il examina froidement et

curieusement la figure de son prévenu pendant qu’il lisait la lettre

de la courtisane; et, malgré la sincérité des sentiments qui s’y

peignaient, il se disait:--C’est pourtant bien là une physionomie de

bagne.

--Voilà comme on l’aime!... dit Jacques Collin en rendant la lettre...

Et il fit voir à Camusot une figure baignée de larmes.--Si vous le

connaissiez! reprit-il, c’est une âme si jeune, si fraîche, une beauté

si magnifique, un enfant, un poëte... On éprouve irrésistiblement le

besoin de se sacrifier à lui, de satisfaire ses moindres désirs. Ce

cher Lucien est si ravissant quand il est câlin...

--Allons, dit le magistrat en faisant encore un effort pour découvrir

la vérité, vous ne pouvez pas être Jacques Collin...

--Non, monsieur... répondit le forçat.

Et Jacques Collin se fit plus que jamais don Carlos Herrera. Dans son

désir de terminer son œuvre, il s’avança vers le juge, l’emmena dans

l’embrasure de la croisée et prit les manières d’un prince de l’Église,

en prenant le ton des confidences.

--J’aime tant cet enfant, monsieur, que s’il fallait être le criminel

pour qui vous me prenez afin d’éviter un désagrément à cette idole de

mon cœur, je m’accuserais, dit-il à voix basse. J’imiterais la pauvre

fille qui s’est tuée à son profit. Aussi, monsieur, vous supplié-je de

m’accorder une faveur, c’est de mettre Lucien en liberté sur-le-champ.

--Mon devoir s’y oppose, dit Camusot avec bonhomie; mais, s’il est avec

le ciel des accommodements, la Justice sait avoir des égards, et, si

vous pouvez me donner de bonnes raisons... Parlez, ceci ne sera pas

écrit...

--Eh! bien, reprit Jacques Collin trompé par la bonhomie de Camusot, je

sais tout ce que ce pauvre enfant souffre en ce moment, il est capable

d’attenter à ses jours en se voyant en prison...

--Oh! quant à cela, dit Camusot en faisant un haut-le-corps.

--Vous ne savez pas qui vous obligez en m’obligeant, ajouta Jacques

Collin qui voulut remuer d’autres cordes. Vous rendez service à un

Ordre plus puissant que des comtesses de Sérisy, que des duchesses de

Maufrigneuse qui ne vous pardonneront pas d’avoir eu dans votre cabinet

leurs lettres..., dit-il en montrant deux liasses parfumées... Mon

Ordre a de la mémoire.

--Monsieur! dit Camusot, assez. Cherchez d’autres raisons à me donner.

Je me dois autant au prévenu qu’à la vindicte publique.

--Eh! bien, croyez-moi, je connais Lucien, c’est une âme de femme, de

poëte et de méridional, sans consistance ni volonté, reprit Jacques

Collin, qui crut avoir enfin deviné que le juge leur était acquis.

Vous êtes certain de l’innocence de ce jeune homme, ne le tourmentez

pas, ne le questionnez point; remettez-lui cette lettre, annoncez-lui

qu’il est l’héritier d’Esther, et rendez-lui la liberté... Si vous

agissez autrement, vous en serez au désespoir; tandis que si vous le

relaxez purement et simplement, je vous expliquerai, moi (gardez-moi au

secret), demain, ce soir tout ce qui pourrait vous sembler mystérieux

dans cette affaire, et les raisons de la poursuite acharnée dont je

suis l’objet; mais je risquerai ma vie, on en veut à ma tête depuis

cinq ans... Lucien libre, riche et marié à Clotilde de Grandlieu,

ma tâche ici-bas est accomplie, je ne défendrai plus ma peau... Mon

persécuteur est un espion de votre dernier roi...

--Ah! Corentin!

--Ah! il se nomme Corentin... je vous remercie... Eh bien, Monsieur,

voulez-vous me promettre de faire ce que je vous demande?

--Un juge ne peut et ne doit rien promettre. Coquart! dites

à l’huissier et aux gendarmes de reconduire le prévenu à la

Conciergerie...--Je donnerai des ordres pour que ce soir vous soyez à

la pistole, ajouta-t-il avec douceur en faisant un léger salut de tête

au prévenu.

Frappé de la demande que Jacques Collin venait de lui adresser et se

rappelant l’insistance qu’il avait mise à être interrogé le premier, en

s’appuyant sur son état de maladie, Camusot reprit toute sa défiance.

En écoutant ses soupçons indéterminés, il vit le prétendu moribond

allant, marchant comme un Hercule, ne faisant plus aucune des singeries

si bien jouées qui en avaient signalé l’entrée.

--Monsieur?...

Jacques Collin se retourna.

--Mon greffier, malgré votre refus de le signer, va vous lire le

procès-verbal de votre interrogatoire.

Le prévenu jouissait d’une admirable santé, le mouvement par lequel il

vint s’asseoir près du greffier fut un dernier trait de lumière pour le

juge.

--Vous avez été promptement guéri? dit Camusot.

--Je suis pincé, pensa Jacques Collin. Puis il répondit à haute

voix:--La joie, monsieur, est la seule panacée qui existe... cette

lettre, la preuve d’une innocence dont je ne doutais pas... voilà le

grand remède.

Le juge suivit son prévenu d’un regard pensif lorsque l’huissier et les

gendarmes l’entourèrent; puis il fit le mouvement d’un homme qui se

réveille, et jeta la lettre d’Esther sur le bureau de son greffier.

--Coquart, copiez cette lettre!...

S’il est dans la nature de l’homme de se défier de ce qu’on le supplie

de faire quand la chose demandée est contre ses intérêts ou contre son

devoir, souvent même quand elle lui est indifférente, ce sentiment est

la loi du juge d’instruction. Plus le prévenu, dont l’état n’était

pas encore fixé, fit apercevoir de nuages à l’horizon dans le cas où

Lucien serait interrogé, plus cet interrogatoire parut nécessaire à

Camusot. Cette formalité n’eût pas été, d’après le Code et les usages,

indispensable, qu’elle était exigée par la question de l’identité de

l’abbé Carlos. Dans toutes les carrières, il existe une conscience de

métier. A défaut de curiosité, Camusot aurait questionné Lucien par

honneur de magistrat comme il venait de questionner Jacques Collin,

en déployant les ruses que se permet le magistrat le plus intègre. Le

service à rendre, son avancement, tout passait chez Camusot après le

désir de savoir la vérité, de la deviner, quitte à la taire. Il jouait

du tambour sur les vitres en s’abandonnant au cours fluviatile de ses

conjectures, car alors la pensée est comme une rivière qui parcourt

mille contrées. Amants de la vérité, les magistrats sont comme les

femmes jalouses, ils se livrent à mille suppositions et les fouillent

avec le poignard du soupçon comme le sacrificateur antique éventrait

les victimes; puis ils s’arrêtent non pas au vrai, mais au probable,

et ils finissent par entrevoir le vrai. Une femme interroge un homme

aimé comme le juge interroge un criminel. En de telles dispositions, un

éclair, un mot, une inflexion de voix, une hésitation suffisent pour

indiquer le fait, la trahison, le crime cachés.

