LE SAUVETAGE DE NÉPOMUCÈNE

Lorsque j’étais le secrétaire de M. Arthème Callemarre, je n’avais pas

de grandes espérances, raconta Desnoyers. M. Callemarre était riche

et paléologue. Il m’employait à rédiger ses mémoires, à classer ses

notes et à surveiller l’aménagement de son muséum, où s’amoncelaient

des ossements innombrables, des armes et des outils de pierre éclatée,

de pierre polie, de corne, de bronze ou de fer, des sculptures

préhistoriques, des coprolithes, des insectes marinés dans l’ambre, des

poteries millénaires.

C’était un homme patient, érudit et idiot. Il m’assurait le logis avec

la nourriture, plus soixante-quinze francs par mois. D’ailleurs, en

dehors des travaux qu’il m’assignait, j’existais beaucoup moins pour

lui qu’une aiguille à chas des temps lacustres.

Je n’existais guère davantage pour ses amis, qui ne se montaient

guère qu’à neuf ou dix personnes des deux sexes, parmi lesquelles un

numismate fossile, un assyriologue au nez de tapir, et la famille

Guerlin, composée de deux frères, Nicolas et Népomucène, respectivement

entomologiste et statisticien, l’un veuf, l’autre armé d’une

femme-peintre et d’une fille si claire, si fraîche, si vive, qu’on eût

dit d’une églantine poussée parmi les choux.

J’eus la faiblesse de m’éprendre de cette demoiselle. Lorsque sa bouche

rouge d’œillet, sa chevelure où se mêlaient dix nuances de blond,

ses yeux de tourmaline, apparaissaient sur la terrasse ou dans la

pénombre des salons, une excessive inquiétude agitait mes artères. Je

gardais ces émotions pour moi-même, car je n’ai jamais eu de visions

chimériques, et je savais quelle distance me séparait de Colette

Guerlin. C’était exactement la distance qui sépare soixante-quinze

francs par mois (plus la nourriture et le logis) de quarante mille

livres de rentes et de vastes espérances. Il y fallait ajouter

l’aversion que me témoignaient généreusement Mme Guerlin, Nicolas,

l’entomologiste, et surtout le statisticien, Népomucène.

Ce dernier était l’oncle. Il avait un museau violâtre et rogue,

des yeux de caïman affreusement immobiles, et, comme le prince de

_l’Immortel_, portait l’art de mépriser à ses ultimes limites. Et je

crois qu’il ne méprisait personne autant que moi. Pourquoi? C’est le

secret de son âme de statisticien.

Dès qu’il m’apercevait, le dédain crispait sa lèvre, un sourire amer et

sarcastique lui plissait les joues et son œil de saurien se fixait sur

mon visage avec une insolence glaciale. Comme il tenait les rênes tant

parce qu’il exerçait une sorte de fascination sur son frère Nicolas

qu’à cause de sa fortune supérieure, son aversion faisait de moi, pour

les Guerlin, l’excrément de la terre. La chose allait si loin que je

craignais de perdre ma place auprès d’Arthème Callemarre...

* * *

Un après-midi d’été, je rêvais à mon humble destin, au bord de la

rivière. Le soleil tapait comme un sourd. La terre était aussi chaude

qu’un four à chaux. J’avais croisé Népomucène sur ma route, j’étais

mélancolique jusqu’à la neurasthénie; je me disais: «Ce porc me portera

malheur!»

Et des présages sinistres accablaient ma cervelle.

Comme j’étais venu avec l’intention de prendre un bain, je me

déshabillai dans une cahute abandonnée et revêtis un caleçon. Puis, je

fis quelques brasses, en ayant soin de ne guère m’éloigner des bords,

car je nage sans maîtrise. Je reprenais haleine, debout sur un banc de

sable, lorsque j’entendis une clameur horrifique.

En même temps, j’aperçus en amont une masse blanchâtre qui tournoyait

parmi les flots: je reconnus le sieur Népomucène. Il disparut pendant

une bonne demi-minute et reparut à fleur de courant. J’étais paralysé.

Je regardais avec des yeux qui devaient être fixes, ronds et stupides.

Et je n’avais évidemment aucune envie de risquer ma peau pour ce sale

échantillon de la race statisticienne. A la fin, le hasard poussa

Népomucène de mon côté, puis à portée de mon bras.

Alors seulement je saisis le noyé par sa veste de piqué et je l’attirai

doucement. Il avait les yeux clos, il était inerte, perdu dans les pays

lointains de l’inconscience. Je le poussai avec peine sur le rivage,

je lui donnai quelques soins sommaires et ridicules, qui réussirent.

Népomucène ouvrit les yeux, hébété d’abord, et soufflant comme une

otarie; enfin, il s’exclama:

--C’est vous... vous?

Et, tout de suite, il fut saisi d’un délire:

--Vous avez plongé trois fois! affirma-t-il. Vous avez risqué dix fois

votre vie...

Il me happa la main, il l’étreignit avec force, et il répétait:

--Trois fois! Vous avez plongé trois fois, noble jeune homme!

Je voulus protester. Mais lui, se levant de terre, m’interrompit avec

véhémence:

--Pas de fausse modestie! Vous êtes tout bêtement un héros..., un de

ces héros simples qui n’ont pas d’histoire..., mais que la statistique

n’ignore point.

Il n’en voulut pas démordre. Il raconta aux siens, il raconta à

Callemarre, il raconta au numismate et à l’assyriologue l’aventure

telle que sa cervelle l’avait conçue au sortir de la pâmoison.

Contrairement à M. Perrichon, la reconnaissance ne lui était pas à

charge. Non seulement il voulut m’avoir pour secrétaire, il me prodigua

les gratifications, mais il me fit traiter comme un fils par Nicolas

et la femme-peintre; et lorsqu’il s’aperçut de mon inclination pour

Colette, il la favorisa scandaleusement...

Le soir des fiançailles, il mena les invités dans son cabinet de

travail:

--Je vais vous faire une surprise, dit-il.

On voyait, pendu à la muraille, un cadre voilé. Il le découvrit. Un

tableau apparut, qui représentait un homme emporté par les flots et un

autre qui se précipitait, héroïquement, à son secours:

--Il a plongé trois fois! murmura Népomucène avec attendrissement. Sans

lui, je dormirais sous la froide terre!... Sans lui, mon grand œuvre,

_les Statistiques des Crimes et des Traumatismes_, demeurait à l’état

d’ébauche.

Ainsi, je connus pour ma joie combien l’illusion est supérieure à la

plate réalité et de quelles rencontres hasardeuses dépend le sort des

faibles créatures.

La Mort de la Terre, roman, suivi de contes · 第 73 / 82 题