(MON DERNIER JOUR, A DIX HEURES DU MATIN.)
«Mon Lucien, je n’ai pas une heure à vivre. A onze heures je serai
morte, et je mourrai sans aucune douleur. J’ai payé cinquante mille
francs une jolie petite groseille noire contenant un poison qui tue
avec la rapidité de l’éclair. Ainsi, ma biche, tu pourras te dire:
«Ma petite Esther n’a pas souffert...» Oui, je n’aurai souffert qu’en
t’écrivant ces pages.
»Ce monstre qui m’a si chèrement achetée, en sachant que le jour où
je me regarderais comme à lui n’aurait pas de lendemain, Nucingen
vient de partir, ivre comme un ours qu’on aurait grisé. Pour la
première et la dernière fois de ma vie, j’ai pu comparer mon ancien
métier de fille de joie à la vie de l’amour, superposer la tendresse
qui s’épanouit dans l’infini à l’horreur du devoir qui voudrait
s’anéantir au point de ne pas laisser de place au baiser. Il fallait
ce dégoût pour trouver la mort adorable... J’ai pris un bain;
j’aurais voulu pouvoir faire venir le confesseur du couvent où j’ai
reçu le baptême, me confesser, et me laver l’âme. Mais c’est assez
de prostitution comme cela, ce serait profaner un sacrement, et je
me sens d’ailleurs baignée dans les eaux d’un repentir sincère. Dieu
fera de moi ce qu’il voudra.
»Laissons toutes ces pleurnicheries, je veux être pour toi ton Esther
jusqu’au dernier moment, ne pas t’ennuyer de ma mort, de l’avenir, du
bon Dieu, qui ne serait pas bon s’il me tourmentait dans l’autre vie
quand j’ai dévoré tant de douleurs dans celle-ci...
»J’ai ton délicieux portrait fait par madame de Mirbel devant moi.
Cette feuille d’ivoire me consolait de ton absence, je la regarde
avec ivresse en t’écrivant mes dernières pensées, en te peignant
les derniers battements de mon cœur. Je te mettrai sous ce pli le
portrait, car je ne veux pas qu’on le pille ni qu’on le vende. La
seule pensée de savoir ce qui a fait ma joie confondu sous le vitrage
d’un marchand parmi des dames et des officiers de l’empire, ou des
drôleries chinoises, me donne la petite mort. Ce portrait, mon
mignon, efface-le, ne le donne à personne... à moins que ce présent
ne te rende le cœur de cette latte qui marche et qui porte des robes,
de cette Clotilde de Grandlieu, qui te fera des _noirs_ en dormant,
tant elle a les os pointus... Oui, j’y consens, je te serais encore
bonne à quelque chose comme de mon vivant. Ah! pour te faire plaisir,
ou si cela t’eût seulement fait rire, je me serais tenue devant un
brasier en ayant dans la bouche une pomme pour te la cuire! Ma mort
te sera donc utile encore... J’aurais troublé ton ménage... Oh! cette
Clotilde, je ne la comprends pas! Pouvoir être ta femme, porter ton
nom, ne te quitter ni jour ni nuit, être à toi, et faire des façons!
il faut être du faubourg Saint-Germain pour cela! et n’avoir pas dix
livres de chair sur les os...
»Pauvre Lucien! cher ambitieux manqué, je songe à ton avenir! Va,
tu regretteras plus d’une fois ton pauvre chien fidèle, cette bonne
fille qui volait pour toi, qui se serait laissé traîner en cour
d’assises pour assurer ton bonheur, dont la seule occupation était
de rêver à tes plaisirs, de t’en inventer, qui avait de l’amour pour
toi dans les cheveux, dans les pieds, dans les oreilles, enfin ta
_ballerina_ dont tous les regards étaient autant de bénédictions;
qui, durant six ans, n’a pensé qu’à toi, qui fut si bien ta chose
que je n’ai jamais été qu’une émanation de ton âme comme la lumière
est celle du soleil. Mais enfin, faute d’argent et d’honneur, hélas!
je ne puis pas être ta femme... J’ai toujours pourvu à ton avenir en
te donnant tout ce que j’ai... Viens aussitôt cette lettre reçue, et
prends ce qui sera sous mon oreiller, car je me défie des gens de la
maison...
»Vois-tu, je veux être belle en morte, je me coucherai, je m’étendrai
dans mon lit, je me _poserai_, quoi! Puis je presserai la groseille
contre le voile du palais, et je ne serai défigurée ni par des
convulsions, ni par une posture ridicule.
»Je sais que madame de Sérisy s’est brouillée avec toi, rapport à
moi; mais, vois-tu, mon chat, quand elle saura que je suis morte,
elle te pardonnera, tu la cultiveras, elle te mariera bien, si les
Grandlieu persistent dans leurs refus.
»Mon nini, je ne veux pas que tu fasses de grands hélas en apprenant
ma mort. D’abord, je dois te dire que l’heure d’onze heures du lundi
13 mai n’est que la terminaison d’une longue maladie qui a commencé
le jour où, sur la terrasse de Saint-Germain, vous m’avez rejetée
dans mon ancienne carrière... On a mal à l’âme comme on a mal au
corps. Seulement l’âme ne peut pas se laisser bêtement souffrir comme
le corps, le corps ne soutient pas l’âme comme l’âme soutient le
corps, et l’âme a le moyen de se guérir dans la réflexion qui fait
recourir au litre de charbon des couturières. Tu m’as donné toute une
vie avant-hier en me disant que si Clotilde te refusait encore, tu
m’épouserais. C’eût été pour nous deux un grand malheur, je serais
morte davantage, pour ainsi dire; car il y a des morts plus ou moins
amères. Jamais le monde ne nous aurait acceptés.
»Voici deux mois que je réfléchis à bien des choses, va! Une pauvre
fille est dans la boue, comme j’y étais avant mon entrée au couvent;
les hommes la trouvent belle, ils la font servir à leurs plaisirs
en se dispensant d’égards, ils la renvoient à pied après être allés
la chercher en voiture; s’ils ne lui crachent pas à la figure,
c’est qu’elle est préservée de cet outrage par sa beauté; mais
moralement, ils font pis. Eh bien! que cette fille hérite de cinq à
six millions, elle sera recherchée par des princes, elle sera saluée
avec respect quand elle passera dans sa voiture, elle pourra choisir
parmi les plus anciens écussons de France et de Navarre. Ce monde,
qui nous aurait dit raca en voyant deux beaux êtres unis et heureux,
a constamment salué madame de Staël, malgré ses farces, parce
qu’elle avait deux cent mille livres de rentes. Le monde, qui plie
devant l’argent ou la Gloire, ne veut pas plier devant le bonheur,
ni devant la vertu; car j’aurais fait du bien... Oh! combien de
larmes aurais-je séchées!... autant je crois que j’en ai versé! Oui,
j’aurais voulu ne vivre que pour toi et pour la charité.
»Voilà les réflexions qui me rendent la mort adorable. Ainsi ne fais
pas de lamentations, mon bon chat? Dis-toi souvent: il y a eu deux
bonnes filles, deux belles créatures, qui toutes deux sont mortes
pour moi, sans m’en vouloir, qui m’adoraient; élève dans ton cœur
un souvenir à Coralie, à Esther, et va ton train! Te souviens-tu du
jour où tu m’as montré vieille, ratatinée, en capote vert-melon, en
douillette puce à taches de graisse noire, la maîtresse d’un poëte
d’avant la Révolution, à peine réchauffée par le soleil, quoiqu’elle
se fût mise en espalier aux Tuileries, et s’inquiétant d’un horrible
carlin, le dernier des carlins! Tu sais, elle avait eu des laquais,
des équipages, un hôtel! je t’ai dit alors:--Il vaut mieux mourir à
trente ans! Eh bien! ce jour-là, tu m’as trouvée pensive, tu as fait
des folies pour me distraire; et, entre deux baisers, je t’ai dit
encore:--Tous les jours les jolies femmes sortent du spectacle avant
la fin!... Eh bien! je n’ai pas voulu voir la dernière pièce, voilà
tout...
»Tu dois me trouver bavarde, mais c’est mon dernier _ragot_. Je
t’écris comme je te parlais, et je veux te parler gaiement. Les
couturières qui se lamentent m’ont toujours fait horreur; tu sais que
j’avais su _bien_ mourir une fois déjà, à mon retour de ce fatal bal
de l’Opéra, où l’on t’a dit que j’avais été fille!