--La manière dont il vient de peindre son dévouement à son fils (si

c’est son fils) me ferait croire qu’il s’est trouvé dans la maison de

cette fille pour veiller au grain; et, ne se doutant pas que l’oreiller

de la morte cachait un testament, il aura pris, pour son fils, les

sept cent cinquante mille francs, _par provision_!... Voilà la raison

de sa promesse de faire retrouver la somme. Monsieur de Rubempré se

doit à lui-même et doit à la justice d’éclaircir l’état civil de son

père... Et me promettre la protection de son Ordre (son Ordre!) si je

n’interroge pas Lucien!...

Il resta sur cette pensée.

Comme on vient de le voir, un magistrat instructeur dirige un

interrogatoire à son gré. Libre à lui d’avoir de la finesse ou d’en

manquer. Un interrogatoire, ce n’est rien, et c’est tout. Là gît la

saveur. Camusot sonna, l’huissier était revenu. Il donna l’ordre

d’aller chercher monsieur Lucien de Rubempré, mais en recommandant

qu’il ne communiquât avec qui que ce soit pendant le trajet. Il était

alors deux heures après midi.

--Il y a un secret, se dit en lui-même le juge, et ce secret doit être

bien important. Le raisonnement de mon amphibie, qui n’est ni prêtre,

ni séculier, ni forçat, ni Espagnol, mais qui ne veut pas laisser

sortir de la bouche de son protégé quelque parole terrible, est ceci:

«Le poëte est faible, il est femme; il n’est pas comme moi, qui suis

l’Hercule de la diplomatie, et vous lui arracherez facilement notre

secret!» Eh bien! nous allons tout savoir de l’innocent!...

Et il continua de frapper le bord de sa table avec son couteau

d’ivoire, pendant que son greffier copiait la lettre d’Esther. Combien

de bizarreries dans l’usage de nos facultés! Camusot supposait tous

les crimes possibles, et passait à côté du seul que le prévenu avait

commis, le faux testament au profit de Lucien. Que ceux dont l’envie

attaque la position des magistrats veuillent bien songer à cette vie

passée en des soupçons continuels, à ces tortures imposées par ces gens

à leur esprit, car les affaires civiles ne sont pas moins tortueuses

que les instructions criminelles, et ils penseront peut-être que le

prêtre et le magistrat ont un harnais également lourd, également garni

de pointes à l’intérieur. Toute profession d’ailleurs a son cilice et

ses casse-têtes chinois.

Vers deux heures, monsieur Camusot vit entrer Lucien de Rubempré, pâle,

défait, les yeux rouges et gonflés, enfin dans un état d’affaissement

qui lui permit de comparer la nature à l’art, le moribond vrai au

moribond de théâtre. Le trajet fait de la Conciergerie au cabinet

du juge entre deux gendarmes précédés d’un huissier avait porté le

désespoir à son comble chez Lucien. Il est dans l’esprit du poëte de

préférer un supplice à un jugement. En voyant cette nature entièrement

dénuée du courage moral qui fait le juge et qui venait de se manifester

si puissamment chez l’autre prévenu, monsieur Camusot eut pitié de

cette facile victoire, et ce mépris lui permit de porter des coups

décisifs, en lui laissant cette affreuse liberté d’esprit qui distingue

le tireur quand il s’agit d’abattre des poupées.

--Remettez-vous, monsieur de Rubempré, vous êtes en présence d’un

magistrat empressé de réparer le mal que fait involontairement la

justice par une arrestation préventive, quand elle est sans fondement.

Je vous crois innocent, vous allez être libre immédiatement. Voici

la preuve de votre innocence: une lettre gardée par votre portière

en votre absence, et qu’elle vient d’apporter. Dans le trouble causé

par la descente de la justice et par la nouvelle de votre arrestation

à Fontainebleau, cette femme avait oublié cette lettre qui vient de

mademoiselle Esther Gobseck... Lisez!

Lucien prit la lettre, la lut et fondit en larmes. Il sanglota sans

pouvoir articuler une parole. Après un quart d’heure, temps pendant

lequel Lucien eut beaucoup de peine à retrouver de la force, le

greffier lui présenta la copie de la lettre et le pria de signer

une _pour copie conforme à l’original à représenter à première

réquisition tant que durera l’instruction du procès_, en lui offrant de

collationner; mais Lucien s’en rapporta naturellement à la parole de

Coquart quant à l’exactitude.

--Monsieur, dit le juge d’un air plein de bonhomie, il est néanmoins

difficile de vous mettre en liberté sans avoir rempli nos formalités

et sans vous avoir adressé quelques questions... C’est presque comme

témoin que je vous requiers de répondre. A un homme comme vous, je

croirais presque inutile de faire observer que le serment de dire

toute la vérité n’est pas ici seulement un appel à votre conscience,

mais encore une nécessité de votre position, ambiguë pour quelques

instants. La vérité ne peut rien sur vous quelle qu’elle soit; mais le

mensonge vous enverrait en cour d’assises, et me forcerait à vous faire

reconduire à la Conciergerie, tandis qu’en répondant franchement à mes

questions vous coucherez ce soir chez vous, et vous serez réhabilité

par cette nouvelle que publieront les journaux: «Monsieur de Rubempré,

arrêté hier à Fontainebleau, a été sur-le-champ élargi après un très

court interrogatoire.»

Ce discours produisit une vive impression sur Lucien, et en voyant les

dispositions de son prévenu, le juge ajouta:--Je vous le répète, vous

étiez soupçonné de complicité dans un meurtre par empoisonnement sur

la personne de la demoiselle Esther, il y a preuve de son suicide,

tout est dit; mais on a soustrait une somme de sept cent cinquante

mille francs qui dépend de la succession, et vous êtes l’héritier;

il y là malheureusement un crime. Ce crime a précédé la découverte

du testament. Or, la justice a des raisons de croire qu’une personne

qui vous aime, autant que vous aimait cette demoiselle Esther, s’est

permis ce crime à votre profit...--Ne m’interrompez pas, dit Camusot

en imposant par un geste silence à Lucien qui voulait parler, je ne

vous interroge pas encore. Je veux vous faire bien comprendre combien

votre honneur est intéressé dans cette question. Abandonnez le faux,

le misérable point d’honneur qui lie entre eux les complices, et dites

toute la vérité?

On a dû déjà remarquer l’excessive disproportion des armes dans

cette lutte entre les prévenus et les juges d’instruction. Certes la

négation habilement maniée a pour elle l’absolu de sa forme et suffit

à la défense du criminel; mais c’est en quelque sorte une panoplie

qui devient écrasante quand le stylet de l’interrogation y trouve un

joint. Dès que la dénégation est insuffisante contre certains faits

évidents, le prévenu se trouve entièrement à la discrétion du juge.

