HISTOIRES DE BÊTES

--Sans doute! sans doute! acquiesça Henri Delatour, l’individualité

est moins prononcée chez les animaux que chez les hommes, mais ne

dites pas qu’il n’y a pas de vives différences entre bêtes de la même

sorte, voire de la même famille. J’ai eu, maintes fois, l’expérience du

contraire et je vais vous donner deux exemples: il me serait aisé d’en

donner davantage.

* * *

Lorsque j’habitais Londres, à l’extrémité du faubourg de Clapton, j’eus

maille à partir avec les surmulots. Ces ignobles rongeurs vivaient dans

des trous inexplorables, qui communiquaient mystérieusement avec ma

cave. La nuit, ils envahissaient la cuisine et le breakfast parlour;

ils cambriolaient le pain, le sucre, la viande; ils déployaient une

ténacité et une ruse effarantes.

J’étais jeune, je croyais aux vieilles fables où l’on voit Raminagrobis

détruire des légions de rats, sans songer qu’il s’agissait des bons

vieux rats noirs chassés actuellement au fin fond des campagnes

désertes. Ceux qui dévastaient ma demeure étaient les terribles

surmulots, qui finiront par faire écrouler nos grandes villes, si l’on

n’y prend garde. J’achetai naïvement des chats. La plupart s’écartaient

avec soin du chemin des rongeurs; d’autres, après quelques simulacres

de guerre, laissaient la place à des ennemis trop redoutables. A la

fin, pourtant, il vint un chat blanc, plaqué de roux, qui montra une

humeur différente. Rien ne le différenciait extérieurement de ses

congénères. C’était comme eux un bon chat de Londres, tel qu’on en voit

courir des myriades sur les murailles des jardins. Et, cependant, il se

montrait aussi hardi que les autres se montraient pusillanimes.

* * *

Dès la première nuit, il entreprit la lutte. Elle fut terrible. En

une semaine, il terrassa neuf rats et montra plus de quinze plaies.

Loin d’être abattu par les morsures, il semblait plus surexcité

après chaque rencontre. Et si l’ennemi avait été moins nombreux, il

aurait certainement triomphé. Mais, selon la parole du grognard:

«Ils étaient trop!» Un samedi, il livra sa bataille décisive. Ce fut

Waterloo. Au matin, je le trouvai mi-mort, tout couvert de son sang

et de celui des surmulots. Six cadavres gisaient autour de lui. Je fis

venir un vétérinaire: tous les soins échouèrent. Après trois jours de

souffrance, l’héroïque bête entrait en agonie. C’était vers le déclin

du jour. Le pauvre félin, couché dans un grand panier plat, pantelait,

déjà «parti», à ce qu’il semblait.

Brusquement, un craquement se fit entendre, en bas, dans le corridor

qui menait à la cuisine. Le moribond se dressa, une lueur de fièvre

parut dans son grand œil jaune; d’un élan, il se précipitait,

dégringolait les marches... et je pus, penché sur la rampe, le voir,

aux prises avec un énorme surmulot... Ce ne fut pas long. Malgré sa

souffrance et sa faiblesse, en une minute, le chat égorgeait son

adversaire, puis, épuisé comme un héros qu’il était, il mourut sur son

dernier champ de bataille.

* * *

L’autre exemple est encore plus typique. A cette époque, j’habitais

la Sologne. J’avais reçu en cadeau deux chiens de médiocre taille,

deux frères, nés le même jour, et aussi pareils de robe, d’allure, de

structure, qu’il est possible. Ce qui ne les empêchait pas d’avoir

des caractères fort différents. L’un, Briscard, était léger, étourdi,

caressant, égoïste; l’autre, Muffat, se montrait sérieux, vigilant,

plutôt réservé et d’un dévouement admirable tant à son maître qu’au

domaine. Je les aimais l’un et l’autre sans excès. Nous faisions

ensemble de longues courses à travers la forêt de Fontargues, qui

est une des vieilles forêts de là-bas: on y montre un chêne du temps

de la première croisade. Cette forêt avait abrité de nombreuses

générations de bandits; mais, au temps où je la parcourais, elle ne

passait point pour dangereuse: tout au plus recélait-elle des sangliers

grognons et les derniers loups du terroir. J’y passai peut-être les

meilleurs moments de ma vie. Car j’ai tout à fait l’âme qui s’accommode

à l’antique nature, et, fors l’amour, je ne connais rien de plus

passionnant qu’une sauvage futaie, un lac étreint de végétaux, un

crépuscule ouvrant ses fournaises sur des collines désertes.