»Oh! non, mon nini, ne donne jamais ce portrait, si tu savais
avec quels flots d’amour je viens de m’abîmer dans tes yeux en
les regardant avec ivresse pendant une pause que j’ai faite... tu
penserais, en y reprenant l’amour que j’ai tâché d’incruster sur cet
ivoire, que l’âme de ta biche aimée est là.
»Une morte qui demande l’aumône, en voilà du comique?... Allons, il
faut savoir se tenir tranquille dans sa tombe.
»Tu ne sais pas combien ma mort paraîtrait héroïque aux imbéciles
s’ils savaient que cette nuit Nucingen m’a offert deux millions si
je voulais l’aimer comme je t’aimais. Il sera joliment volé quand
il saura que je lui ai tenu parole en crevant de lui. J’ai tout
tenté pour continuer à respirer l’air que tu respires. J’ai dit à
ce gros voleur:--Voulez-vous être aimé, comme vous le demandez, je
m’engagerai même à ne jamais revoir Lucien...--Que faut-il faire?...
a-t-il demandé.--Donnez-moi deux millions pour lui?... Non! si tu
avais vu sa grimace? Ah! j’en aurais ri, si ça n’avait pas été si
tragique pour moi.--Évitez-vous un refus! lui ai-je dit. Je le vois,
vous tenez plus à deux millions qu’à moi. Une femme est toujours bien
aise de savoir ce qu’elle vaut, ai-je ajouté en lui tournant le dos.
»Ce vieux coquin saura dans quelques heures que je ne plaisantais pas.
»Qu’est-ce qui te fera comme moi ta raie dans les cheveux? Bah! je
ne veux plus penser à rien de la vie, je n’ai plus que cinq minutes,
je les donne à Dieu; n’en sois pas jaloux, mon cher ange, je veux
lui parler de toi, lui demander ton bonheur pour prix de ma mort,
et de mes punitions dans l’autre monde. Ça m’ennuie bien d’aller
dans l’enfer, j’aurais voulu voir les anges pour savoir s’ils te
ressemblent...
»Adieu, mon nini, adieu! je te bénis de tout mon malheur. Jusque dans
la tombe je serai
»Ton ESTHER.....»
»Onze heures sonnent. J’ai fait ma dernière prière, je vais me
coucher pour mourir. Encore une fois, adieu! Je voudrais que la
chaleur de ma main laissât là mon âme comme j’y mets un dernier
baiser, et je veux encore une fois te nommer mon gentil minet,
quoique tu sois la cause de la mort de ton
»ESTHER.»
* * * * *
Un mouvement de jalousie pressa le cœur du juge en terminant la lecture
de la seule lettre d’un suicide qu’il eût vue écrite avec cette gaieté,
quoique ce fût une gaieté fébrile, et le dernier effort d’une tendresse
aveugle.
--Qu’a-t-il donc de particulier pour être aimé ainsi!... pensa-t-il en
répétant ce que disent tous les hommes qui n’ont pas le don de plaire
aux femmes.
--S’il vous est possible de prouver non-seulement que vous n’êtes
pas Jacques Collin, forçat libéré, mais encore que vous êtes bien
réellement don Carlos Herrera, chanoine de Tolède, envoyé secret de sa
majesté Ferdinand VII, dit le juge à Jacques Collin, vous serez mis en
liberté, car l’impartialité qu’exige mon ministère m’oblige à vous dire
que je reçois à l’instant une lettre de la demoiselle Esther Gobseck où
elle avoue l’intention de se donner la mort, et où elle émet sur ses
domestiques des soupçons qui paraissent les désigner comme étant les
auteurs de la soustraction des sept cent cinquante mille francs.
En parlant, monsieur Camusot comparait l’écriture de la lettre avec
celle du testament, et il fut évident pour lui que la lettre était bien
écrite par la même personne qui avait fait le testament.
--Monsieur, vous vous êtes trop pressé de croire à un crime, ne vous
pressez pas de croire à un vol.
--Ah!... dit Camusot en jetant un regard de juge sur le prévenu.
--Ne croyez pas que je me compromette en vous disant que cette somme
peut se retrouver, reprit Jacques Collin en faisant entendre au juge
qu’il comprenait son soupçon. Cette pauvre fille était bien aimée par
ses gens; et, si j’étais libre, je me chargerais de chercher un argent
qui maintenant appartient à l’être que j’aime le plus au monde, à
Lucien!... Auriez-vous la bonté de me permettre de lire cette lettre,
ce sera bientôt fait... c’est la preuve de l’innocence de mon cher
enfant... vous ne pouvez pas craindre que je l’anéantisse... ni que
j’en parle, je suis au secret...
--Au secret!... s’écria le magistrat, vous n’y serez plus... C’est moi
qui vous prie d’établir le plus promptement possible votre état, ayez
recours à votre ambassadeur si vous voulez...
Et il tendit la lettre à Jacques Collin. Camusot était heureux de
sortir d’embarras, de pouvoir satisfaire le procureur général, mesdames
de Maufrigneuse et de Sérisy. Néanmoins il examina froidement et
curieusement la figure de son prévenu pendant qu’il lisait la lettre
de la courtisane; et, malgré la sincérité des sentiments qui s’y
peignaient, il se disait:--C’est pourtant bien là une physionomie de
bagne.
--Voilà comme on l’aime!... dit Jacques Collin en rendant la lettre...
Et il fit voir à Camusot une figure baignée de larmes.--Si vous le
connaissiez! reprit-il, c’est une âme si jeune, si fraîche, une beauté
si magnifique, un enfant, un poëte... On éprouve irrésistiblement le
besoin de se sacrifier à lui, de satisfaire ses moindres désirs. Ce
cher Lucien est si ravissant quand il est câlin...
--Allons, dit le magistrat en faisant encore un effort pour découvrir
la vérité, vous ne pouvez pas être Jacques Collin...
--Non, monsieur... répondit le forçat.
Et Jacques Collin se fit plus que jamais don Carlos Herrera. Dans son
désir de terminer son œuvre, il s’avança vers le juge, l’emmena dans
l’embrasure de la croisée et prit les manières d’un prince de l’Église,
en prenant le ton des confidences.
--J’aime tant cet enfant, monsieur, que s’il fallait être le criminel
pour qui vous me prenez afin d’éviter un désagrément à cette idole de
mon cœur, je m’accuserais, dit-il à voix basse. J’imiterais la pauvre
fille qui s’est tuée à son profit. Aussi, monsieur, vous supplié-je de
m’accorder une faveur, c’est de mettre Lucien en liberté sur-le-champ.
--Mon devoir s’y oppose, dit Camusot avec bonhomie; mais, s’il est avec
le ciel des accommodements, la Justice sait avoir des égards, et, si
vous pouvez me donner de bonnes raisons... Parlez, ceci ne sera pas
écrit...
--Eh! bien, reprit Jacques Collin trompé par la bonhomie de Camusot, je
sais tout ce que ce pauvre enfant souffre en ce moment, il est capable
d’attenter à ses jours en se voyant en prison...
--Oh! quant à cela, dit Camusot en faisant un haut-le-corps.
--Vous ne savez pas qui vous obligez en m’obligeant, ajouta Jacques
Collin qui voulut remuer d’autres cordes. Vous rendez service à un
Ordre plus puissant que des comtesses de Sérisy, que des duchesses de
Maufrigneuse qui ne vous pardonneront pas d’avoir eu dans votre cabinet
leurs lettres..., dit-il en montrant deux liasses parfumées... Mon
Ordre a de la mémoire.
--Monsieur! dit Camusot, assez. Cherchez d’autres raisons à me donner.
Je me dois autant au prévenu qu’à la vindicte publique.
--Eh! bien, croyez-moi, je connais Lucien, c’est une âme de femme, de
poëte et de méridional, sans consistance ni volonté, reprit Jacques
Collin, qui crut avoir enfin deviné que le juge leur était acquis.
Vous êtes certain de l’innocence de ce jeune homme, ne le tourmentez
pas, ne le questionnez point; remettez-lui cette lettre, annoncez-lui
qu’il est l’héritier d’Esther, et rendez-lui la liberté... Si vous
agissez autrement, vous en serez au désespoir; tandis que si vous le
relaxez purement et simplement, je vous expliquerai, moi (gardez-moi au
secret), demain, ce soir tout ce qui pourrait vous sembler mystérieux
dans cette affaire, et les raisons de la poursuite acharnée dont je
suis l’objet; mais je risquerai ma vie, on en veut à ma tête depuis
cinq ans... Lucien libre, riche et marié à Clotilde de Grandlieu,
ma tâche ici-bas est accomplie, je ne défendrai plus ma peau... Mon
persécuteur est un espion de votre dernier roi...