Supposez maintenant un demi-criminel, comme Lucien, qui, sauvé d’un

premier naufrage de sa vertu, pourrait s’amender et devenir utile à

son pays, il périra dans les traquenards de l’instruction. Le juge

rédige un procès-verbal très sec, une analyse fidèle des questions et

des réponses; mais de ses discours insidieusement paternels, de ses

remontrances captieuses dans le genre de celle-ci, rien n’en reste. Les

juges de la juridiction supérieure et les jurés voient les résultats

sans connaître les moyens. Aussi, selon quelques bons esprits, le

jury serait-il excellent, comme en Angleterre, pour procéder à

l’instruction. La France a joui de ce système pendant un certain

temps. Sous le code de brumaire an IV, cette institution s’appelait le

jury d’accusation par opposition au jury de jugement. Quant au procès

définitif, si l’on en revenait aux jurys d’accusation, il devrait être

attribué aux cours royales, sans concours de jurés.

--Maintenant, dit Camusot après une pause, comment vous appelez-vous?

Monsieur Coquart, attention!... dit-il au greffier.

--Lucien Chardon, de Rubempré.

--Vous êtes né?

--A Angoulême...

Et Lucien donna le jour, le mois et l’année.

--Vous n’avez pas eu de patrimoine?

--Aucun.

--Vous avez néanmoins fait, pendant un premier séjour à Paris, des

dépenses considérables, relativement à votre peu de fortune?

--Oui, monsieur; mais, à cette époque, j’ai eu dans mademoiselle

Coralie une amie excessivement dévouée et que j’ai eu le malheur de

perdre. Ce fut le chagrin causé par cette mort qui me ramena dans mon

pays.

--Bien, monsieur, dit Camusot. Je vous loue de votre franchise, elle

sera bien appréciée.

Lucien entrait, comme on le voit, dans la voie d’une confession

générale.

--Vous avez fait des dépenses bien plus considérables encore à votre

retour d’Angoulême à Paris, reprit Camusot, vous avez vécu comme un

homme qui aurait environ soixante mille francs de rentes.

--Oui, monsieur...

--Qui vous fournissait cet argent?

--Mon protecteur, l’abbé Carlos Herrera.

--Où l’avez-vous connu?

--Je l’ai rencontré sur la grande route, au moment où j’allais me

débarrasser de la vie par un suicide...

--Vous n’aviez jamais entendu parler de lui dans votre famille, à votre

mère?...

--Jamais.

--Votre mère ne vous a jamais dit avoir rencontré d’Espagnol?

--Jamais...

--Pouvez-vous vous rappeler le mois, l’année où vous vous êtes lié avec

la demoiselle Esther?

--Vers la fin de 1823, à un petit théâtre du boulevard.

--Elle a commencé par vous coûter de l’argent?

--Oui, monsieur.

--Dernièrement, dans le désir d’épouser mademoiselle de Grandlieu, vous

avez acheté les restes du château de Rubempré, vous y avez joint des

terres pour un million, vous avez dit à la famille Grandlieu que votre

sœur et votre beau-frère venaient de faire un héritage considérable et

que vous deviez ces sommes à leur libéralité?... Avez-vous dit cela,

monsieur, à la famille Grandlieu?

--Oui, monsieur.

--Vous ignorez la cause de la rupture de votre mariage?

--Entièrement, monsieur.

--Eh bien, la famille de Grandlieu a envoyé chez votre beau-frère un

des plus respectables avoués de Paris pour prendre des renseignements.

A Angoulême, l’avoué, d’après les aveux mêmes de votre sœur et de

votre beau-frère, a su que non-seulement ils vous avaient prêté peu

de chose, mais encore que leur héritage se composait d’immeubles,

assez importants, il est vrai, mais la somme des capitaux s’élevait à

peine à deux cent mille francs... Vous ne devez pas trouver étrange

qu’une famille comme celle de Grandlieu recule devant une fortune dont

l’origine ne se justifie pas... Voilà, monsieur, où vous a conduit un

mensonge...

Lucien fut glacé par cette révélation, et le peu de force d’esprit

qu’il conservait l’abandonna.

--La police et la justice savent tout ce qu’elles veulent savoir, dit

Camusot, songez bien à ceci. Maintenant, reprit-il en pensant à la

qualité de père que s’était donnée Jacques Collin, connaissez-vous qui

est ce prétendu Carlos Herrera?

--Oui, monsieur, mais je l’ai su trop tard...

--Comment trop tard? Expliquez-vous!

--Ce n’est pas un prêtre, ce n’est pas un Espagnol, c’est...

--Un forçat évadé, dit vivement le juge.

--Oui, répondit Lucien. Quand le fatal secret me fut révélé, j’étais

son obligé, j’avais cru me lier avec un respectable ecclésiastique...

--Jacques Collin... dit le juge en commençant une phrase.

--Oui, Jacques Collin, répéta Lucien, c’est son nom.

--Bien. Jacques Collin, reprit monsieur Camusot, vient d’être reconnu

tout à l’heure par une personne, et s’il nie encore son identité,

c’est, je crois, dans votre intérêt. Mais je vous demandais si vous

saviez qui cet homme était dans le but de relever une autre imposture

de Jacques Collin.

Lucien eut aussitôt comme un fer rouge dans les entrailles en entendant

cette terrifiante observation.

--Ignorez-vous, dit le juge en continuant, qu’il prétend être votre

père pour justifier l’extraordinaire affection dont vous êtes l’objet?

--Lui! mon père!... oh! monsieur!... il a dit cela!

--Soupçonnez-vous d’où provenaient les sommes qu’il vous remettait;

car, s’il faut en croire la lettre que vous avez entre les mains, la

demoiselle Esther, cette pauvre fille, vous aurait rendu plus tard

les mêmes services que la demoiselle Coralie; mais vous êtes resté,

comme vous venez de le dire, pendant quelques années à vivre, et très

splendidement, sans rien recevoir d’elle.

--C’est à vous, monsieur, que je demanderai de me dire, s’écria Lucien,

où les forçats puisent de l’argent!... Un Jacques Collin mon père!...

Oh! ma pauvre mère...

Et il fondit en larmes.

--Greffier, donnez lecture au prévenu de la partie de l’interrogatoire

du prétendu Carlos Herrera dans laquelle il s’est dit le père de Lucien

de Rubempré...

Le poëte écouta cette lecture dans un silence et dans une contenance

qui fit peine à voir.

--Je suis perdu! s’écria-t-il.

--On ne se perd pas dans la voie de l’honneur et de la vérité, dit le

juge.

--Mais vous traduirez Jacques Collin en cour d’assises? demanda Lucien.

--Certainement, répondit Camusot qui voulut continuer à faire causer

Lucien. Achevez votre pensée.

