L’EUTHANASIE

Or, après trois années, grâce à l’appoint fourni par les corps

hydrogénés, la provision d’eau n’avait guère décru. Les provisions

solides demeuraient abondantes et il en existait encore dans les autres

oasis. Mais aucune trace de source ne s’était décelée, quoique Arva

et Targ eussent sondé le désert, infatigablement et à des distances

énormes.

Le sort des Terres-Rouges troublait l’âme des réfugiés. Souvent, l’un

ou l’autre avait lancé un appel dans le Grand Planétaire. Personne

n’avait répondu. Le frère et la sœur poussèrent plusieurs fois leur

voyage jusqu’à l’oasis. A cause de la loi inexorable, ils n’osaient

atterrir, ils planaient. Aucun habitant ne daignait s’apercevoir de

leur présence. Et ils virent que l’euthanasie accomplissait son œuvre.

Beaucoup plus d’êtres que ne l’exigeait la règle avaient trépassé. Vers

le trentième mois, à peine s’il demeurait une vingtaine d’habitants.

Un matin d’automne, Arva et Targ partirent pour un voyage. Ils

comptaient suivre la double route qui reliait, depuis des âges

immémoriaux, l’Équatoriale des Dunes aux Terres-Rouges. En route,

Targ obliquerait vers une contrée qui, dans une précédente croisière,

l’avait impressionné. Campée sur un des relais-refuges, Arva

l’attendrait. Ils se parleraient aisément, car Targ emportait un

ondifère mobile, qui pouvait recevoir et transmettre la voix à plus

de mille kilomètres. Ainsi que dans leurs précédentes explorations,

ils communiqueraient avec Erê et les enfants, tous les planétaires de

l’oasis et des relais ayant été maintenus en bon ordre.

Aucun péril ne menaçait Erê, hors ceux qui dominent de si haut

l’énergie humaine qu’ils ne lui feraient pas courir plus de risques

qu’à Targ et à Arva. Les enfants avaient grandi; leur sagesse,

précoce comme celle de tous les Derniers Hommes, ne différait guère

de celle des adultes. Les deux aînés--un fils de Manô, une fille

du veilleur--maniaient parfaitement les énergies et les appareils.

Contre les entreprises aveugles des ferromagnétaux, ils valaient des

hommes. Un atavisme sûr les conseillait. Cependant, Targ avait passé,

la veille, de longues heures à inspecter l’enclave familiale et les

alentours. Tout était normal.

Avant le départ, les deux familles s’assemblèrent auprès des planeurs.

Ce fut, comme à chaque grand départ, une minute impressionnante.

Dans la lumière horizontale, ce petit groupe était toute l’espérance

humaine, toute la volonté de vivre, toute la vieille énergie des mers,

des forêts, des savanes et des villes. Là-bas, aux Terres-Rouges,

ceux qui palpitaient encore n’étaient plus que des fantômes. Et Targ

enveloppa sa race et la race d’Arva d’un long regard d’amour. La clarté

des races blondes avait passé d’Erê sur sa fille. Les deux têtes vêtues

d’or se touchaient presque: quelle fraîcheur émanait d’elles!...

quelles légendes profondes et tendres!

Les autres aussi, malgré leurs visages bistres et leurs yeux

d’anthracite, avaient une singulière jeunesse,--le regard ardent de

Targ ou l’aptitude au bonheur de Manô.

--Ah! s’exclama-t-il, qu’il est dur de vous quitter! Mais le danger

serait bien plus grand de partir ensemble!

Tous savaient bien, même les enfants, que le salut était au dehors,

dans quelque coin mystérieux des déserts. Ils savaient aussi que

l’oasis, le centre de leur existence, devait toujours être occupée.

D’ailleurs, ne communiaient-ils pas, plusieurs fois par jour, par la

voix des planétaires?

--Allons! fit enfin Targ.