--Ah! Corentin!
--Ah! il se nomme Corentin... je vous remercie... Eh bien, Monsieur,
voulez-vous me promettre de faire ce que je vous demande?
--Un juge ne peut et ne doit rien promettre. Coquart! dites
à l’huissier et aux gendarmes de reconduire le prévenu à la
Conciergerie...--Je donnerai des ordres pour que ce soir vous soyez à
la pistole, ajouta-t-il avec douceur en faisant un léger salut de tête
au prévenu.
Frappé de la demande que Jacques Collin venait de lui adresser et se
rappelant l’insistance qu’il avait mise à être interrogé le premier, en
s’appuyant sur son état de maladie, Camusot reprit toute sa défiance.
En écoutant ses soupçons indéterminés, il vit le prétendu moribond
allant, marchant comme un Hercule, ne faisant plus aucune des singeries
si bien jouées qui en avaient signalé l’entrée.
--Monsieur?...
Jacques Collin se retourna.
--Mon greffier, malgré votre refus de le signer, va vous lire le
procès-verbal de votre interrogatoire.
Le prévenu jouissait d’une admirable santé, le mouvement par lequel il
vint s’asseoir près du greffier fut un dernier trait de lumière pour le
juge.
--Vous avez été promptement guéri? dit Camusot.
--Je suis pincé, pensa Jacques Collin. Puis il répondit à haute
voix:--La joie, monsieur, est la seule panacée qui existe... cette
lettre, la preuve d’une innocence dont je ne doutais pas... voilà le
grand remède.
Le juge suivit son prévenu d’un regard pensif lorsque l’huissier et les
gendarmes l’entourèrent; puis il fit le mouvement d’un homme qui se
réveille, et jeta la lettre d’Esther sur le bureau de son greffier.
--Coquart, copiez cette lettre!...
S’il est dans la nature de l’homme de se défier de ce qu’on le supplie
de faire quand la chose demandée est contre ses intérêts ou contre son
devoir, souvent même quand elle lui est indifférente, ce sentiment est
la loi du juge d’instruction. Plus le prévenu, dont l’état n’était
pas encore fixé, fit apercevoir de nuages à l’horizon dans le cas où
Lucien serait interrogé, plus cet interrogatoire parut nécessaire à
Camusot. Cette formalité n’eût pas été, d’après le Code et les usages,
indispensable, qu’elle était exigée par la question de l’identité de
l’abbé Carlos. Dans toutes les carrières, il existe une conscience de
métier. A défaut de curiosité, Camusot aurait questionné Lucien par
honneur de magistrat comme il venait de questionner Jacques Collin,
en déployant les ruses que se permet le magistrat le plus intègre. Le
service à rendre, son avancement, tout passait chez Camusot après le
désir de savoir la vérité, de la deviner, quitte à la taire. Il jouait
du tambour sur les vitres en s’abandonnant au cours fluviatile de ses
conjectures, car alors la pensée est comme une rivière qui parcourt
mille contrées. Amants de la vérité, les magistrats sont comme les
femmes jalouses, ils se livrent à mille suppositions et les fouillent
avec le poignard du soupçon comme le sacrificateur antique éventrait
les victimes; puis ils s’arrêtent non pas au vrai, mais au probable,
et ils finissent par entrevoir le vrai. Une femme interroge un homme
aimé comme le juge interroge un criminel. En de telles dispositions, un
éclair, un mot, une inflexion de voix, une hésitation suffisent pour
indiquer le fait, la trahison, le crime cachés.
--La manière dont il vient de peindre son dévouement à son fils (si
c’est son fils) me ferait croire qu’il s’est trouvé dans la maison de
cette fille pour veiller au grain; et, ne se doutant pas que l’oreiller
de la morte cachait un testament, il aura pris, pour son fils, les
sept cent cinquante mille francs, _par provision_!... Voilà la raison
de sa promesse de faire retrouver la somme. Monsieur de Rubempré se
doit à lui-même et doit à la justice d’éclaircir l’état civil de son
père... Et me promettre la protection de son Ordre (son Ordre!) si je
n’interroge pas Lucien!...
Il resta sur cette pensée.
Comme on vient de le voir, un magistrat instructeur dirige un
interrogatoire à son gré. Libre à lui d’avoir de la finesse ou d’en
manquer. Un interrogatoire, ce n’est rien, et c’est tout. Là gît la
saveur. Camusot sonna, l’huissier était revenu. Il donna l’ordre
d’aller chercher monsieur Lucien de Rubempré, mais en recommandant
qu’il ne communiquât avec qui que ce soit pendant le trajet. Il était
alors deux heures après midi.
--Il y a un secret, se dit en lui-même le juge, et ce secret doit être
bien important. Le raisonnement de mon amphibie, qui n’est ni prêtre,
ni séculier, ni forçat, ni Espagnol, mais qui ne veut pas laisser
sortir de la bouche de son protégé quelque parole terrible, est ceci:
«Le poëte est faible, il est femme; il n’est pas comme moi, qui suis
l’Hercule de la diplomatie, et vous lui arracherez facilement notre
secret!» Eh bien! nous allons tout savoir de l’innocent!...
Et il continua de frapper le bord de sa table avec son couteau
d’ivoire, pendant que son greffier copiait la lettre d’Esther. Combien
de bizarreries dans l’usage de nos facultés! Camusot supposait tous
les crimes possibles, et passait à côté du seul que le prévenu avait
commis, le faux testament au profit de Lucien. Que ceux dont l’envie
attaque la position des magistrats veuillent bien songer à cette vie
passée en des soupçons continuels, à ces tortures imposées par ces gens
à leur esprit, car les affaires civiles ne sont pas moins tortueuses
que les instructions criminelles, et ils penseront peut-être que le
prêtre et le magistrat ont un harnais également lourd, également garni
de pointes à l’intérieur. Toute profession d’ailleurs a son cilice et
ses casse-têtes chinois.
Vers deux heures, monsieur Camusot vit entrer Lucien de Rubempré, pâle,
défait, les yeux rouges et gonflés, enfin dans un état d’affaissement
qui lui permit de comparer la nature à l’art, le moribond vrai au
moribond de théâtre. Le trajet fait de la Conciergerie au cabinet
du juge entre deux gendarmes précédés d’un huissier avait porté le
désespoir à son comble chez Lucien. Il est dans l’esprit du poëte de
préférer un supplice à un jugement. En voyant cette nature entièrement
dénuée du courage moral qui fait le juge et qui venait de se manifester
si puissamment chez l’autre prévenu, monsieur Camusot eut pitié de
cette facile victoire, et ce mépris lui permit de porter des coups
décisifs, en lui laissant cette affreuse liberté d’esprit qui distingue
le tireur quand il s’agit d’abattre des poupées.
--Remettez-vous, monsieur de Rubempré, vous êtes en présence d’un
magistrat empressé de réparer le mal que fait involontairement la
justice par une arrestation préventive, quand elle est sans fondement.
Je vous crois innocent, vous allez être libre immédiatement. Voici
la preuve de votre innocence: une lettre gardée par votre portière
en votre absence, et qu’elle vient d’apporter. Dans le trouble causé
par la descente de la justice et par la nouvelle de votre arrestation
à Fontainebleau, cette femme avait oublié cette lettre qui vient de
mademoiselle Esther Gobseck... Lisez!
Lucien prit la lettre, la lut et fondit en larmes. Il sanglota sans
pouvoir articuler une parole. Après un quart d’heure, temps pendant
lequel Lucien eut beaucoup de peine à retrouver de la force, le
greffier lui présenta la copie de la lettre et le pria de signer
une _pour copie conforme à l’original à représenter à première
réquisition tant que durera l’instruction du procès_, en lui offrant de
collationner; mais Lucien s’en rapporta naturellement à la parole de
Coquart quant à l’exactitude.
--Monsieur, dit le juge d’un air plein de bonhomie, il est néanmoins
difficile de vous mettre en liberté sans avoir rempli nos formalités
et sans vous avoir adressé quelques questions... C’est presque comme
témoin que je vous requiers de répondre. A un homme comme vous, je
croirais presque inutile de faire observer que le serment de dire
toute la vérité n’est pas ici seulement un appel à votre conscience,
mais encore une nécessité de votre position, ambiguë pour quelques
instants. La vérité ne peut rien sur vous quelle qu’elle soit; mais le
mensonge vous enverrait en cour d’assises, et me forcerait à vous faire
reconduire à la Conciergerie, tandis qu’en répondant franchement à mes
questions vous coucherez ce soir chez vous, et vous serez réhabilité
par cette nouvelle que publieront les journaux: «Monsieur de Rubempré,
arrêté hier à Fontainebleau, a été sur-le-champ élargi après un très
court interrogatoire.»