Mais, malgré les efforts et les remontrances du juge, Lucien ne

répondit plus. La réflexion était venue trop tard, comme chez tous

les hommes qui sont esclaves de la sensation. Là est la différence

entre le poëte et l’homme d’action: l’un se livre au sentiment pour le

reproduire en images vives, il ne juge qu’après; tandis que l’autre

juge et sent à la fois. Lucien resta morne, pâle, il se voyait au fond

du précipice où l’avait fait rouler le juge d’instruction à la bonhomie

de qui, lui poëte, il s’était laissé prendre. Il venait de trahir

non pas son bienfaiteur, mais son complice qui, lui, avait défendu

leur position avec un courage de lion, avec une habileté tout d’une

pièce. Là où Jacques Collin avait tout sauvé par son audace, Lucien,

l’homme d’esprit, avait tout perdu par son inintelligence et par son

défaut de réflexion. Ce mensonge infâme et qui l’indignait servait de

paravent à une plus infâme vérité. Confondu par la subtilité du juge,

épouvanté par sa cruelle adresse, par la rapidité des coups qu’il lui

avait portés en se servant des fautes d’une vie mise à jour comme de

crocs pour fouiller sa conscience, Lucien était là semblable à l’animal

que le billot de l’abattoir a manqué. Libre et innocent, à son entrée

dans ce cabinet, en une heure, il se trouvait criminel par ses propres

aveux. Enfin, dernière raillerie sérieuse, le juge, calme et froid,

faisait observer à Lucien que ses révélations étaient le fruit d’une

méprise. Camusot pensait à la qualité de père prise par Jacques Collin,

tandis que Lucien, tout entier à la crainte de voir son alliance avec

un forçat évadé devenir publique, avait imité la célèbre inadvertance

des meurtriers d’Ibicus.

L’une des gloires de Royer-Collard est d’avoir proclamé le triomphe

constant des sentiments naturels sur les sentiments imposés, d’avoir

soutenu la cause de l’antériorité des serments en prétendant que la

loi de l’hospitalité, par exemple, devait lier au point d’annuler

la vertu du serment judiciaire. Il a confessé cette théorie à la

face du monde, à la tribune française; il a courageusement vanté les

conspirateurs, il a montré qu’il était humain d’obéir à l’amitié

plutôt qu’à des lois tyranniques tirées de l’arsenal social pour telle

ou telle circonstance. Enfin le Droit naturel a des lois qui n’ont

jamais été promulguées et qui sont plus efficaces, mieux connues que

celles forgées par la Société. Lucien venait de méconnaître, et à son

détriment, la loi de solidarité qui l’obligeait à se taire et à laisser

Jacques Collin se défendre; bien plus, il l’avait chargé! Dans son

intérêt, cet homme devait être pour lui et toujours, Carlos Herrera.

Monsieur Camusot jouissait de son triomphe, il tenait deux coupables,

il avait abattu sous la main de la justice l’un des favoris de la mode,

et trouvé l’introuvable Jacques Collin. Il allait être proclamé l’un

des plus habiles juges d’instruction. Aussi laissait-il son prévenu

tranquille; mais il étudiait ce silence de consternation, il voyait les

gouttes de sueur s’accroître sur ce visage décomposé, grossir et tomber

enfin mêlées à deux ruisseaux de larmes.

--Pourquoi pleurer, monsieur de Rubempré? vous êtes, comme je vous l’ai

dit, l’héritier de mademoiselle Esther, qui n’avait pas d’héritiers ni

collatéraux ni directs, et sa succession monte à près de huit millions,

si l’on retrouve les sept cent cinquante mille francs égarés.

Ce fut le dernier coup pour le coupable. De la tenue pendant dix

minutes, comme le disait Jacques Collin dans son billet, et Lucien

atteignait au but de tous ses désirs! il s’acquittait avec Jacques

Collin, il s’en séparait, il devenait riche, il épousait mademoiselle

de Grandlieu. Rien ne démontre plus éloquemment que cette scène la

puissance dont sont armés les juges d’instruction par l’isolement ou

par la séparation des prévenus, et le prix d’une communication comme

celle qu’Asie avait faite à Jacques Collin.

--Ah! monsieur, répondit Lucien avec l’amertume et l’ironie de l’homme

qui se fait un piédestal de son malheur accompli, comme on a raison

de dire dans votre langage: _subir un interrogatoire_!... Entre la

torture physique d’autrefois et la torture morale d’aujourd’hui, je

n’hésiterais pas pour mon compte, je préférerais les souffrances

qu’infligeait jadis le bourreau. Que voulez-vous encore de moi?

reprit-il avec fierté.

--Ici, monsieur, dit le magistrat devenant rogue et narquois pour

répondre à l’orgueil du poëte, moi seul ai le droit de poser des

questions.

--J’avais le droit de ne pas répondre, dit en murmurant le pauvre

Lucien à qui son intelligence était revenue dans toute sa netteté.

--Greffier, lisez au prévenu son interrogatoire...

--Je redeviens un prévenu! se dit Lucien.

Pendant que le commis lisait, Lucien prit une résolution qui

l’obligeait à caresser monsieur Camusot. Quand le murmure de la voix

de Coquart cessa, le poëte eut le tressaillement d’un homme qui dort

pendant un bruit auquel ses organes se sont accoutumés et qu’alors le

silence surprend.

--Vous avez à signer le procès-verbal de votre interrogatoire, dit le

juge.

--Et me mettez-vous en liberté? demanda Lucien devenant ironique à son

tour.

--Pas encore, répondit Camusot; mais demain, après votre confrontation

avec Jacques Collin, vous serez sans doute libre. La Justice doit

savoir maintenant si vous êtes ou non complice des crimes que peut

avoir commis cet individu depuis son évasion, qui date de 1820.

Néanmoins, vous n’êtes plus au secret. Je vais écrire au directeur de

vous mettre dans la meilleure chambre de la pistole.

--Y trouverai-je ce qu’il faut pour écrire...

--On vous y fournira tout ce que vous demanderez, j’en ferai donner

l’ordre par l’huissier qui va vous reconduire.

Lucien signa machinalement le procès-verbal, et il en parapha les

renvois en obéissant aux indications de Coquart avec la douceur de

la victime résignée. Un seul détail en dira plus sur l’état où il se

trouvait qu’une peinture minutieuse. L’annonce de sa confrontation avec

Jacques Collin avait séché sur sa figure les gouttelettes de sueur, ses

yeux secs brillaient d’un éclat insupportable. Enfin il devint, en un

moment rapide comme l’éclair, ce qu’était Jacques Collin, un homme de

bronze.

Chez les gens dont le caractère ressemble à celui de Lucien, et que

Jacques Collin avait si bien analysé, ces passages subits d’un état

de démoralisation complète à un état quasiment métallique, tant les

forces humaines se tendent, sont les plus éclatants phénomènes de la

vie des idées. La volonté revient, comme l’eau disparue d’une source;

elle s’infuse dans l’appareil préparé pour le jeu de sa substance

constitutive inconnue; et, alors, le cadavre se fait homme, et l’homme

s’élance plein de force à des luttes suprêmes.