* * *

Un matin, nous étions partis dès l’aube. Nous avions visité le trou de

Clémorne, immense combe semée d’eaux stagnantes; nous marchions sous

les grands hêtres, lorsque deux hommes surgirent dans la pénombre. Je

n’eus aucune méfiance.

Muffat et Briscard, après un aboi bref, se tenaient sur leurs gardes.

Les survenants firent mine de passer à gauche tandis que j’obliquais

légèrement à droite, et brusquement l’attaque se produisit. Elle était

si imprévue qu’en même temps que j’esquissais un premier geste de

défense j’étais saisi à la gorge et aux bras. L’issue ne me paraissait

pas douteuse: j’allais bel et bien être étranglé dans le plein de la

jeunesse. Je crois inutile de vous dire que j’en étais fort marri et

voire épouvanté. Je me débattais de mon mieux--mais sans autre résultat

que de retarder l’événement... Toutefois, je comptais un peu sur mes

chiens. Briscard, tout tremblant sur ses pattes, grognait, aboyait,

mais gardait ses distances. Quant à Muffat, il arrivait. En quelques

bonds, il fut proche. Puis il me parut qu’il hésitait--en quoi je

me trompais grandement: en chien qui a de la tête, il calculait son

attaque. Elle fut aussi foudroyante que celle des bandits. Ce chien,

peu taillé pour la lutte, bondit sur le dos d’un des assaillants et

lui ouvrit une carotide de deux coups de dents formidables. Le sang de

l’homme gicla en jet de fontaine et Muffat, avec un instinct supérieur,

l’abandonna et sauta sur le second agresseur: c’était celui qui me

tenait à la gorge. En sentant les crocs de la bête, il me lâcha... Je

fis quelques pas, en chancelant, puis, ranimé par un grand flot d’air,

j’atteignis mon revolver et courus au secours du chien.

Une minute plus tard, un des bandits pantelait, la tête trouée de

trois balles, tandis que l’autre, affaibli par la perte de son sang,

s’écroulait sur la mousse.

Muffat, qui n’avait pas même une égratignure, me léchait les mains,

avec autant de naturel et de modestie que s’il revenait d’un petit tour

dans les communs du manoir. Encore épeuré, Briscard aboyait dans la

pénombre.

* * *

--Vos exemples ne m’étonnent guère, remarqua l’entomologiste Pignart,

après une pause. Je me suis particulièrement occupé, cette saison, de

la combativité chez les insectes. Et j’ai pu me convaincre que chez ces

bêtes les différences individuelles existent aussi bien que chez les

mammifères.

Il y a des guêpes héroïques et d’autres relativement couardes, des

carabes qui se laissent tuer plutôt que de céder à un ennemi plus

vigoureux, et d’autres qui flanchent dès qu’ils ne se sentent pas de

force. Si nous pouvions voir les choses de près, nous nous apercevrions

que, même chez les plus humbles créatures, autant d’individus, autant

de caractères... Sans compter que chaque être vivant subit encore des

variations qui rendent parfois l’appréciation de son tempérament bien

délicate: une bête, tout comme un homme, est lâche un jour, courageuse

l’autre; irascible à telle heure, aimable à telle autre... Bâtissons

des systèmes et construisons des règles--puisqu’il n’y a pas moyen de

s’orienter autrement--mais n’y croyons jamais qu’à demi!

La Mort de la Terre, roman, suivi de contes · 第 50 / 82 题