Longtemps, Targ marcha dans la pénombre. Toutes ses pensées étaient
éparses, une joie démesurée emplissait sa chair. Lorsqu’il revint à
lui, il songea:
--Il n’y a provisoirement rien à faire. Pour atteindre l’eau
mystérieuse, il faut découvrir quelque issue, ailleurs qu’au fond
du gouffre, ou se frayer un passage: c’est une question de temps ou
une question de travail. Dans la première conjoncture, la présence
d’Arva serait infiniment utile. Dans la seconde, il faudrait rejoindre
l’Équatoriale des Dunes et ramener les appareils nécessaires pour
capter l’énergie et fendre les granits.
Tout en faisant ses réflexions, le jeune homme avait appareillé.
Bientôt, le planeur décrivit les courbes hélicoïdales qui devaient le
ramener à la surface. En deux minutes, il sortait du gouffre et, tout
de suite, le veilleur, orientant son ondifère mobile, lança un appel.
Rien ne répondit.
Étonné, il darda des ondes plus intenses. Le récepteur demeura muet.
Une légère anxiété saisit Targ; il lança l’appel circulaire qui,
successivement, attaquait toutes les directions. Et, comme le silence
persistait, il commença à craindre quelque circonstance désagréable.
Trois hypothèses se présentaient: un accident était survenu, ou Arva
avait quitté le refuge, ou, enfin, elle s’était endormie.
Avant de lancer un dernier appel, l’explorateur détermina sa position
actuelle avec une exactitude minutieuse. Ensuite il donna aux ondes
leur maximum d’intensité. Elles allaient ébranler les conques
réceptrices avec une telle force que, même endormie, Arva devrait les
entendre... Cette fois encore, l’étendue ne fit aucune réponse.
La jeune femme avait-elle décidément quitté le refuge? Certes, elle ne
s’y était pas résolue sans cause grave. De toute manière, il fallait la
rejoindre.
Déjà, il se rembarquait et filait à toute vitesse.
En moins de trois heures, il franchit mille kilomètres. Le relais se
précisait dans l’oculaire de la lunette aérienne. Il était désert! Et,
tout autour, Targ n’apercevait personne. Arva s’était donc éloignée?
Mais où? Mais pourquoi? Elle ne devait pas être loin, car son planeur
demeurait à l’ancre...
Les dernières minutes furent d’une longueur intolérable; il semblait
que le véloce esquif n’avançât plus; une buée couvrait les yeux du
jeune homme.
Enfin, le refuge fut là. Targ l’aborda par le milieu, accrocha
l’appareil et se précipita... Une plainte jaillit de sa poitrine. De
l’autre côté de la route, contre le talus vertical,--ce qui l’avait
rendue invisible,--gisait Arva. Elle était aussi pâle que la femme qui,
naguère, aux Terres-Rouges, avait succombé à l’euthanasie; Targ vit
avec horreur un grouillement de ferromagnétaux--des Tertiaires de la
plus grande taille--se presser autour d’elle...
En deux gestes, Targ accrocha son échelle d’arcum, puis, descendant
auprès de la jeune femme, il la prit sur son épaule et remonta.
Elle n’avait pas remué; sa chair était inerte et Targ, agenouillé,
essaya de surprendre la palpitation du cœur. En vain. La mystérieuse
énergie qui rythme l’existence semblait évanouie...
Avec tremblement, le veilleur posa l’hygroscope sur les lèvres de la
jeune femme. Le délicat instrument décela ce que l’ouïe n’avait pu
découvrir: Arva n’était pas morte!
Mais son évanouissement était si profond, sa faiblesse si grande,
qu’elle pouvait mourir d’une seconde à l’autre.
La cause du mal apparaissait évidente; elle était due, sinon
uniquement, du moins pour la plus large part, à l’action des
ferromagnétaux. La singulière pâleur d’Arva annonçait une excessive
déperdition d’hémoglobine.
Heureusement, Targ ne voyageait jamais sans emporter les instruments,
les stimulants et les remèdes traditionnels. Il injecta, à quelques
minutes de distance, deux doses d’un cordial puissant. Le cœur se
remit à battre, quoique avec une extrême faiblesse; les lèvres d’Arva
murmurèrent:
--Les enfants..., la terre...