Lucien mit la lettre d’Esther sur son cœur avec le portrait qu’elle

lui avait renvoyé. Puis il salua dédaigneusement monsieur Camusot, et

marcha d’un pas ferme dans les corridors entre deux gendarmes.

--C’est un profond scélérat! dit le juge à son greffier pour se venger

du mépris écrasant que le poëte venait de lui témoigner. Il a cru se

sauver en livrant son complice.

--Des deux, dit Coquart timidement, le forçat est le plus corsé...

--Je vous rends votre liberté pour aujourd’hui, Coquart, dit le juge.

En voilà bien assez. Renvoyez les gens qui attendent, en les prévenant

de revenir demain. Ah! vous irez sur-le-champ chez monsieur le

procureur général savoir s’il est encore dans son cabinet; s’il y est,

demandez un moment d’audience pour moi. Oh! il y sera, reprit-il après

avoir regardé l’heure à une méchante horloge de bois peint en vert et à

filets dorés. Il est quatre heures moins un quart.

Ces interrogations, qui se lisent si rapidement, étant entièrement

écrites, les demandes aussi bien que les réponses, prennent un temps

énorme. C’est une des causes de la lenteur des instructions criminelles

et de la durée des détentions préventives. Pour les petits, c’est la

ruine, pour les riches, c’est la honte; car pour eux un élargissement

immédiat répare, autant qu’il peut être réparé, le malheur d’une

arrestation. Voilà pourquoi les deux scènes qui viennent d’être

fidèlement reproduites avaient employé tout le temps consumé par Asie

à déchiffrer les ordres du maître, à faire sortir une duchesse de son

boudoir et à donner de l’énergie à madame de Sérisy.

En ce moment, Camusot, qui songeait à tirer parti de son habileté, prit

les deux interrogatoires, les relut et se proposait de les montrer au

procureur général en lui demandant son avis. Pendant la délibération

à laquelle il se livrait, son huissier revint pour lui dire que le

valet de chambre de madame la comtesse de Sérisy voulait absolument lui

parler. Sur un signe de Camusot, un valet de chambre, vêtu comme un

maître, entra, regarda l’huissier et le magistrat alternativement, et

dit:--C’est bien à monsieur Camusot que j’ai l’honneur...

--Oui, répondirent le juge et l’huissier.

Camusot prit une lettre que lui tendit le domestique, et lut ce qui

suit:

«Dans bien des intérêts que vous comprendrez, mon cher Camusot,

n’interrogez pas monsieur de Rubempré; nous vous apportons les

preuves de son innocence, afin qu’il soit immédiatement élargi.

»D. DE MAUFRIGNEUSE, L. DE SÉRISY.

»_P. S._ Brûlez cette lettre devant le porteur.»

Camusot comprit qu’il avait fait une énorme faute en tendant des piéges

à Lucien, et il commença par obéir aux deux grandes dames. Il alluma

une bougie et détruisit la lettre écrite par la duchesse. Le valet de

chambre salua respectueusement.

--Madame de Sérisy va donc venir? demanda-t-il.

--On attelait, répondit le valet de chambre.

En ce moment, Coquart vint apprendre à monsieur Camusot que le

procureur général l’attendait.

Sous le poids de la faute qu’il avait commise contre son ambition au

profit de la Justice, le juge, chez qui sept ans d’exercice avaient

développé la finesse dont est pourvu tout homme qui s’est mesuré avec

des grisettes en faisant son Droit, voulut avoir des armes contre le

ressentiment des deux grandes dames. La bougie à laquelle il avait

brûlé la lettre étant encore allumée, il s’en servit pour cacheter

les trente billets de la duchesse de Maufrigneuse à Lucien et la

correspondance assez volumineuse de madame de Sérisy. Puis il se rendit

chez le procureur général.

Le Palais de Justice est un amas confus de constructions superposées

les unes aux autres, les unes pleines de grandeur, les autres

mesquines, et qui se nuisent entre elles par un défaut d’ensemble. La

salle des Pas perdus est la plus grande des salles connues; mais sa

nudité fait horreur et décourage les yeux. Cette vaste cathédrale de la

chicane écrase la cour royale. Enfin la galerie marchande mène à deux

cloaques. Dans cette galerie on remarque un escalier à double rampe, un

peu plus grand que celui de la police correctionnelle, et sous lequel

s’ouvre une grande porte à deux battants. L’escalier conduit à la cour

d’assises, et la porte inférieure à une seconde cour d’assises. Il se

rencontre des années où les crimes commis dans le département de la

Seine exigent deux sessions. C’est par là que se trouvent le parquet

du procureur général, la chambre des avocats, leur bibliothèque, les

cabinets des avocats généraux, des substituts du procureur général.

Tous ces locaux, car il faut se servir d’un terme générique, sont unis

par de petits escaliers de moulin, par des corridors sombres qui sont

la honte de l’architecture, celle de la ville de Paris et celle de la

France. Dans ses intérieurs, la première de nos justices souveraines

surpasse les prisons dans ce qu’elles ont de hideux. Le peintre de

mœurs reculerait devant la nécessité de décrire l’ignoble couloir

d’un mètre de largeur où se tiennent les témoins à la cour d’assises

supérieure. Quant au poêle qui sert à chauffer la salle des séances,

il déshonorerait un café du boulevard Montparnasse. Le cabinet du

procureur général est pratiqué dans un pavillon octogone qui flanque le

corps de la galerie marchande, et pris récemment, par rapport à l’âge

du Palais, sur le terrain du préau attenant au quartier des femmes.

Toute cette partie du Palais de Justice est obombrée par les hautes et

magnifiques constructions de la Sainte-Chapelle. Aussi est-ce sombre et

silencieux.

Monsieur de Granville, digne successeur des grands magistrats du vieux

Parlement, n’avait pas voulu quitter le Palais sans une solution

dans l’affaire de Lucien. Il attendait des nouvelles de Camusot, et

le message du juge le plongea dans cette rêverie involontaire que

l’attente cause aux esprits les plus fermes. Il était assis dans

l’embrasure de la croisée de son cabinet, il se leva, se mit à marcher

de long en long, car il avait trouvé le matin Camusot, sur le passage

duquel il s’était mis, peu compréhensif, il avait des inquiétudes

vagues, il souffrait. Voici pourquoi: la dignité de ses fonctions lui

défendait d’attenter à l’indépendance absolue du magistrat inférieur,

et il s’agissait dans ce procès de l’honneur, de la considération de

son meilleur ami, de l’un de ses plus chauds protecteurs, le comte de

Sérisy, ministre d’État, membre du conseil privé, le vice-président

du Conseil-d’État, le futur chancelier de France, au cas où le noble

vieillard qui remplissait ces augustes fonctions viendrait à mourir.