Ce discours produisit une vive impression sur Lucien, et en voyant les
dispositions de son prévenu, le juge ajouta:--Je vous le répète, vous
étiez soupçonné de complicité dans un meurtre par empoisonnement sur
la personne de la demoiselle Esther, il y a preuve de son suicide,
tout est dit; mais on a soustrait une somme de sept cent cinquante
mille francs qui dépend de la succession, et vous êtes l’héritier;
il y là malheureusement un crime. Ce crime a précédé la découverte
du testament. Or, la justice a des raisons de croire qu’une personne
qui vous aime, autant que vous aimait cette demoiselle Esther, s’est
permis ce crime à votre profit...--Ne m’interrompez pas, dit Camusot
en imposant par un geste silence à Lucien qui voulait parler, je ne
vous interroge pas encore. Je veux vous faire bien comprendre combien
votre honneur est intéressé dans cette question. Abandonnez le faux,
le misérable point d’honneur qui lie entre eux les complices, et dites
toute la vérité?
On a dû déjà remarquer l’excessive disproportion des armes dans
cette lutte entre les prévenus et les juges d’instruction. Certes la
négation habilement maniée a pour elle l’absolu de sa forme et suffit
à la défense du criminel; mais c’est en quelque sorte une panoplie
qui devient écrasante quand le stylet de l’interrogation y trouve un
joint. Dès que la dénégation est insuffisante contre certains faits
évidents, le prévenu se trouve entièrement à la discrétion du juge.
Supposez maintenant un demi-criminel, comme Lucien, qui, sauvé d’un
premier naufrage de sa vertu, pourrait s’amender et devenir utile à
son pays, il périra dans les traquenards de l’instruction. Le juge
rédige un procès-verbal très sec, une analyse fidèle des questions et
des réponses; mais de ses discours insidieusement paternels, de ses
remontrances captieuses dans le genre de celle-ci, rien n’en reste. Les
juges de la juridiction supérieure et les jurés voient les résultats
sans connaître les moyens. Aussi, selon quelques bons esprits, le
jury serait-il excellent, comme en Angleterre, pour procéder à
l’instruction. La France a joui de ce système pendant un certain
temps. Sous le code de brumaire an IV, cette institution s’appelait le
jury d’accusation par opposition au jury de jugement. Quant au procès
définitif, si l’on en revenait aux jurys d’accusation, il devrait être
attribué aux cours royales, sans concours de jurés.
--Maintenant, dit Camusot après une pause, comment vous appelez-vous?
Monsieur Coquart, attention!... dit-il au greffier.
--Lucien Chardon, de Rubempré.
--Vous êtes né?
--A Angoulême...
Et Lucien donna le jour, le mois et l’année.
--Vous n’avez pas eu de patrimoine?
--Aucun.
--Vous avez néanmoins fait, pendant un premier séjour à Paris, des
dépenses considérables, relativement à votre peu de fortune?
--Oui, monsieur; mais, à cette époque, j’ai eu dans mademoiselle
Coralie une amie excessivement dévouée et que j’ai eu le malheur de
perdre. Ce fut le chagrin causé par cette mort qui me ramena dans mon
pays.
--Bien, monsieur, dit Camusot. Je vous loue de votre franchise, elle
sera bien appréciée.
Lucien entrait, comme on le voit, dans la voie d’une confession
générale.
--Vous avez fait des dépenses bien plus considérables encore à votre
retour d’Angoulême à Paris, reprit Camusot, vous avez vécu comme un
homme qui aurait environ soixante mille francs de rentes.
--Oui, monsieur...
--Qui vous fournissait cet argent?
--Mon protecteur, l’abbé Carlos Herrera.
--Où l’avez-vous connu?
--Je l’ai rencontré sur la grande route, au moment où j’allais me
débarrasser de la vie par un suicide...
--Vous n’aviez jamais entendu parler de lui dans votre famille, à votre
mère?...
--Jamais.
--Votre mère ne vous a jamais dit avoir rencontré d’Espagnol?
--Jamais...
--Pouvez-vous vous rappeler le mois, l’année où vous vous êtes lié avec
la demoiselle Esther?
--Vers la fin de 1823, à un petit théâtre du boulevard.
--Elle a commencé par vous coûter de l’argent?
--Oui, monsieur.
--Dernièrement, dans le désir d’épouser mademoiselle de Grandlieu, vous
avez acheté les restes du château de Rubempré, vous y avez joint des
terres pour un million, vous avez dit à la famille Grandlieu que votre
sœur et votre beau-frère venaient de faire un héritage considérable et
que vous deviez ces sommes à leur libéralité?... Avez-vous dit cela,
monsieur, à la famille Grandlieu?
--Oui, monsieur.
--Vous ignorez la cause de la rupture de votre mariage?
--Entièrement, monsieur.
--Eh bien, la famille de Grandlieu a envoyé chez votre beau-frère un
des plus respectables avoués de Paris pour prendre des renseignements.
A Angoulême, l’avoué, d’après les aveux mêmes de votre sœur et de
votre beau-frère, a su que non-seulement ils vous avaient prêté peu
de chose, mais encore que leur héritage se composait d’immeubles,
assez importants, il est vrai, mais la somme des capitaux s’élevait à
peine à deux cent mille francs... Vous ne devez pas trouver étrange
qu’une famille comme celle de Grandlieu recule devant une fortune dont
l’origine ne se justifie pas... Voilà, monsieur, où vous a conduit un
mensonge...
Lucien fut glacé par cette révélation, et le peu de force d’esprit
qu’il conservait l’abandonna.
--La police et la justice savent tout ce qu’elles veulent savoir, dit
Camusot, songez bien à ceci. Maintenant, reprit-il en pensant à la
qualité de père que s’était donnée Jacques Collin, connaissez-vous qui
est ce prétendu Carlos Herrera?
--Oui, monsieur, mais je l’ai su trop tard...
--Comment trop tard? Expliquez-vous!
--Ce n’est pas un prêtre, ce n’est pas un Espagnol, c’est...
--Un forçat évadé, dit vivement le juge.
--Oui, répondit Lucien. Quand le fatal secret me fut révélé, j’étais
son obligé, j’avais cru me lier avec un respectable ecclésiastique...
--Jacques Collin... dit le juge en commençant une phrase.
--Oui, Jacques Collin, répéta Lucien, c’est son nom.
--Bien. Jacques Collin, reprit monsieur Camusot, vient d’être reconnu
tout à l’heure par une personne, et s’il nie encore son identité,
c’est, je crois, dans votre intérêt. Mais je vous demandais si vous
saviez qui cet homme était dans le but de relever une autre imposture
de Jacques Collin.
Lucien eut aussitôt comme un fer rouge dans les entrailles en entendant
cette terrifiante observation.
--Ignorez-vous, dit le juge en continuant, qu’il prétend être votre
père pour justifier l’extraordinaire affection dont vous êtes l’objet?
--Lui! mon père!... oh! monsieur!... il a dit cela!
--Soupçonnez-vous d’où provenaient les sommes qu’il vous remettait;
car, s’il faut en croire la lettre que vous avez entre les mains, la
demoiselle Esther, cette pauvre fille, vous aurait rendu plus tard
les mêmes services que la demoiselle Coralie; mais vous êtes resté,
comme vous venez de le dire, pendant quelques années à vivre, et très
splendidement, sans rien recevoir d’elle.
--C’est à vous, monsieur, que je demanderai de me dire, s’écria Lucien,
où les forçats puisent de l’argent!... Un Jacques Collin mon père!...
Oh! ma pauvre mère...
Et il fondit en larmes.
--Greffier, donnez lecture au prévenu de la partie de l’interrogatoire
du prétendu Carlos Herrera dans laquelle il s’est dit le père de Lucien
de Rubempré...
Le poëte écouta cette lecture dans un silence et dans une contenance
qui fit peine à voir.
--Je suis perdu! s’écria-t-il.
--On ne se perd pas dans la voie de l’honneur et de la vérité, dit le
juge.
--Mais vous traduirez Jacques Collin en cour d’assises? demanda Lucien.
--Certainement, répondit Camusot qui voulut continuer à faire causer
Lucien. Achevez votre pensée.
