LES POMMES DE TERRE SOUS LA CENDRE

Cet après-midi d’octobre, raconta Marnier, j’étais installé sur la

côte et j’y cuisais des pommes de terre sous la cendre. Elles étaient

à point; celle que j’avais déterrée répandait une bonne odeur chaude

et farineuse. J’avais tiré de ma poche un petit cornet de sel et je

m’apprêtais à faire un goûter savoureux, lorsqu’un pas se fit entendre.

Un homme de haute stature émergea, l’air sauvage, avec une barbe

d’Arabe, couleur goudron, des joues caves et des yeux hardis. Sa veste

était usée, toute sa personne avait cet aspect indéfinissable de l’être

qui rôde, couche au hasard des randonnées et porte avec lui la misère.

C’est un aspect qui fait peur aux femmes et aux enfants. J’eus bonne

envie de m’enfuir, puis une audace me vint, avivée par le parfum de la

pomme de terre, et j’attendis les événements.

L’homme s’arrêta pour regarder la fumée et les cendres, qui jetaient

de-ci de-là une flammèche, puis il s’approcha à pas lents. Il me parut

formidable, surtout lorsque, arrêté devant moi, il abaissa son nez en

bec de faucon et montra ses dents étincelantes.

--J’ai faim! dit-il.

Sa voix était creuse, mais assez douce. Il s’assit devant le feu, me

regarda fixement et demanda:

--Tu n’as jamais eu faim, toi?

--Souvent! répondis-je.

--A l’heure des repas?

Je fis oui, d’un signe de tête; il eut un rire âpre comme un

croassement. Du reste, il ne m’effrayait plus. Parce qu’il causait et

ne faisait aucune menace, mon âme d’enfant se rassurait.

Car je ne voyais qu’une différence médiocre entre un rôdeur et un

chien, et je savais que tout chien qui s’installe tranquillement est

par cela même pacifique.

--Ce n’est pas de cette faim-là que je parle, reprit l’homme, c’est

d’une faim qui dure depuis des semaines. Ainsi, moi, c’est à peine si

j’ai fait un petit repas par jour, depuis l’autre dimanche... et je

n’ai rien pu me mettre sous la dent depuis hier matin.

A ces mots, de consternation, je laissai tomber ma pomme de terre.

J’aurais vu couler du sang que mon trouble n’aurait pas été plus grand.

--Depuis hier matin! criai-je.

J’avais peur qu’il ne s’écroulât sur le sol et qu’il ne mourût devant

mes yeux, comme un naufragé de la _Méduse_.

--Alors, tu comprends, murmura-t-il, si tu voulais bien me prêter une

ou deux pommes de terre, ça me rendrait du courage.

Cette demande me fut étrangement agréable et me donna même une espèce

d’orgueil.

--Vous pouvez les manger toutes! ripostai-je.

La face de l’homme se crispa; un peu d’eau, qui parut sur ses yeux, les

rendit plus brillants.

--Toutes? fit-il d’une voix rauque.

--Seulement, observai-je, il ne faudra pas manger trop vite... car,

dans votre état, ça vous ferait du mal!

En même temps, je lui tendais la première pomme de terre, avec le

cornet de sel. Il la mangea plus vite que je n’aurais voulu; mais,

comme il n’avait pas l’air de s’en trouver plus mal, je lui en tendis

une deuxième. Elle était si chaude que, malgré sa faim, il dut la

laisser refroidir. Dès qu’il en eut mangé une troisième, il dit:

--A ton tour, maintenant!

--Non! dis-je résolument. Tout à l’heure, je m’en ferai d’autres.

Il insista, mais j’étais plein d’un sentiment si extraordinaire de mon

importance que je n’avais plus le moindre appétit: j’aurais eu de la

peine à avaler une bouchée.

Il dévora donc un à un mes tubercules, but un coup à la bouteille d’eau

que j’avais emportée avec moi, puis, ayant demandé mon nom, mon âge,

et posé quelques questions sur ma famille, il conclut:

--On ne sait ni qui vit ni qui meurt. Peut-être que je pourrai te

rendre un jour tes pommes de terre.

Il me considéra un moment en silence, d’une manière intense et un

peu embarrassante, puis il secoua ma petite main... Je vis sa haute

silhouette décroître et se perdre.