Monsieur de Sérisy avait le malheur d’adorer sa femme _quand même_,

il la couvrait toujours de sa protection; or, le procureur général

devinait bien l’affreux tapage que ferait, dans le monde et à la cour,

la culpabilité d’un homme dont le nom avait été si souvent marié

malignement à celui de la comtesse.

--Ah! se disait-il en se croisant les bras, autrefois le pouvoir avait

la ressource des évocations... Notre manie d’égalité (il n’osait pas

dire de _légalité_, comme l’a courageusement avoué dernièrement un

poëte à la Chambre) tuera ce temps-ci...

Ce digne magistrat connaissait l’entraînement et les malheurs des

attachements illicites. Esther et Lucien avaient repris, comme on l’a

vu, l’appartement où le comte de Granville avait vécu maritalement et

secrètement avec mademoiselle de Bellefeuille, et d’où elle s’était

enfuie un jour, enlevée par un misérable (Voir _Un Double Ménage_,

SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE).

Au moment où le procureur général se disait:--Camusot nous aura fait

quelque sottise! le juge d’instruction frappa deux coups à la porte du

cabinet.

--Eh bien! mon cher Camusot, comment va l’affaire dont je vous parlais

ce matin?

--Mal, monsieur le comte, lisez et jugez-en vous-même...

Il tendit les deux procès-verbaux des interrogatoires à monsieur de

Granville, qui prit son lorgnon et alla lire dans l’embrasure de la

croisée. Ce fut une lecture rapide.

--Vous avez fait votre devoir, dit le procureur général d’une voix

émue. Tout est dit, la Justice aura son cours... Vous avez fait preuve

de trop d’habileté pour qu’on se prive jamais d’un juge d’instruction

tel que vous...

Monsieur de Granville aurait dit à Camusot:--Vous resterez pendant

toute votre vie juge d’instruction!... il n’aurait pas été plus

explicite que dans sa phrase complimenteuse. Camusot eut froid dans les

entrailles.

--Madame la duchesse de Maufrigneuse, à qui je dois beaucoup, m’avait

prié....

--Ah! la duchesse de Maufrigneuse!... dit Granville en interrompant le

juge, c’est vrai... Vous n’avez cédé, je le vois, à aucune influence.

Vous avez bien fait, monsieur, vous serez un grand magistrat...

En ce moment le comte Octave de Bauvan ouvrit sans frapper, et dit au

comte de Granville:--Mon cher, je t’amène une jolie femme qui ne savait

où donner de la tête, elle allait se perdre dans notre labyrinthe...

Et le comte Octave tenait par la main la comtesse de Sérisy.

--Vous ici, madame! s’écria le procureur général en avançant son propre

fauteuil, et dans quel moment!... Voici monsieur Camusot, madame,

dit-il en montrant le juge. Bauvan, reprit-il en s’adressant à cet

illustre orateur ministériel de la Restauration, attends-moi chez le

premier président, il est encore chez lui. Je t’y rejoins.

Le comte Octave de Bauvan comprit que non seulement il était de trop,

mais encore que le procureur général voulait avoir une raison de

quitter son cabinet.

Madame de Sérisy n’avait pas commis la faute de venir au Palais dans

son magnifique coupé à manteau bleu armorié, avec son cocher galonné et

ses deux valets en culotte courte et en bas de soie blancs. Au moment

de partir, Asie avait envoyé chercher un fiacre. Asie avait également

ordonné de faire cette toilette qui, pour les femmes, est ce qu’était

autrefois le manteau couleur muraille pour les hommes. La comtesse

portait une redingote brune, un vieux châle noir et un chapeau de

velours, dont les fleurs arrachées avaient été remplacées par un voile

de dentelle noire très épais.

--Vous avez reçu notre lettre... dit-elle à Camusot dont l’hébétement

l’étonnait.

--Trop tard, hélas, madame la comtesse, répondit le juge qui n’avait de

tact et d’esprit que dans son cabinet, contre ses prévenus.

--Comment, trop tard?...

Elle regarda monsieur de Grandville et vit la consternation peinte sur

sa figure.

--Il ne peut pas être encore trop tard, ajouta-t-elle avec une

intonation de despote.

Les femmes, les jolies femmes posées, comme l’était madame de Sérisy,

sont les enfants gâtés de la civilisation française. Si les femmes

des autres pays savaient ce qu’est à Paris une femme à la mode, riche

et titrée, elles penseraient toutes à venir jouir de cette royauté

magnifique. Les femmes vouées aux seuls liens de leur bienséance, à ce

qu’il faut appeler le Code Femelle, se moquent des lois que les hommes

ont faites. Elles disent tout, elles ne reculent devant aucune faute,

aucune sottise; car elles ont toutes admirablement compris qu’elles ne

sont responsables de rien, excepté de leur honneur féminin et de leurs

enfants. Elles disent en riant les plus grandes énormités. A propos

de tout elles répètent le mot de la jolie madame de Bauvan dans les

premiers temps de son mariage, à son mari qu’elle était venue chercher

au Palais: dépêche-toi de juger, et viens!

--Madame, dit le procureur général, monsieur Lucien de Rubempré n’est

coupable ni de vol, ni d’empoisonnement; mais monsieur Camusot lui a

fait avouer un crime plus grand que ceux-là!...

--Quoi? demanda-t-elle.

--Il s’est reconnu, lui dit le procureur-général à l’oreille, l’ami,

l’élève d’un forçat évadé. L’abbé Carlos Herrera, cet Espagnol qui

demeurait depuis environ sept ans avec lui, serait le fameux Jacques

Collin...

Madame de Sérisy recevait autant de coups de barre de fer que le

magistrat disait de paroles.

--Et la morale de ceci?... dit-elle.

--Est, reprit monsieur de Grandville en continuant la phrase de la

comtesse et en parlant à voix basse, que le forçat sera traduit aux

assises, et que si Lucien n’y comparaît pas à ses côtés comme ayant

profité sciemment des vols de cet homme, il y viendra comme témoin

gravement compromis.

--Ah! ça, jamais!... s’écria-t-elle tout haut avec une incroyable

fermeté. Quant à moi je n’hésiterais pas entre la mort et la

perspective de voir un homme que le monde a regardé comme mon meilleur

ami, déclaré judiciairement le camarade d’un forçat... Le roi aime

beaucoup mon mari.

--Madame, dit en souriant et à haute voix le procureur général, le roi

n’a pas le moindre pouvoir sur le plus petit juge d’instruction de son

royaume. Là est la grandeur de nos institutions nouvelles. Moi-même je

viens de féliciter monsieur Camusot de son habileté...

--De sa maladresse, reprit vivement la comtesse que les accointances

de Lucien avec un bandit inquiétaient bien moins que sa liaison avec

Esther.

--Si vous lisiez les interrogatoires que monsieur Camusot a fait subir

aux deux prévenus, vous verriez que tout dépend de lui...