Le frisson subtil des énergies s’entendit aux ailes des planeurs. Ils

s’élevèrent, ils décrurent dans le matin de nacre et de saphir. Erê

les vit disparaître à l’horizon. Elle soupira. Quand Arva et Targ

n’étaient plus là, la fatalité pesait plus lourde. La jeune femme

épiait l’oasis avec des yeux craintifs et chaque geste des petits

éveillait son inquiétude. Chose bizarre! Sa peur évoquait des dangers

qui n’étaient plus de ce monde. Elle ne redoutait ni le minéral, ni

les ferromagnétaux, elle redoutait de voir surgir des hommes inconnus,

des hommes qui viendraient du fond de l’immensité inhabitable... Et cet

étrange ressouvenir de l’antique instinct la faisait parfois sourire,

mais, parfois aussi, lui donnait un frisson, surtout lorsque le soir

posait ses ondes noires sur l’Équatoriale des Dunes.

Targ et sa compagne sillaient vertigineusement dans la mer aérienne.

Ils aimaient la vitesse. Tant de voyages n’avaient pu éteindre la

joie de défier l’espace. La sombre planète était comme vaincue. Ils

voyaient s’avancer ses plaines sinistres, ses âpres rocs, et les monts

semblaient se précipiter sur eux pour les anéantir. Mais, d’un geste

menu, ils triomphaient des abîmes et des pics formidables. Effrayantes,

flexibles et soumises, les énergies chantaient tout bas leur hymne; le

mont était franchi, les planeurs légers redescendaient vers les déserts

où, vagues, tardifs, pesants, évoluaient les ferromagnétaux. Qu’ils

semblaient pitoyables et dérisoires! Mais Targ et Arva connaissaient

leur force secrète. C’étaient les vainqueurs. Le temps était devant

eux et pour eux, les choses coïncidaient avec leur volonté obscure;

un jour, leurs descendants produiraient des pensées admirables et

manieraient des énergies merveilleuses...

Targ et Arva résolurent d’aller d’abord jusqu’aux Terres-Rouges. Leur

âme s’élançait vers l’ultime asile de leurs semblables, dans un désir

passionné, où il y avait de la crainte, de la détresse, un amour

profond et chagrin. Tant que des hommes persisteraient là-bas, il y

aurait je ne sais quelle subtile et tendre promesse. Quand ils auraient

enfin disparu, la planète semblerait plus lugubre encore, les déserts

plus hideux et plus vastes.

Après une courte nuit passée sur un des relais, les voyageurs eurent,

par la voie du planétaire, une causerie avec Erê et les enfants:

c’était moins pour se rassurer que pour rejoindre la famille à travers

l’espace. Ensuite, ils sillèrent vers l’oasis. Ils y parvinrent avant

le milieu du jour.

Elle semblait immuable. Telle ils l’avaient quittée, telle elle se

profilait au foyer de leurs oculaires. Les demeures d’arcum miroitaient

au soleil, on apercevait les plates-formes des ondifères, les remises

des motrices et des planeurs, les transformateurs d’énergie, les

machines colossales ou délicates, les appareils qui puisaient naguère

l’eau aux entrailles du sol et les champs où poussèrent les dernières

plantes... Partout demeurait l’image de la puissance et de la subtilité

humaines. Au premier signal, des forces incalculables pouvaient être

déchaînées, puis asservies, d’énormes travaux accomplis. Tant de

ressources demeuraient aussi inutiles que la palpitation d’un rayon

dans l’éther infini! L’impuissance de l’homme était dans sa structure

même: né avec l’eau, il s’évanouissait avec elle.

Pendant quelques minutes, les planeurs voguèrent par-dessus l’oasis.

Elle semblait déserte. Aucun homme, aucune femme, aucun enfant ne se

montrait au seuil des demeures, sur les chemins ni sur les champs

incultes. Et cette solitude glaçait l’âme des visiteurs.

--Seraient-ils morts enfin? murmura Arva.

--Peut-être! répondit Targ.

Les planeurs descendirent, jusqu’à frôler le haut des maisons et les

plates-formes des planétaires. C’était le silence et l’immobilité d’une

nécropole. L’air, assoupi, ne mouvait pas même la poussière; seules des

bandes de ferromagnétaux s’agitaient avec lenteur.