Puis, elle tomba dans un sommeil que Targ savait ne pouvoir ni ne
devoir combattre, sommeil fatal et salutaire pendant lequel, de trois
heures en trois heures, il injecterait quelques milligrammes de «fer
organique». Et il faudrait vingt-deux heures au moins avant qu’Arva
supportât un court réveil. N’importe! La plus lourde inquiétude avait
disparu. Le veilleur, connaissant la santé parfaite de sa sœur, ne
craignait aucune suite redoutable. Toutefois, il restait nerveux.
L’événement, en somme, ne s’expliquait point. Pourquoi Arva gisait-elle
au bas du talus? Avait-elle, elle si vigilante et si adroite, fait une
chute? C’était possible,--non probable.
Que faire? Demeurer ici jusqu’à ce qu’elle eût repris ses forces? Il
faudrait au moins deux semaines pour la rétablir complètement. Mieux
valait repartir pour l’Équatoriale des Dunes. Rien ne pressait, au
fond. L’aventure que poursuivait Targ n’était pas de celles dont
l’issue dépend de quelques journées.
Il se dirigea vers le grand planétaire et déchaîna les ondes d’appel.
Comme là-bas, au sortir du gouffre, il ne reçut aucune réponse. Tout
de suite, une émotion terrible l’agita. Il répéta les signaux, il
leur donna le maximum d’intensité. Et il devint manifeste qu’Erê
et les enfants étaient, pour quelque cause énigmatique, ou dans
l’impossibilité d’entendre ou dans l’incapacité de répondre. Les deux
alternatives étaient également menaçantes! Des liens sûrs existaient
entre l’accident d’Arva et le silence du planétaire.
Une crainte intolérable rongeait la poitrine du jeune homme... Les
jarrets tremblants, et contraint de s’appuyer contre le support du
grand planétaire, il fut incapable de prendre une décision. Enfin,
il se détacha, morne et résolu, examina avec une attention anxieuse
tous les organes de son planeur, assujettit Arva sur le plus grand des
sièges et prit son vol.
Ce fut un voyage lamentable. Il ne fit qu’une seule halte, vers le
crépuscule, pour tenter encore un appel. Rien n’ayant répondu, il
enveloppa étroitement Arva dans une couverture de silice laineuse et
lui injecta une dose du cordial, plus massive que les premières. A
peine si, dans la profondeur de son engourdissement, elle eut un faible
frisson.
Toute la nuit, le planeur fendit les ténèbres étoilées. Le froid étant
trop vif, Targ contourna le mont Squelette. Deux heures avant l’aube,
les constellations australes apparurent. Le voyageur, avec un battement
de cœur, considérait tantôt la croix tracée sur le Sud et tantôt cet
astre brillant, le plus proche voisin du Soleil, dont la lueur ne met
que trois ans pour atteindre la terre. Comme ce ciel devait être beau,
lorsque des créatures jeunes le considéraient à travers le feuillage
des arbres, et plus encore lorsque des nuages argentés mêlaient leur
promesse féconde aux petites lampes de l’infini. Ah! et il n’y aura
plus jamais de nuages!
Une lueur fine emperla le levant, puis le Soleil montra son disque
énorme. L’Équatoriale des Dunes était proche. A travers l’objectif
de la lunette aérienne, Targ apercevait parfois, dans l’échancrure
des dunes, l’enceinte de bismuth et les demeures d’arcum ambrées par
le matin... Arva dormait toujours et une nouvelle dose du stimulant
ne la réveilla point. Toutefois, sa pâleur était moins livide; les
artères frissonnaient faiblement; la peau n’avait plus cette «raideur
translucide» qui suggérait la mort.
--Elle est hors de danger! s’affirma Targ.
Et cette certitude soulageait sa peine.
Toute sa vigilance se porta sur l’oasis. Il cherchait à apercevoir
l’enclave familiale. Deux mamelons la cachaient encore. Enfin, elle
apparut et, de saisissement, Targ tordit le gouvernail du planeur qui
plongea brusquement, comme un oiseau blessé.
L’enclave tout entière, avec ses maisons, ses hangars et ses machines,
avait disparu.