Après cette phrase, la seule que le procureur général pouvait se

permettre, et après un regard d’une finesse féminine, il se dirigea

vers la porte de son cabinet. Puis il ajouta sur le seuil en se

retournant:--Pardonnez-moi, madame, j’ai deux mots à dire à Bauvan...

Ceci, dans le langage du monde, signifiait pour la comtesse: Je ne peux

pas être témoin de ce qui va se passer entre vous et Camusot.

--Qu’est-ce que c’est que ces interrogatoires? dit alors Léontine avec

douceur à Camusot resté tout penaud devant la femme d’un des plus

grands personnages de l’État.

--Madame, répondit Camusot, un greffier met par écrit les demandes du

juge et les réponses des prévenus, le procès-verbal est signé par le

greffier, par le juge et par les prévenus. Ces procès-verbaux sont les

éléments de la procédure, ils déterminent l’accusation et le renvoi des

accusés devant la cour d’assises.

--Eh bien, reprit-elle, si l’on supprimait ces interrogatoires?...

--Ah! madame, ce serait un crime pour le magistrat...

--C’est un crime bien plus grand de les avoir écrits; mais, en ce

moment, c’est la seule preuve contre Lucien. Voyons, lisez-moi son

interrogatoire afin de savoir s’il nous reste quelque moyen de nous

sauver tous; il ne s’agit pas seulement de moi, qui me donnerais

froidement la mort, il s’agit aussi du bonheur de monsieur de Sérisy.

--Madame, dit Camusot, ne croyez pas que j’aie oublié les égards que je

vous devais, et si monsieur Popinot, par exemple, avait été commis à

cette instruction, vous eussiez été plus malheureuse que vous ne l’êtes

avec moi. Tenez, madame, on a tout saisi chez monsieur Lucien, même vos

lettres...

--Oh! mes lettres!

--Les voici, cachetées, dit le magistrat.

La comtesse, dans son trouble, sonna comme si elle eût été chez elle,

et le garçon de bureau du procureur général entra.

--De la lumière, dit-elle.

Le garçon alluma une bougie et la mit sur la cheminée, pendant que

la comtesse reconnaissait ses lettres, les comptait, les chiffonnait

et les jetait dans le foyer. Bientôt la comtesse mit le feu en se

servant de la dernière lettre tortillée comme d’une torche. Camusot

regardait flamber les papiers assez niaisement en tenant à la main ses

deux procès-verbaux. La comtesse, qui paraissait uniquement occupée

d’anéantir les preuves de sa tendresse, observait le juge du coin de

l’œil. Elle prit son temps, elle calcula ses mouvements, et, avec une

agilité de chatte, elle saisit les deux interrogatoires et les lança

dans le feu; mais Camusot les y reprit, la comtesse s’élança sur le

juge et ressaisit les papiers enflammés. Il s’ensuivit une lutte

pendant laquelle Camusot criait:--Madame! madame! vous attentez à...

Madame...

Un homme s’élança dans le cabinet, et la comtesse ne put retenir un cri

en reconnaissant le comte de Sérisy, suivi de messieurs de Grandville

et de Bauvan. Néanmoins Léontine, qui voulait sauver à tout prix

Lucien, ne lâchait point les terribles papiers timbrés qu’elle tenait

avec une force de tenailles, quoique la flamme eût déjà produit sur sa

peau délicate l’effet des moxas. Enfin Camusot, dont les doigts étaient

également atteints par le feu, parut avoir honte de cette situation,

il abandonna les papiers; il n’en restait plus que la portion serrée

par les mains des deux lutteurs, et que le feu n’avait pu mordre. Cette

scène s’était passée en un laps de temps moins considérable que le

moment d’en lire le récit.

--De quoi pouvait-il s’agir entre vous et madame de Sérisy? demanda le

ministre d’État à Camusot.

Avant que le juge répondît, la comtesse alla présenter les papiers à la

bougie et les jeta sur les fragments de ses lettres que le feu n’avait

pas entièrement consumés.

--J’aurais, dit Camusot, à porter plainte contre madame la comtesse.

--Et qu’a-t-elle fait? demanda le procureur général en regardant

alternativement la comtesse et le juge.

--J’ai brûlé les interrogatoires, répondit en riant la femme à la mode

si heureuse de son coup de tête qu’elle ne sentait pas encore ses

brûlures. Si c’est un crime, eh bien, monsieur peut recommencer ses

affreux gribouillages.

--C’est vrai, répondit Camusot en essayant de retrouver sa dignité.

--Hé bien, tout est pour le mieux, dit le procureur général. Mais,

chère comtesse, il ne faudrait pas prendre souvent de pareilles

libertés avec la magistrature, elle pourrait ne pas voir qui vous êtes.

--Monsieur Camusot résistait bravement à une femme à qui rien ne

résiste, l’honneur de la robe est sauvé! dit en riant le comte de

Bauvan.

--Ah! monsieur Camusot résistait?... dit en riant le procureur général,

il est très fort...

En ce moment, ce grave attentat devint une plaisanterie de jolie femme,

et dont riait Camusot lui-même.

Le procureur général aperçut alors un homme qui ne riait pas. Justement

effrayé par l’attitude et la physionomie du comte de Sérisy, monsieur

de Grandville le prit à part.

--Mon ami, lui dit-il à l’oreille, ta douleur me décide à transiger

pour la première et seule fois de ma vie avec mon devoir.

Le magistrat sonna, son garçon de bureau vint.

--Allez au bureau de la _Gazette des Tribunaux_ dire à maître Massol

de venir, s’il s’y trouve.--Mon cher maître, reprit le procureur

général en attirant Camusot dans l’embrasure de la croisée, allez dans

votre cabinet, refaites avec un greffier l’interrogatoire de l’abbé

Carlos Herrera qui n’étant pas signé de lui, peut se recommencer sans

inconvénient. Vous confronterez demain _ce diplomate espagnol_ avec

messieurs de Rastignac et Bianchon, qui ne reconnaîtront pas en lui

notre Jacques Collin. Sûr de sa mise en liberté, l’abbé signera les

interrogatoires. Mettez dès ce soir en liberté Lucien de Rubempré.

Certes ce n’est pas lui qui parlera de l’interrogatoire dont le

procès-verbal est supprimé... La _Gazette des Tribunaux_ annoncera

demain la mise en liberté immédiate de ce jeune homme. Maintenant,

voyons si la justice souffre de ces mesures? Si l’Espagnol est le

forçat, nous avons mille moyens de le reprendre, de lui faire son

procès, car nous allons éclaircir diplomatiquement sa conduite en

Espagne: Corentin est là... Pouvons-nous tuer le comte, la comtesse

de Sérisy, Lucien pour un vol de sept cent cinquante mille francs,

encore hypothétique et commis d’ailleurs au préjudice de Lucien? ne

vaut-il pas mieux lui laisser perdre cette somme que le perdre de

réputation?... surtout quand il entraîne dans sa chute un ministre

d’État, sa femme et la duchesse de Maufrigneuse... Ce jeune homme est

une orange tachée, ne la pourrissez pas... Ceci est l’affaire d’une

demi-heure. Allez, nous vous attendons. Il est quatre heures et demie,

vous trouverez encore des juges, avertissez-moi si vous pouvez avoir

une ordonnance de non-lieu en règle..., ou bien Lucien attendra jusqu’à

demain matin.