Mais, malgré les efforts et les remontrances du juge, Lucien ne
répondit plus. La réflexion était venue trop tard, comme chez tous
les hommes qui sont esclaves de la sensation. Là est la différence
entre le poëte et l’homme d’action: l’un se livre au sentiment pour le
reproduire en images vives, il ne juge qu’après; tandis que l’autre
juge et sent à la fois. Lucien resta morne, pâle, il se voyait au fond
du précipice où l’avait fait rouler le juge d’instruction à la bonhomie
de qui, lui poëte, il s’était laissé prendre. Il venait de trahir
non pas son bienfaiteur, mais son complice qui, lui, avait défendu
leur position avec un courage de lion, avec une habileté tout d’une
pièce. Là où Jacques Collin avait tout sauvé par son audace, Lucien,
l’homme d’esprit, avait tout perdu par son inintelligence et par son
défaut de réflexion. Ce mensonge infâme et qui l’indignait servait de
paravent à une plus infâme vérité. Confondu par la subtilité du juge,
épouvanté par sa cruelle adresse, par la rapidité des coups qu’il lui
avait portés en se servant des fautes d’une vie mise à jour comme de
crocs pour fouiller sa conscience, Lucien était là semblable à l’animal
que le billot de l’abattoir a manqué. Libre et innocent, à son entrée
dans ce cabinet, en une heure, il se trouvait criminel par ses propres
aveux. Enfin, dernière raillerie sérieuse, le juge, calme et froid,
faisait observer à Lucien que ses révélations étaient le fruit d’une
méprise. Camusot pensait à la qualité de père prise par Jacques Collin,
tandis que Lucien, tout entier à la crainte de voir son alliance avec
un forçat évadé devenir publique, avait imité la célèbre inadvertance
des meurtriers d’Ibicus.
L’une des gloires de Royer-Collard est d’avoir proclamé le triomphe
constant des sentiments naturels sur les sentiments imposés, d’avoir
soutenu la cause de l’antériorité des serments en prétendant que la
loi de l’hospitalité, par exemple, devait lier au point d’annuler
la vertu du serment judiciaire. Il a confessé cette théorie à la
face du monde, à la tribune française; il a courageusement vanté les
conspirateurs, il a montré qu’il était humain d’obéir à l’amitié
plutôt qu’à des lois tyranniques tirées de l’arsenal social pour telle
ou telle circonstance. Enfin le Droit naturel a des lois qui n’ont
jamais été promulguées et qui sont plus efficaces, mieux connues que
celles forgées par la Société. Lucien venait de méconnaître, et à son
détriment, la loi de solidarité qui l’obligeait à se taire et à laisser
Jacques Collin se défendre; bien plus, il l’avait chargé! Dans son
intérêt, cet homme devait être pour lui et toujours, Carlos Herrera.
Monsieur Camusot jouissait de son triomphe, il tenait deux coupables,
il avait abattu sous la main de la justice l’un des favoris de la mode,
et trouvé l’introuvable Jacques Collin. Il allait être proclamé l’un
des plus habiles juges d’instruction. Aussi laissait-il son prévenu
tranquille; mais il étudiait ce silence de consternation, il voyait les
gouttes de sueur s’accroître sur ce visage décomposé, grossir et tomber
enfin mêlées à deux ruisseaux de larmes.
--Pourquoi pleurer, monsieur de Rubempré? vous êtes, comme je vous l’ai
dit, l’héritier de mademoiselle Esther, qui n’avait pas d’héritiers ni
collatéraux ni directs, et sa succession monte à près de huit millions,
si l’on retrouve les sept cent cinquante mille francs égarés.
Ce fut le dernier coup pour le coupable. De la tenue pendant dix
minutes, comme le disait Jacques Collin dans son billet, et Lucien
atteignait au but de tous ses désirs! il s’acquittait avec Jacques
Collin, il s’en séparait, il devenait riche, il épousait mademoiselle
de Grandlieu. Rien ne démontre plus éloquemment que cette scène la
puissance dont sont armés les juges d’instruction par l’isolement ou
par la séparation des prévenus, et le prix d’une communication comme
celle qu’Asie avait faite à Jacques Collin.
--Ah! monsieur, répondit Lucien avec l’amertume et l’ironie de l’homme
qui se fait un piédestal de son malheur accompli, comme on a raison
de dire dans votre langage: _subir un interrogatoire_!... Entre la
torture physique d’autrefois et la torture morale d’aujourd’hui, je
n’hésiterais pas pour mon compte, je préférerais les souffrances
qu’infligeait jadis le bourreau. Que voulez-vous encore de moi?
reprit-il avec fierté.
--Ici, monsieur, dit le magistrat devenant rogue et narquois pour
répondre à l’orgueil du poëte, moi seul ai le droit de poser des
questions.
--J’avais le droit de ne pas répondre, dit en murmurant le pauvre
Lucien à qui son intelligence était revenue dans toute sa netteté.
--Greffier, lisez au prévenu son interrogatoire...
--Je redeviens un prévenu! se dit Lucien.
Pendant que le commis lisait, Lucien prit une résolution qui
l’obligeait à caresser monsieur Camusot. Quand le murmure de la voix
de Coquart cessa, le poëte eut le tressaillement d’un homme qui dort
pendant un bruit auquel ses organes se sont accoutumés et qu’alors le
silence surprend.
--Vous avez à signer le procès-verbal de votre interrogatoire, dit le
juge.
--Et me mettez-vous en liberté? demanda Lucien devenant ironique à son
tour.
--Pas encore, répondit Camusot; mais demain, après votre confrontation
avec Jacques Collin, vous serez sans doute libre. La Justice doit
savoir maintenant si vous êtes ou non complice des crimes que peut
avoir commis cet individu depuis son évasion, qui date de 1820.
Néanmoins, vous n’êtes plus au secret. Je vais écrire au directeur de
vous mettre dans la meilleure chambre de la pistole.
--Y trouverai-je ce qu’il faut pour écrire...
--On vous y fournira tout ce que vous demanderez, j’en ferai donner
l’ordre par l’huissier qui va vous reconduire.
Lucien signa machinalement le procès-verbal, et il en parapha les
renvois en obéissant aux indications de Coquart avec la douceur de
la victime résignée. Un seul détail en dira plus sur l’état où il se
trouvait qu’une peinture minutieuse. L’annonce de sa confrontation avec
Jacques Collin avait séché sur sa figure les gouttelettes de sueur, ses
yeux secs brillaient d’un éclat insupportable. Enfin il devint, en un
moment rapide comme l’éclair, ce qu’était Jacques Collin, un homme de
bronze.
Chez les gens dont le caractère ressemble à celui de Lucien, et que
Jacques Collin avait si bien analysé, ces passages subits d’un état
de démoralisation complète à un état quasiment métallique, tant les
forces humaines se tendent, sont les plus éclatants phénomènes de la
vie des idées. La volonté revient, comme l’eau disparue d’une source;
elle s’infuse dans l’appareil préparé pour le jeu de sa substance
constitutive inconnue; et, alors, le cadavre se fait homme, et l’homme
s’élance plein de force à des luttes suprêmes.
Lucien mit la lettre d’Esther sur son cœur avec le portrait qu’elle
lui avait renvoyé. Puis il salua dédaigneusement monsieur Camusot, et
marcha d’un pas ferme dans les corridors entre deux gendarmes.
--C’est un profond scélérat! dit le juge à son greffier pour se venger
du mépris écrasant que le poëte venait de lui témoigner. Il a cru se
sauver en livrant son complice.
--Des deux, dit Coquart timidement, le forçat est le plus corsé...
--Je vous rends votre liberté pour aujourd’hui, Coquart, dit le juge.
En voilà bien assez. Renvoyez les gens qui attendent, en les prévenant
de revenir demain. Ah! vous irez sur-le-champ chez monsieur le
procureur général savoir s’il est encore dans son cabinet; s’il y est,
demandez un moment d’audience pour moi. Oh! il y sera, reprit-il après
avoir regardé l’heure à une méchante horloge de bois peint en vert et à
filets dorés. Il est quatre heures moins un quart.
Ces interrogations, qui se lisent si rapidement, étant entièrement
écrites, les demandes aussi bien que les réponses, prennent un temps
énorme. C’est une des causes de la lenteur des instructions criminelles
et de la durée des détentions préventives. Pour les petits, c’est la
ruine, pour les riches, c’est la honte; car pour eux un élargissement
immédiat répare, autant qu’il peut être réparé, le malheur d’une
arrestation. Voilà pourquoi les deux scènes qui viennent d’être
fidèlement reproduites avaient employé tout le temps consumé par Asie
à déchiffrer les ordres du maître, à faire sortir une duchesse de son
boudoir et à donner de l’énergie à madame de Sérisy.