Targ se décida à descendre sur une plate-forme et fit vibrer le

transmetteur d’un ondifère; un appel puissant se répéta de conque en

conque.

--Des hommes! s’écria soudain Arva.

Targ reprit son vol. Il vit deux personnages au seuil d’une demeure

et, pendant quelques minutes, hésita à les interpeller. Quoique les

habitants de l’oasis ne formassent plus qu’un groupe pitoyable, Targ

vénérait en eux son Espèce et respectait la loi. Celle-ci était gravée

dans chacune de ses fibres; elle lui apparaissait profonde comme la

vie même, redoutable et tutélaire, infiniment sage, inviolable. Et,

puisqu’elle l’exilait à jamais des Terres-Rouges, il s’inclinait devant

elle.

Aussi sa voix trembla-t-elle, lorsqu’il s’adressa à ceux qui venaient

d’apparaître.

--Combien y a-t-il de vivants dans l’oasis?

Les deux hommes élevèrent des visages pâles, qui exprimaient une

étrange sérénité. Puis, l’un d’eux répondit:

--Nous sommes cinq encore... Ce soir, nous serons délivrés!

Le cœur du veilleur se serra. Il reconnaissait, dans les regards qui

croisaient le sien, la lueur brumeuse de l’euthanasie.

--Pouvons-nous descendre? fit-il humblement. La loi nous exile.

--La loi est finie! murmura le deuxième homme. Elle a disparu au moment

où nous avons accepté la grande guérison...

Au bruit des voix, trois autres vivants parurent, deux hommes et une

jeune femme. Tous considéraient les planeurs d’un air d’extase.

Alors, Targ et Arva atterrirent.

Il y eut un court silence. Le veilleur examinait avidement les derniers

de ses semblables. La mort était en eux; aucun remède ne pouvait

combattre les poisons délicieux de l’euthanasie.

La femme, toute jeune, était de beaucoup la plus pâle des cinq. Hier

encore, elle portait l’avenir, aujourd’hui, elle était plus vieille

qu’une centenaire. Et Targ s’exclama:

--Pourquoi avez-vous voulu mourir? L’eau est-elle donc épuisée?

--Que nous importe l’eau! chuchota la jeune femme. Pourquoi

vivrions-nous? Pourquoi nos ancêtres ont-ils vécu? Une folie

inconcevable les a fait résister, pendant des millénaires, au décret de

la nature. Ils ont voulu se perpétuer dans un monde qui n’était plus

le leur. Ils ont accepté une existence abjecte..., uniquement pour ne

pas disparaître. Comment est-il possible que nous ayons suivi leur

pitoyable exemple?... Il est si doux de mourir!

Elle parlait d’une voix lente et pure. Ses paroles faisaient un mal

affreux à Targ. Chaque atome de sa chair se soulevait contre une

telle résignation. Et la joie paisible qui éclatait sur la face des

agonisants lui demeurait incompréhensible.

Il se tut pourtant. De quel droit essaierait-il de mêler la plus légère

amertume à leur fin, puisque cette fin n’était plus évitable?...

La jeune femme entrefermait les paupières. Sa faible exaltation

s’éteignait, son souffle se ralentissait de seconde en seconde et,

s’appuyant contre une cloison d’arcum, elle répéta:

--Il est si doux de mourir!

Et l’un des hommes murmura:

--La délivrance est prochaine.

Puis, tous attendirent. La jeune femme s’était étendue sur le sol, elle

respirait à peine. Une pâleur croissante envahissait ses joues. Puis,

elle rouvrit un moment les yeux, elle regarda Targ et Arva avec une

tendresse apitoyée.

--La folie de la souffrance demeure en vous, balbutia-t-elle.

Sa main se souleva et retomba lentement. Ses lèvres frémirent. Une

dernière onde agita sa chair. Enfin, ses membres s’allongèrent et elle

s’éteignit aussi doucement qu’une petite étoile au bas de l’horizon.