Camusot sortit après avoir salué; mais madame de Sérisy, qui sentait

alors vivement les atteintes du feu, ne lui rendit pas son salut.

Monsieur de Sérisy qui s’était élancé subitement hors du cabinet

pendant que le procureur-général parlait au juge, revint alors avec un

petit pot de cire vierge, et pansa les mains de sa femme en lui disant

à l’oreille:--Léontine, pourquoi venir ici sans me prévenir?

--Pauvre ami! lui répondit-elle à l’oreille, pardonnez-moi, je parais

folle; mais il s’agissait de vous autant que de moi.

--Aimez ce jeune homme, si la fatalité le veut, mais ne laissez pas

tant voir votre passion!... répondit le pauvre mari.

--Allons, chère comtesse, dit monsieur de Grandville après avoir causé

pendant quelque temps avec le comte Octave, j’espère que vous emmènerez

monsieur de Rubempré dîner chez vous ce soir.

Cette quasi promesse produisit une telle réaction sur madame de Sérisy,

qu’elle pleura.

--Je croyais ne plus avoir de larmes, dit-elle en souriant. Ne

pourriez-vous pas, reprit-elle, faire attendre ici monsieur de

Rubempré?...

--Je vais tâcher de trouver des huissiers pour nous l’amener, afin

d’éviter qu’il soit accompagné de gendarmes, répondit monsieur de

Grandville.

--Vous êtes bon comme Dieu! répondit-elle au procureur-général avec une

effusion qui rendit sa voix une musique divine.

--C’est toujours ces femmes-là, se dit le comte Octave, qui sont

délicieuses, irrésistibles!...

Et il eut un accès de mélancolie en pensant à sa femme (Voir

_Honorine_, SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE).

Pendant que jolies femmes, ministres, magistrats, conspiraient tous

pour sauver Lucien, voici ce qui se passait à la Conciergerie.

En passant par le guichet, Lucien avait dit au greffe que monsieur

Camusot lui permettait d’écrire, et il demanda des plumes, de l’encre

et du papier, qu’un surveillant eut aussitôt l’ordre de lui porter sur

un mot dit à l’oreille du directeur par l’huissier de Camusot. Pendant

le peu de temps que le surveillant mit à chercher et à monter chez

Lucien ce qu’il attendait, ce pauvre jeune homme, à qui l’idée de sa

confrontation avec Jacques Collin était insupportable, tomba dans une

de ces méditations fatales où l’idée du suicide à laquelle il avait

déjà cédé sans avoir pu l’accomplir, arrive à la manie. Selon quelques

grands médecins _aliénistes_, le suicide, chez certaines organisations,

est la terminaison d’une aliénation mentale; or, depuis son

arrestation, Lucien en avait fait une idée fixe. La lettre d’Esther,

relue plusieurs fois, augmenta l’intensité de son désir de mourir, en

lui remettant en mémoire le dénoûment de Roméo rejoignant Juliette.

Voici ce qu’il écrivit.

»CECI EST MON TESTAMENT.

»A la Conciergerie, ce quinze mai 1830.

»Je soussigné donne et lègue aux enfants de ma sœur, madame Ève

Chardon, femme de David Séchard, ancien imprimeur à Angoulême,

et de monsieur David Séchard, la totalité des biens meubles et

immeubles qui m’appartiendront au jour de mon décès, déduction faite

des payements et des legs que je prie mon exécuteur testamentaire

d’accomplir.

»Je supplie monsieur de Sérisy d’accepter la charge d’être mon

exécuteur testamentaire.

»Il sera payé 1º à monsieur l’abbé Carlos Herrera la somme de trois

cent mille francs, 2º à monsieur le baron de Nucingen, celle de

quatorze cent mille francs, qui sera réduite de sept cent cinquante

mille francs, si les sommes soustraites chez mademoiselle Esther se

retrouvent.

»Je donne et lègue, comme héritier de mademoiselle Esther Gobseck,

une somme de sept cent soixante mille francs aux hospices de Paris

pour fonder un asile spécialement consacré aux filles publiques qui

voudront quitter leur carrière de vice et de perdition.

»En outre, je lègue aux hospices la somme nécessaire à l’achat d’une

inscription de rentes de trente mille francs en cinq pour cent.

Les intérêts annuels seront employés, par chaque semestre, à la

délivrance des prisonniers pour dettes dont les créances s’élèveront

au maximum à deux mille francs. Les administrateurs des hospices

choisiront parmi les plus honorables des détenus pour dettes.

»Je prie monsieur de Sérisy de consacrer une somme de quarante mille

francs à un monument à élever au cimetière de l’Est à mademoiselle

Esther, et je demande à être inhumé auprès d’elle. Cette tombe devra

être faite comme les anciens tombeaux, elle sera carrée; nos deux

statues en marbre blanc seront couchées sur le couvercle, les têtes

appuyées sur des coussins, les mains jointes et levées vers le ciel.

Cette tombe n’aura pas d’inscription.

»Je prie monsieur le comte de Sérisy de remettre à monsieur Eugène de

Rastignac la toilette en or qui se trouve chez moi, comme souvenir.

»Enfin, à ce titre, je prie mon exécuteur testamentaire d’agréer le

don que je lui fais de ma bibliothèque.

»LUCIEN CHARDON DE RUBEMPRÉ.»

Ce testament fut enveloppé dans une lettre adressée à monsieur le comte

de Grandville, procureur général de la cour royale de Paris, et ainsi

conçue:

«Monsieur le comte,

»Je vous confie mon testament. Quand vous aurez déplié cette lettre,

je ne serai plus. Dans le désir de recouvrer ma liberté, j’ai répondu

si lâchement à des interrogations captieuses de monsieur Camusot, que

malgré mon innocence, je puis être mêlé dans un procès infâme. En me

supposant acquitté, sans blâme, la vie serait encore impossible pour

moi, d’après les susceptibilités du monde.

»Remettez, je vous prie, la lettre ci-incluse à l’abbé Carlos Herrera

sans l’ouvrir, et faites parvenir à monsieur Camusot la rétractation

en forme que je joins sous ce pli.

»Je ne pense pas qu’on ose attenter au cachet d’un paquet qui vous

est destiné. Dans cette confiance, je vous dis adieu, vous offrant

pour la dernière fois mes respects et vous priant de croire qu’en

vous écrivant je vous donne une marque de ma reconnaissance pour

toutes les bontés que vous avez eues pour votre serviteur.

»LUCIEN DE R.»

La Comédie humaine - Volume 12. Scènes de la vie parisienne et scènes de la vie politique · 第 16 / 104 题