En ce moment, Camusot, qui songeait à tirer parti de son habileté, prit
les deux interrogatoires, les relut et se proposait de les montrer au
procureur général en lui demandant son avis. Pendant la délibération
à laquelle il se livrait, son huissier revint pour lui dire que le
valet de chambre de madame la comtesse de Sérisy voulait absolument lui
parler. Sur un signe de Camusot, un valet de chambre, vêtu comme un
maître, entra, regarda l’huissier et le magistrat alternativement, et
dit:--C’est bien à monsieur Camusot que j’ai l’honneur...
--Oui, répondirent le juge et l’huissier.
Camusot prit une lettre que lui tendit le domestique, et lut ce qui
suit:
«Dans bien des intérêts que vous comprendrez, mon cher Camusot,
n’interrogez pas monsieur de Rubempré; nous vous apportons les
preuves de son innocence, afin qu’il soit immédiatement élargi.
»D. DE MAUFRIGNEUSE, L. DE SÉRISY.
»_P. S._ Brûlez cette lettre devant le porteur.»
Camusot comprit qu’il avait fait une énorme faute en tendant des piéges
à Lucien, et il commença par obéir aux deux grandes dames. Il alluma
une bougie et détruisit la lettre écrite par la duchesse. Le valet de
chambre salua respectueusement.
--Madame de Sérisy va donc venir? demanda-t-il.
--On attelait, répondit le valet de chambre.
En ce moment, Coquart vint apprendre à monsieur Camusot que le
procureur général l’attendait.
Sous le poids de la faute qu’il avait commise contre son ambition au
profit de la Justice, le juge, chez qui sept ans d’exercice avaient
développé la finesse dont est pourvu tout homme qui s’est mesuré avec
des grisettes en faisant son Droit, voulut avoir des armes contre le
ressentiment des deux grandes dames. La bougie à laquelle il avait
brûlé la lettre étant encore allumée, il s’en servit pour cacheter
les trente billets de la duchesse de Maufrigneuse à Lucien et la
correspondance assez volumineuse de madame de Sérisy. Puis il se rendit
chez le procureur général.
Le Palais de Justice est un amas confus de constructions superposées
les unes aux autres, les unes pleines de grandeur, les autres
mesquines, et qui se nuisent entre elles par un défaut d’ensemble. La
salle des Pas perdus est la plus grande des salles connues; mais sa
nudité fait horreur et décourage les yeux. Cette vaste cathédrale de la
chicane écrase la cour royale. Enfin la galerie marchande mène à deux
cloaques. Dans cette galerie on remarque un escalier à double rampe, un
peu plus grand que celui de la police correctionnelle, et sous lequel
s’ouvre une grande porte à deux battants. L’escalier conduit à la cour
d’assises, et la porte inférieure à une seconde cour d’assises. Il se
rencontre des années où les crimes commis dans le département de la
Seine exigent deux sessions. C’est par là que se trouvent le parquet
du procureur général, la chambre des avocats, leur bibliothèque, les
cabinets des avocats généraux, des substituts du procureur général.
Tous ces locaux, car il faut se servir d’un terme générique, sont unis
par de petits escaliers de moulin, par des corridors sombres qui sont
la honte de l’architecture, celle de la ville de Paris et celle de la
France. Dans ses intérieurs, la première de nos justices souveraines
surpasse les prisons dans ce qu’elles ont de hideux. Le peintre de
mœurs reculerait devant la nécessité de décrire l’ignoble couloir
d’un mètre de largeur où se tiennent les témoins à la cour d’assises
supérieure. Quant au poêle qui sert à chauffer la salle des séances,
il déshonorerait un café du boulevard Montparnasse. Le cabinet du
procureur général est pratiqué dans un pavillon octogone qui flanque le
corps de la galerie marchande, et pris récemment, par rapport à l’âge
du Palais, sur le terrain du préau attenant au quartier des femmes.
Toute cette partie du Palais de Justice est obombrée par les hautes et
magnifiques constructions de la Sainte-Chapelle. Aussi est-ce sombre et
silencieux.
Monsieur de Granville, digne successeur des grands magistrats du vieux
Parlement, n’avait pas voulu quitter le Palais sans une solution
dans l’affaire de Lucien. Il attendait des nouvelles de Camusot, et
le message du juge le plongea dans cette rêverie involontaire que
l’attente cause aux esprits les plus fermes. Il était assis dans
l’embrasure de la croisée de son cabinet, il se leva, se mit à marcher
de long en long, car il avait trouvé le matin Camusot, sur le passage
duquel il s’était mis, peu compréhensif, il avait des inquiétudes
vagues, il souffrait. Voici pourquoi: la dignité de ses fonctions lui
défendait d’attenter à l’indépendance absolue du magistrat inférieur,
et il s’agissait dans ce procès de l’honneur, de la considération de
son meilleur ami, de l’un de ses plus chauds protecteurs, le comte de
Sérisy, ministre d’État, membre du conseil privé, le vice-président
du Conseil-d’État, le futur chancelier de France, au cas où le noble
vieillard qui remplissait ces augustes fonctions viendrait à mourir.
Monsieur de Sérisy avait le malheur d’adorer sa femme _quand même_,
il la couvrait toujours de sa protection; or, le procureur général
devinait bien l’affreux tapage que ferait, dans le monde et à la cour,
la culpabilité d’un homme dont le nom avait été si souvent marié
malignement à celui de la comtesse.
--Ah! se disait-il en se croisant les bras, autrefois le pouvoir avait
la ressource des évocations... Notre manie d’égalité (il n’osait pas
dire de _légalité_, comme l’a courageusement avoué dernièrement un
poëte à la Chambre) tuera ce temps-ci...
Ce digne magistrat connaissait l’entraînement et les malheurs des
attachements illicites. Esther et Lucien avaient repris, comme on l’a
vu, l’appartement où le comte de Granville avait vécu maritalement et
secrètement avec mademoiselle de Bellefeuille, et d’où elle s’était
enfuie un jour, enlevée par un misérable (Voir _Un Double Ménage_,
SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE).
Au moment où le procureur général se disait:--Camusot nous aura fait
quelque sottise! le juge d’instruction frappa deux coups à la porte du
cabinet.
--Eh bien! mon cher Camusot, comment va l’affaire dont je vous parlais
ce matin?
--Mal, monsieur le comte, lisez et jugez-en vous-même...
Il tendit les deux procès-verbaux des interrogatoires à monsieur de
Granville, qui prit son lorgnon et alla lire dans l’embrasure de la
croisée. Ce fut une lecture rapide.
--Vous avez fait votre devoir, dit le procureur général d’une voix
émue. Tout est dit, la Justice aura son cours... Vous avez fait preuve
de trop d’habileté pour qu’on se prive jamais d’un juge d’instruction
tel que vous...
Monsieur de Granville aurait dit à Camusot:--Vous resterez pendant
toute votre vie juge d’instruction!... il n’aurait pas été plus
explicite que dans sa phrase complimenteuse. Camusot eut froid dans les
entrailles.
--Madame la duchesse de Maufrigneuse, à qui je dois beaucoup, m’avait
prié....
--Ah! la duchesse de Maufrigneuse!... dit Granville en interrompant le
juge, c’est vrai... Vous n’avez cédé, je le vois, à aucune influence.
Vous avez bien fait, monsieur, vous serez un grand magistrat...
En ce moment le comte Octave de Bauvan ouvrit sans frapper, et dit au
comte de Granville:--Mon cher, je t’amène une jolie femme qui ne savait
où donner de la tête, elle allait se perdre dans notre labyrinthe...
Et le comte Octave tenait par la main la comtesse de Sérisy.
--Vous ici, madame! s’écria le procureur général en avançant son propre
fauteuil, et dans quel moment!... Voici monsieur Camusot, madame,
dit-il en montrant le juge. Bauvan, reprit-il en s’adressant à cet
illustre orateur ministériel de la Restauration, attends-moi chez le
premier président, il est encore chez lui. Je t’y rejoins.
Le comte Octave de Bauvan comprit que non seulement il était de trop,
mais encore que le procureur général voulait avoir une raison de
quitter son cabinet.
Madame de Sérisy n’avait pas commis la faute de venir au Palais dans
son magnifique coupé à manteau bleu armorié, avec son cocher galonné et
ses deux valets en culotte courte et en bas de soie blancs. Au moment
de partir, Asie avait envoyé chercher un fiacre. Asie avait également
ordonné de faire cette toilette qui, pour les femmes, est ce qu’était
autrefois le manteau couleur muraille pour les hommes. La comtesse
portait une redingote brune, un vieux châle noir et un chapeau de
velours, dont les fleurs arrachées avaient été remplacées par un voile
de dentelle noire très épais.