* * *

Neuf étés se passèrent. J’entrais dans ma seizième année et la vie

s’annonçait dure: la guerre de 1870 avait ruiné mon père. Pendant un

combat ses deux fermes furent incendiées, ses récoltes anéanties; des

pillards emmenèrent son bétail et le notaire acheva sa ruine. Taciturne

et dur à soi-même, mon père avait lutté sans rien dire. Il ne me parla

que lorsque le malheur parut irréparable.

--Te voilà aussi gueux que le vagabond qui passe sur la route! fit-il

après m’avoir exposé la situation. Tu ne peux plus compter sur moi...

je n’existe plus... et il vaudrait mieux qu’on me clouât entre quatre

planches!

Il avait baissé la tête. C’était un de ces hommes qui combattent

jusqu’à la fin, mais qui, une fois vaincus, aspirent à la mort: il

était très capable de se laisser choir dans la rivière... Le cœur me

creva. Je savais qu’il avait travaillé pour moi et non pour lui-même;

l’idée de ses souffrances m’était beaucoup plus amère que celle de

notre ruine.

Après un silence, il reprit:

--Ils sont trois qui rachèteront mes biens... Blanchard, Duprat et

Ginguelaud... Ils se sont mis d’accord sur leurs parts respectives.

A quelques centaines de francs près, je connais donc exactement la

situation. Du moins, nous en tirerons-nous sans dettes!

Sa voix se brisa; il se laissa tomber sur une chaise et se cacha le

visage. Ce fut un de ces moments où l’on invoque confusément les

puissances inconnues; je pensais:

«Rien n’aura-t-il pitié de ce pauvre homme?...»

La sonnette de la grille d’entrée retentit. Un adolescent au nez pointu

se montra, en qui nous reconnûmes le saute-ruisseau de Mᵉ Bailleux,

notaire à Sens.

--Pressé! déclara ce visiteur en remettant une lettre à mon père, et,

geste plus imprévu, une seconde lettre à moi-même.

Mon père décacheta morosement son enveloppe. Il lut quelques lignes

en hâte, puis sa main se mit à trembler, il poussa un cri sourd et

haletant:

--Ce n’est pas possible!

Il acheva la lecture, et de grosses larmes ruisselèrent sur ses joues.

--Nous ne sommes plus ruinés! balbutia-t-il. Il y a un amateur pour

nos terres, qui offre de les payer soixante mille francs de plus que

Blanchard, Duprat et Ginguelaud...

Il me saisit contre sa poitrine et m’étreignit avec la joie terrible

qui suit les catastrophes évitées. Puis il se précipita dans la chambre

voisine pour rédiger une réponse. C’est alors seulement que je m’avisai

que je n’avais pas lu ma lettre. J’examinai d’abord la suscription:

elle était d’une grosse écriture, à la fois rude et hésitante. Quand

j’eus ouvert le pli, je ne vis que trois lignes:

_Je vous avais promis de vous rendre vos pommes de terre... Et je

voudrais aussi vous revoir, là-haut, où je vous attends._

Je tournai et retournai la lettre, abruti d’étonnement; puis, poussé

par l’inconscient, je sortis de la ferme, je gravis précipitamment la

côte... Tout à coup, je revis l’homme. Il avait à peine changé; c’était

toujours son air sauvage, sa barbe d’Arabe, couleur goudron, ses joues

creuses et ses yeux hardis. Mais un confortable complet bleu vêtait sa

haute structure, et au lieu d’une trique il tenait une canne d’ébène à

pomme d’or.

--Vous voilà! s’exclama-t-il avec une joyeuse rudesse... J’ai fait

fortune!

Il me saisit la main et la secoua, comme l’après-midi d’octobre, puis

il me déclara:

--Bien entendu, vous ne quitterez pas ce domaine... Personne ne le

cultivera mieux que votre père et vous. Seulement, chaque année, je

viendrai manger ici des pommes de terre sous la cendre.

Il me montra un tas de fanes sèches et une petite provision de pommes

de terre:

--Nous allons les cuire!

Il ajouta rêveur, les yeux fixés vers les horizons invisibles:

--Je n’ai plus faim, maintenant... mais je ne ferai plus jamais

un repas comme ce jour-là! Qu’il était bon, mon petit!... Ah! je

reprendrais volontiers ma rôderie sur la terre, à condition de pouvoir

le recommencer.

La Mort de la Terre, roman, suivi de contes · 第 63 / 82 题