_A Pierre Valdagne._
Nous trouvâmes notre ami sur la falaise, en suroît, bottes de mer et
petit chapeau de cuir bouilli. Le temps était doux, l’eau belle, et
notre ami soupirait.
--Est-ce drôle? murmura-t-il, je n’aime plus que la tempête et les
sauvetages... Je sais bien que c’est immoral, mais je n’y puis rien
faire!
Nous savions que, dans le cours de cette saison, il avait sauvé la vie
à une dizaine de personnes. Et Pierre Larue lui dit:
--Ton dévouement est admirable!
--Non! fit-il en secouant mélancoliquement la tête... il n’y a là
rien d’admirable. C’est une passion... une passion comme le jeu,
l’ivrognerie, la débauche... J’en suis arrivé à la monomanie du
sauvetage. J’aurais dû me défier, dès le début, car le mal m’a pris
sans crier gare: j’ai tout de suite été grisé.
* * *
Il jeta un long regard triste sur la mer bleue et reprit:
--Ce n’est pas loin d’ici que cela a commencé. Tenez, là-bas, cet
îlot... qui devient écueil aux marées d’équinoxe... C’est le théâtre
de mes débuts... Par un après-midi d’automne. Ah! quelle tempête!
Les vagues semblaient vouloir s’emparer du monde, les moindres brins
d’herbe se courbaient tout lustrés par le vent! Si vous aviez vu ces
troupeaux pâles et glauques, tantôt secouant des crinières, tantôt
chargeant comme des millions de taureaux!...
* * *
Je me saoulais de vent, je m’enivrais de nuages. Mais voilà qu’en
tournant la tête j’aperçois un homme là-bas, un étranger bien sûr, qui
était resté sur l’îlot. Le malheureux faisait des signes de détresse.
Et tout de suite la folie me prit de le sauver. Je bondis, je hurlai
dans la tempête, j’arrivai sur la petite plage. Personne! Ma voix se
perdait comme une petite feuille dans une cataracte.
* * *
Cependant la clameur des vagues m’excitait tel un chant de guerre. Je
me dirigeai vers un canot amarré dans une anse, je m’y jetai comme
un furieux et, quelques minutes plus tard, la petite embarcation
bondissait sur l’océan. Cela n’allait pas trop mal. Il y avait un
moment de répit. Et je ramais furieusement: un vertige belliqueux
doublait ma force. Mais bientôt les flots rebondirent; mon canot
dansait ainsi qu’une coquille de noix; des paquets d’eau amère se
jetaient en travers de ma figure; je chavirais. Le hasard ou la
Providence me sauva et, pendant un temps indéterminé, je travaillai
comme un forcené. J’avançais vers le but, mais si lentement! Déjà
tout l’îlot-écueil se couvrait d’eau: l’homme, accroché à une arête
de rocher, disparaissait par intervalles sous l’écume. Dans le
tapage infernal des météores, j’entendis à plusieurs reprises un cri
misérable, une faible plainte épouvantée.
Je ramais convulsivement, avec une force décroissante,--mais
j’approchais;--l’écueil n’était plus qu’à quelques brasses. Une vague
immense me souleva; puis je retombai dans un gouffre d’écume. Une fois
encore tout parut fini; une fois encore la force mystérieuse me sauva.
Et tout à coup je vis l’homme bondir, je le vis à deux pas de moi,
je saisis sa tête dans mes poings, ah! avec quelle joie sauvage, avec
quelle volupté de triomphe! Comment je parvins à le hisser, comment
je ressaisis une de mes rames emportée dans la tempête, mon instinct
seul pourrait le redire, car ma pensée n’en a gardé aucune mémoire. Je
sais seulement que pendant une heure nous luttâmes pour rejoindre la
plage et que la mort ne cessa pas une minute de planer sur nous. Mais
je n’en avais cure. Je n’étais pas inquiet; une douceur extraordinaire
enveloppait mon âme; le péril m’était si doux que toute impression
antérieure me semblait fade et misérable en comparaison.
Enfin nous pûmes atteindre le rivage. Là, l’homme, un commerçant
de Jersey, fut pris d’un délire de joie. Il se jetait sur moi, il
m’embrassait en pleurant et en grondant; il m’offrit de m’adopter et
de faire de moi son héritier. Et moi, ce sauvetage me remplissait
d’orgueil. Je ne pouvais me rassasier de la vue de celui que j’avais
arraché à l’abîme implacable. Il me semblait avoir créé de la vie.
Mais, plus que tout, l’océan m’avait pris. Je lui devais la sensation
la plus terrible et la plus exquise de mon existence, je sentais un
ardent désir de retrouver cette sensation.
* * *
--Et voilà! Depuis ce jour, je n’ai plus eu goût qu’au sauvetage.
Je me suis acheté une bonne barque, solide, pourvue de tous les
perfectionnements modernes; elle est à double coque, un peu lourde pour
la course, extrêmement prompte à reprendre son assiette dans la tempête.
J’ai aussi un petit équipage de loups de mer, courageux comme des lions
et soumis comme des caniches. Aussi, quelles émouvantes aventures par
les fièvres de l’équinoxe, quand la mer hurle pendant des semaines
entières!... Et lorsque vient le beau temps, lorsque le ciel est pur,
que la Grande Verte se donne des airs de lac, j’éprouve un malaise,
une sorte de nostalgie de la tourmente, je me surprends à souhaiter
les mauvais nuages qui annoncent le péril et la mort. Et j’ai beau me
reprocher ce vilain sentiment, il me domine, comme le goût de l’alcool
domine le buveur.
--Bah! s’écria Pierre Larue, il n’y a pas de mal, va! Tous tes vœux
n’appelleront pas la tempête... Ce serait une fière chance pour
l’humanité si beaucoup de gens avaient des passions comme la tienne!
--Bien sûr! répliqua-t-il avec douceur. Je ne fais pas de mal...
Mais c’est seulement pour montrer que mon dévouement n’est pas tant
admirable. Hélas! si l’on allait au fond des meilleures choses, on y
trouverait toujours mêlé un peu de cruauté ou de folie!...
* * *
Dans ce moment, un petit nuage couleur d’ardoise se montra vers le
couchant. Il le regarda avec attention; un éclair de joie s’alluma dans
ses prunelles.
--Là! voyez-vous! s’écria-t-il... C’est peut-être la tempête qui mûrit
là-bas... et tenez, dites si ce n’est pas du vice: ma main tremble de
contentement!