--Vous avez reçu notre lettre... dit-elle à Camusot dont l’hébétement
l’étonnait.
--Trop tard, hélas, madame la comtesse, répondit le juge qui n’avait de
tact et d’esprit que dans son cabinet, contre ses prévenus.
--Comment, trop tard?...
Elle regarda monsieur de Grandville et vit la consternation peinte sur
sa figure.
--Il ne peut pas être encore trop tard, ajouta-t-elle avec une
intonation de despote.
Les femmes, les jolies femmes posées, comme l’était madame de Sérisy,
sont les enfants gâtés de la civilisation française. Si les femmes
des autres pays savaient ce qu’est à Paris une femme à la mode, riche
et titrée, elles penseraient toutes à venir jouir de cette royauté
magnifique. Les femmes vouées aux seuls liens de leur bienséance, à ce
qu’il faut appeler le Code Femelle, se moquent des lois que les hommes
ont faites. Elles disent tout, elles ne reculent devant aucune faute,
aucune sottise; car elles ont toutes admirablement compris qu’elles ne
sont responsables de rien, excepté de leur honneur féminin et de leurs
enfants. Elles disent en riant les plus grandes énormités. A propos
de tout elles répètent le mot de la jolie madame de Bauvan dans les
premiers temps de son mariage, à son mari qu’elle était venue chercher
au Palais: dépêche-toi de juger, et viens!
--Madame, dit le procureur général, monsieur Lucien de Rubempré n’est
coupable ni de vol, ni d’empoisonnement; mais monsieur Camusot lui a
fait avouer un crime plus grand que ceux-là!...
--Quoi? demanda-t-elle.
--Il s’est reconnu, lui dit le procureur-général à l’oreille, l’ami,
l’élève d’un forçat évadé. L’abbé Carlos Herrera, cet Espagnol qui
demeurait depuis environ sept ans avec lui, serait le fameux Jacques
Collin...
Madame de Sérisy recevait autant de coups de barre de fer que le
magistrat disait de paroles.
--Et la morale de ceci?... dit-elle.
--Est, reprit monsieur de Grandville en continuant la phrase de la
comtesse et en parlant à voix basse, que le forçat sera traduit aux
assises, et que si Lucien n’y comparaît pas à ses côtés comme ayant
profité sciemment des vols de cet homme, il y viendra comme témoin
gravement compromis.
--Ah! ça, jamais!... s’écria-t-elle tout haut avec une incroyable
fermeté. Quant à moi je n’hésiterais pas entre la mort et la
perspective de voir un homme que le monde a regardé comme mon meilleur
ami, déclaré judiciairement le camarade d’un forçat... Le roi aime
beaucoup mon mari.
--Madame, dit en souriant et à haute voix le procureur général, le roi
n’a pas le moindre pouvoir sur le plus petit juge d’instruction de son
royaume. Là est la grandeur de nos institutions nouvelles. Moi-même je
viens de féliciter monsieur Camusot de son habileté...
--De sa maladresse, reprit vivement la comtesse que les accointances
de Lucien avec un bandit inquiétaient bien moins que sa liaison avec
Esther.
--Si vous lisiez les interrogatoires que monsieur Camusot a fait subir
aux deux prévenus, vous verriez que tout dépend de lui...
Après cette phrase, la seule que le procureur général pouvait se
permettre, et après un regard d’une finesse féminine, il se dirigea
vers la porte de son cabinet. Puis il ajouta sur le seuil en se
retournant:--Pardonnez-moi, madame, j’ai deux mots à dire à Bauvan...
Ceci, dans le langage du monde, signifiait pour la comtesse: Je ne peux
pas être témoin de ce qui va se passer entre vous et Camusot.
--Qu’est-ce que c’est que ces interrogatoires? dit alors Léontine avec
douceur à Camusot resté tout penaud devant la femme d’un des plus
grands personnages de l’État.
--Madame, répondit Camusot, un greffier met par écrit les demandes du
juge et les réponses des prévenus, le procès-verbal est signé par le
greffier, par le juge et par les prévenus. Ces procès-verbaux sont les
éléments de la procédure, ils déterminent l’accusation et le renvoi des
accusés devant la cour d’assises.
--Eh bien, reprit-elle, si l’on supprimait ces interrogatoires?...
--Ah! madame, ce serait un crime pour le magistrat...
--C’est un crime bien plus grand de les avoir écrits; mais, en ce
moment, c’est la seule preuve contre Lucien. Voyons, lisez-moi son
interrogatoire afin de savoir s’il nous reste quelque moyen de nous
sauver tous; il ne s’agit pas seulement de moi, qui me donnerais
froidement la mort, il s’agit aussi du bonheur de monsieur de Sérisy.
--Madame, dit Camusot, ne croyez pas que j’aie oublié les égards que je
vous devais, et si monsieur Popinot, par exemple, avait été commis à
cette instruction, vous eussiez été plus malheureuse que vous ne l’êtes
avec moi. Tenez, madame, on a tout saisi chez monsieur Lucien, même vos
lettres...
--Oh! mes lettres!
--Les voici, cachetées, dit le magistrat.
La comtesse, dans son trouble, sonna comme si elle eût été chez elle,
et le garçon de bureau du procureur général entra.
--De la lumière, dit-elle.
Le garçon alluma une bougie et la mit sur la cheminée, pendant que
la comtesse reconnaissait ses lettres, les comptait, les chiffonnait
et les jetait dans le foyer. Bientôt la comtesse mit le feu en se
servant de la dernière lettre tortillée comme d’une torche. Camusot
regardait flamber les papiers assez niaisement en tenant à la main ses
deux procès-verbaux. La comtesse, qui paraissait uniquement occupée
d’anéantir les preuves de sa tendresse, observait le juge du coin de
l’œil. Elle prit son temps, elle calcula ses mouvements, et, avec une
agilité de chatte, elle saisit les deux interrogatoires et les lança
dans le feu; mais Camusot les y reprit, la comtesse s’élança sur le
juge et ressaisit les papiers enflammés. Il s’ensuivit une lutte
pendant laquelle Camusot criait:--Madame! madame! vous attentez à...
Madame...
Un homme s’élança dans le cabinet, et la comtesse ne put retenir un cri
en reconnaissant le comte de Sérisy, suivi de messieurs de Grandville
et de Bauvan. Néanmoins Léontine, qui voulait sauver à tout prix
Lucien, ne lâchait point les terribles papiers timbrés qu’elle tenait
avec une force de tenailles, quoique la flamme eût déjà produit sur sa
peau délicate l’effet des moxas. Enfin Camusot, dont les doigts étaient
également atteints par le feu, parut avoir honte de cette situation,
il abandonna les papiers; il n’en restait plus que la portion serrée
par les mains des deux lutteurs, et que le feu n’avait pu mordre. Cette
scène s’était passée en un laps de temps moins considérable que le
moment d’en lire le récit.
--De quoi pouvait-il s’agir entre vous et madame de Sérisy? demanda le
ministre d’État à Camusot.
Avant que le juge répondît, la comtesse alla présenter les papiers à la
bougie et les jeta sur les fragments de ses lettres que le feu n’avait
pas entièrement consumés.
--J’aurais, dit Camusot, à porter plainte contre madame la comtesse.
--Et qu’a-t-elle fait? demanda le procureur général en regardant
alternativement la comtesse et le juge.
--J’ai brûlé les interrogatoires, répondit en riant la femme à la mode
si heureuse de son coup de tête qu’elle ne sentait pas encore ses
brûlures. Si c’est un crime, eh bien, monsieur peut recommencer ses
affreux gribouillages.
--C’est vrai, répondit Camusot en essayant de retrouver sa dignité.
--Hé bien, tout est pour le mieux, dit le procureur général. Mais,
chère comtesse, il ne faudrait pas prendre souvent de pareilles
libertés avec la magistrature, elle pourrait ne pas voir qui vous êtes.
--Monsieur Camusot résistait bravement à une femme à qui rien ne
résiste, l’honneur de la robe est sauvé! dit en riant le comte de
Bauvan.
--Ah! monsieur Camusot résistait?... dit en riant le procureur général,
il est très fort...
En ce moment, ce grave attentat devint une plaisanterie de jolie femme,
et dont riait Camusot lui-même.
Le procureur général aperçut alors un homme qui ne riait pas. Justement
effrayé par l’attitude et la physionomie du comte de Sérisy, monsieur
de Grandville le prit à part.
