LA HALTE

Les saisons coulèrent au gouffre éternel. Targ et les siens

continuaient à vivre. Le vaste monde les enveloppait de sa menace.

Naguère, lorsqu’ils habitaient les Terres-Rouges, ils subissaient déjà

la mélancolie de ces déserts où s’annonçait la fin des Hommes. Mais,

après tout, des milliers de leurs semblables occupaient avec eux le

refuge suprême. Maintenant, ils concevaient une plus complète détresse;

ils n’étaient plus qu’une trace minuscule de l’ancienne vie. D’un

pôle à l’autre, dans toutes les plaines, sur toutes les montagnes,

chaque parcelle de la planète était ennemie, hors cette autre oasis

où l’euthanasie dévorait des créatures qui avaient, sans rémission,

abandonné l’espérance.

On avait enveloppé le terrain choisi d’une enceinte protectrice,

consolidé encore les réservoirs d’eau, rassemblé et abrité les

provisions, et Targ partait souvent à la découverte, avec Erê ou Arva,

à travers l’étendue désertique. Tout en cherchant l’eau créatrice,

il amassait partout les matières hydrogénées. Elles étaient rares;

l’hydrogène, dégagé en masses immenses aux temps de la puissance

humaine et aussi lorsqu’on avait voulu remplacer l’eau de la nature par

une eau industrielle, avait presque disparu. Selon les annales, la plus

grande partie s’était décomposée en protoatomes et disséminée dans les

espaces interplanétaires. L’autre partie avait été entraînée, par des

réactions mal définies, à des profondeurs inaccessibles.

Cependant, Targ récoltait assez de substances utiles pour accroître

sensiblement la provision d’eau. Mais ce ne pouvait être là qu’un

expédient.

Les ferromagnétaux, surtout, préoccupaient Targ. Ils prospéraient.

C’est qu’il y avait sous l’oasis, à peu de profondeur, une réserve

considérable de fers _humains_. Le sol et la plaine environnante

recouvraient une ville morte. Or, les ferromagnétaux attiraient le fer

souterrain à une distance d’autant plus grande qu’ils étaient eux-mêmes

de plus forte taille. Les derniers venus, les Tertiaires, comme les

surnommait Targ, pouvaient ainsi, pourvu qu’ils y missent le temps,

puiser à plus de huit mètres. Par surcroît, les déplacements du métal,

à la longue, ouvraient dans la terre des brèches par où les Tertiaires

pouvaient s’introduire. Les autres ferromagnétaux déterminaient des

effets analogues, mais incomparablement plus faibles. D’ailleurs, ils

ne descendaient jamais dans des profondeurs de plus de deux ou trois

mètres. Pour les Tertiaires, Targ ne tarda pas à constater qu’il n’y

avait guère de limites à leur pénétration: ils descendaient aussi loin

que le permettaient les fissures.

Il fallut prendre des mesures spéciales pour les empêcher de miner le

sol où habitaient les deux familles. Les machines creusèrent, sous

l’enceinte, des galeries dont les parois furent doublées d’arcum et

plaquées de bismuth. Des piliers de ciment granitique, assis sur le

roc, assurèrent la solidité des voûtes. Ce vaste travail dura plusieurs

mois: les puissants générateurs d’énergie, les machines souples et

subtiles, permirent de l’exécuter sans fatigue. Il devait, selon les

calculs de Targ et d’Arva, résister pendant trente ans à tous les

dégâts des Tertiaires, et cela dans l’hypothèse que la multiplication

de ceux-ci serait très intense.

La Mort de la Terre, roman, suivi de contes · 第 28 / 82 题