Ses quatre compagnons la considéraient avec une tranquillité heureuse.

L’un d’eux murmura:

--La vie n’a jamais été désirable..., même au temps où la terre voulait

la puissance des hommes...

Frappés d’horreur, Targ et Arva gardèrent longtemps le silence. Puis,

ils enveloppèrent pieusement celle qui, la dernière, avait représenté

le Futur aux Terres-Rouges. Mais ils n’eurent pas le courage de rester

avec les autres. La certitude absolue de leur mort les remplissait

d’épouvante.

--Partons, Arva! dit-il doucement.

--Aujourd’hui, disait le veilleur, tandis que son planeur volait de

conserve avec celui d’Arva..., nous sommes vraiment, nous et les

nôtres, la seule, la dernière chance de l’espèce humaine.

Sa compagne tourna vers lui un visage plein de larmes.

--Malgré tout, balbutia-t-elle, c’était une grande douceur de savoir

qu’on vivait encore aux Terres-Rouges. Que de fois cela m’a consolée...

Et maintenant, maintenant!

Son geste montrait l’étendue implacable et les lourdes montagnes de

l’occident. Elle eut un cri d’abandon:

--Tout est fini, mon frère!

Lui-même avait baissé la tête. Mais il réagit contre la douleur; il

clama, les yeux étincelants:

--La mort seule détruira mon espérance...

Pendant plusieurs heures, les planeurs suivirent la ligne des routes.

Lorsque parut le pays qui attirait Targ, ils ralentirent. Arva choisit

le relais où elle devait attendre. Puis, le planétaire ayant apporté

les voix d’Erê et des enfants, le veilleur s’élança seul vers les

solitudes. Il connaissait déjà la contrée, grossièrement, dans une aire

qui s’étendait jusqu’à douze cents kilomètres des routes.

Plus il avançait, plus les sites devenaient chaotiques. Une chaîne

de collines se présenta, puis, de nouveau, la plaine déchiquetée.

Maintenant, Targ voguait en plein inconnu. A plusieurs reprises, il

descendit jusqu’au niveau du sol; un vertige le poussait à franchir de

nouvelles étapes.

Une immense muraille rousse barra l’horizon. L’aviateur la franchit et

silla sur l’abîme. Des gouffres s’y creusaient, gouffres de ténèbres,

dont on ne pouvait même deviner la profondeur. Partout se décelait

la trace d’immenses convulsions; des monts entiers avaient croulé,

d’autres se tordaient, prêts à s’abattre dans le vide insondable. Le

planeur décrivit de longues paraboles sur cet impressionnant paysage.

La plupart des gouffres étaient si larges que les avions auraient pu y

descendre par douzaines.

Targ alluma son fanal et commença l’exploration au hasard. Il

s’engagea d’abord dans une crevasse ouverte au bas de la falaise; la

lumière semblait se dissoudre pour atteindre le fond, qui se décela

sans issue.

Un second gouffre parut d’abord propice à l’aventure. Plusieurs

galeries s’enfonçaient dans la terre; Targ les explora sans profit.

Le troisième voyage fut vertigineux. Le planeur descendit à plus de

deux mille mètres avant de toucher terre. Le fond de ce trou démesuré

formait un trapèze dont le plus petit côté avait deux hectomètres.

Partout s’ouvraient des cavernes. Il fallut une heure pour les

parcourir. Hors deux, toutes étaient bornées par des parois pleines.

Les deux, au rebours, comportaient de nombreuses fissures, mais trop

étroites pour permettre le passage d’un homme.

--N’importe! murmurait Targ au moment où il se disposait à abandonner

la deuxième caverne... Je reviendrai.

Soudain, il eut cette impression étrange qu’il avait ressentie, dix ans

auparavant, le soir du grand désastre. Tirant vivement son hygroscope,

il considéra l’aiguille et poussa un cri de triomphe: _il y avait de la

vapeur d’eau dans la caverne_.

La Mort de la Terre, roman, suivi de contes · 第 30 / 82 题