--Mon ami, lui dit-il à l’oreille, ta douleur me décide à transiger
pour la première et seule fois de ma vie avec mon devoir.
Le magistrat sonna, son garçon de bureau vint.
--Allez au bureau de la _Gazette des Tribunaux_ dire à maître Massol
de venir, s’il s’y trouve.--Mon cher maître, reprit le procureur
général en attirant Camusot dans l’embrasure de la croisée, allez dans
votre cabinet, refaites avec un greffier l’interrogatoire de l’abbé
Carlos Herrera qui n’étant pas signé de lui, peut se recommencer sans
inconvénient. Vous confronterez demain _ce diplomate espagnol_ avec
messieurs de Rastignac et Bianchon, qui ne reconnaîtront pas en lui
notre Jacques Collin. Sûr de sa mise en liberté, l’abbé signera les
interrogatoires. Mettez dès ce soir en liberté Lucien de Rubempré.
Certes ce n’est pas lui qui parlera de l’interrogatoire dont le
procès-verbal est supprimé... La _Gazette des Tribunaux_ annoncera
demain la mise en liberté immédiate de ce jeune homme. Maintenant,
voyons si la justice souffre de ces mesures? Si l’Espagnol est le
forçat, nous avons mille moyens de le reprendre, de lui faire son
procès, car nous allons éclaircir diplomatiquement sa conduite en
Espagne: Corentin est là... Pouvons-nous tuer le comte, la comtesse
de Sérisy, Lucien pour un vol de sept cent cinquante mille francs,
encore hypothétique et commis d’ailleurs au préjudice de Lucien? ne
vaut-il pas mieux lui laisser perdre cette somme que le perdre de
réputation?... surtout quand il entraîne dans sa chute un ministre
d’État, sa femme et la duchesse de Maufrigneuse... Ce jeune homme est
une orange tachée, ne la pourrissez pas... Ceci est l’affaire d’une
demi-heure. Allez, nous vous attendons. Il est quatre heures et demie,
vous trouverez encore des juges, avertissez-moi si vous pouvez avoir
une ordonnance de non-lieu en règle..., ou bien Lucien attendra jusqu’à
demain matin.
Camusot sortit après avoir salué; mais madame de Sérisy, qui sentait
alors vivement les atteintes du feu, ne lui rendit pas son salut.
Monsieur de Sérisy qui s’était élancé subitement hors du cabinet
pendant que le procureur-général parlait au juge, revint alors avec un
petit pot de cire vierge, et pansa les mains de sa femme en lui disant
à l’oreille:--Léontine, pourquoi venir ici sans me prévenir?
--Pauvre ami! lui répondit-elle à l’oreille, pardonnez-moi, je parais
folle; mais il s’agissait de vous autant que de moi.
--Aimez ce jeune homme, si la fatalité le veut, mais ne laissez pas
tant voir votre passion!... répondit le pauvre mari.
--Allons, chère comtesse, dit monsieur de Grandville après avoir causé
pendant quelque temps avec le comte Octave, j’espère que vous emmènerez
monsieur de Rubempré dîner chez vous ce soir.
Cette quasi promesse produisit une telle réaction sur madame de Sérisy,
qu’elle pleura.
--Je croyais ne plus avoir de larmes, dit-elle en souriant. Ne
pourriez-vous pas, reprit-elle, faire attendre ici monsieur de
Rubempré?...
--Je vais tâcher de trouver des huissiers pour nous l’amener, afin
d’éviter qu’il soit accompagné de gendarmes, répondit monsieur de
Grandville.
--Vous êtes bon comme Dieu! répondit-elle au procureur-général avec une
effusion qui rendit sa voix une musique divine.
--C’est toujours ces femmes-là, se dit le comte Octave, qui sont
délicieuses, irrésistibles!...
Et il eut un accès de mélancolie en pensant à sa femme (Voir
_Honorine_, SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE).
Pendant que jolies femmes, ministres, magistrats, conspiraient tous
pour sauver Lucien, voici ce qui se passait à la Conciergerie.
En passant par le guichet, Lucien avait dit au greffe que monsieur
Camusot lui permettait d’écrire, et il demanda des plumes, de l’encre
et du papier, qu’un surveillant eut aussitôt l’ordre de lui porter sur
un mot dit à l’oreille du directeur par l’huissier de Camusot. Pendant
le peu de temps que le surveillant mit à chercher et à monter chez
Lucien ce qu’il attendait, ce pauvre jeune homme, à qui l’idée de sa
confrontation avec Jacques Collin était insupportable, tomba dans une
de ces méditations fatales où l’idée du suicide à laquelle il avait
déjà cédé sans avoir pu l’accomplir, arrive à la manie. Selon quelques
grands médecins _aliénistes_, le suicide, chez certaines organisations,
est la terminaison d’une aliénation mentale; or, depuis son
arrestation, Lucien en avait fait une idée fixe. La lettre d’Esther,
relue plusieurs fois, augmenta l’intensité de son désir de mourir, en
lui remettant en mémoire le dénoûment de Roméo rejoignant Juliette.
Voici ce qu’il écrivit.
»CECI EST MON TESTAMENT.
»A la Conciergerie, ce quinze mai 1830.
»Je soussigné donne et lègue aux enfants de ma sœur, madame Ève
Chardon, femme de David Séchard, ancien imprimeur à Angoulême,
et de monsieur David Séchard, la totalité des biens meubles et
immeubles qui m’appartiendront au jour de mon décès, déduction faite
des payements et des legs que je prie mon exécuteur testamentaire
d’accomplir.
»Je supplie monsieur de Sérisy d’accepter la charge d’être mon
exécuteur testamentaire.
»Il sera payé 1º à monsieur l’abbé Carlos Herrera la somme de trois
cent mille francs, 2º à monsieur le baron de Nucingen, celle de
quatorze cent mille francs, qui sera réduite de sept cent cinquante
mille francs, si les sommes soustraites chez mademoiselle Esther se
retrouvent.
»Je donne et lègue, comme héritier de mademoiselle Esther Gobseck,
une somme de sept cent soixante mille francs aux hospices de Paris
pour fonder un asile spécialement consacré aux filles publiques qui
voudront quitter leur carrière de vice et de perdition.
»En outre, je lègue aux hospices la somme nécessaire à l’achat d’une
inscription de rentes de trente mille francs en cinq pour cent.
Les intérêts annuels seront employés, par chaque semestre, à la
délivrance des prisonniers pour dettes dont les créances s’élèveront
au maximum à deux mille francs. Les administrateurs des hospices
choisiront parmi les plus honorables des détenus pour dettes.
»Je prie monsieur de Sérisy de consacrer une somme de quarante mille
francs à un monument à élever au cimetière de l’Est à mademoiselle
Esther, et je demande à être inhumé auprès d’elle. Cette tombe devra
être faite comme les anciens tombeaux, elle sera carrée; nos deux
statues en marbre blanc seront couchées sur le couvercle, les têtes
appuyées sur des coussins, les mains jointes et levées vers le ciel.
Cette tombe n’aura pas d’inscription.
»Je prie monsieur le comte de Sérisy de remettre à monsieur Eugène de
Rastignac la toilette en or qui se trouve chez moi, comme souvenir.
»Enfin, à ce titre, je prie mon exécuteur testamentaire d’agréer le
don que je lui fais de ma bibliothèque.
»LUCIEN CHARDON DE RUBEMPRÉ.»
Ce testament fut enveloppé dans une lettre adressée à monsieur le comte
de Grandville, procureur général de la cour royale de Paris, et ainsi
conçue:
«Monsieur le comte,
»Je vous confie mon testament. Quand vous aurez déplié cette lettre,
je ne serai plus. Dans le désir de recouvrer ma liberté, j’ai répondu
si lâchement à des interrogations captieuses de monsieur Camusot, que
malgré mon innocence, je puis être mêlé dans un procès infâme. En me
supposant acquitté, sans blâme, la vie serait encore impossible pour
moi, d’après les susceptibilités du monde.
»Remettez, je vous prie, la lettre ci-incluse à l’abbé Carlos Herrera
sans l’ouvrir, et faites parvenir à monsieur Camusot la rétractation
en forme que je joins sous ce pli.
»Je ne pense pas qu’on ose attenter au cachet d’un paquet qui vous
est destiné. Dans cette confiance, je vous dis adieu, vous offrant
pour la dernière fois mes respects et vous priant de croire qu’en
vous écrivant je vous donne une marque de ma reconnaissance pour
toutes les bontés que vous avez eues pour votre serviteur.
»LUCIEN DE R.»