LES FUGITIFS

Targ dormait encore, lorsqu’on lui toucha l’épaule. Comme il ouvrait

les yeux, il vit sa sœur Arva, toute pâle, qui le regardait. C’était le

signe certain d’un malheur; il se dressa d’un bond:

--Que se passe-t-il?

--Des choses redoutables, répondit la jeune femme. Tu sais qu’il y a

eu, cette nuit, un tremblement de terre, puisque c’est toi-même qui

l’as signalé!

--Une secousse très légère.

--Si légère que personne, à part toi, ne s’en était aperçu... Mais

ses suites sont terribles. L’eau du grand réservoir a disparu! Et le

réservoir du Sud a trois grandes fissures.

Targ était devenu aussi pâle qu’Arva. Il dit, rauque:

--On n’a donc pas vérifié les niveaux?

--Si. Jusqu’au matin, les niveaux n’ont pas varié. Au matin seulement,

le grand réservoir s’est brusquement effondré. En dix minutes, l’eau

était perdue. Dans le réservoir du Sud, les fissures se sont déclarées

il y a une demi-heure. On pourra tout au plus sauver le tiers du

contenu.

Targ avait la tête basse, les épaules rentrées; il était comme un homme

qui va s’écrouler. Et il murmura, plein d’horreur:

--Est-ce, enfin, la mort des hommes?

La catastrophe était complète. Comme on avait épuisé, pour les besoins

de l’oasis, tous les réservoirs de granit, hors ceux que venait de

frapper l’accident, il ne restait d’eau que celle qu’on tenait dans

les bassins d’arcum. Elle suffirait à désaltérer cinq ou six cents

créatures humaines pendant une année.

Le Grand Conseil se réunit.

Ce fut une assemblée glaciale et presque taciturne. Les hommes qui la

composaient, à part Targ, étaient parvenus à l’état de résignation

parfaite. Il n’y eut guère de délibération: rien que la lecture

des lois et un calcul basé sur des données invariables. Aussi les

résolutions furent-elles simples, nettes, impitoyables.

Rem, grand chef des Eaux, les résuma:

--La population des Terres-Rouges se monte encore à sept mille

habitants. Six mille doivent, aujourd’hui même, se soumettre à

l’euthanasie. Cinq cents mourront avant la fin du mois. Les autres

décroîtront de semaine en semaine, de manière à ce que cinquante

humains puissent se maintenir jusqu’à la fin de la cinquième année...

Si, alors, des eaux nouvelles ne sont pas découvertes, ce sera la fin

des hommes.

L’assemblée écoutait, impassible. Toute réflexion était vaine; une

fatalité incommensurable enveloppait les âmes. Et Rem dit encore:

--Les hommes et les femmes ayant dépassé quarante ans ne doivent pas

survivre. A part cinquante, tous accepteront l’euthanasie aujourd’hui

même. Pour les enfants, neuf familles sur dix n’en conserveront

point; les autres en garderont un seul. Le choix des adultes est fixé

d’avance: nous n’aurons qu’à consulter les listes de structure.

Une faible émotion agita l’assemblée. Puis, les têtes s’inclinèrent, en

signe de soumission, et la foule du dehors, à qui les ondifères avaient

communiqué la délibération, se taisait. A peine si quelque mélancolie

assombrissait les plus jeunes...

Mais Targ ne se résignait point. Il rejoignit d’un élan sa demeure où

Arva et Erê l’attendaient déjà, frémissantes. Elles tenaient contre

elles leurs enfants; l’émotion les soulevait, l’émotion jeune et

tenace, source de l’antique vie et des vastes avenirs.

Près d’elles, Manô rêvassait. Leur trouble ne l’avait surpris qu’une

minute. Le fatalisme était sur ses épaules comme un roc.

A la vue de Targ, Arva s’écria:

--Je ne veux pas!... Je ne veux pas! Nous ne mourrons pas ainsi.

--Tu as raison, répliqua Targ. Nous tiendrons tête à l’infortune.

Manô sortit de sa torpeur pour dire:

--Et que ferez-vous? La mort est plus proche que si nous avions cent

ans de vie.

--N’importe! cria Targ. Nous partirons!

--La terre est vide pour les hommes! fit encore Manô. Elle vous tuera

dans la douleur. Ici, du moins, la fin sera douce.

Targ ne l’écoutait plus. L’urgence de l’action l’absorbait: il fallait

fuir avant le milieu du jour, heure fixée pour le sacrifice.

Ayant visité avec Arva les planeurs et les motrices, il fit son choix.

Puis, il répartit entre les appareils la provision d’eau et les vivres

qu’il avait en réserve, tandis qu’Arva emmagasinait l’énergie. Leur

travail fut prompt. Avant neuf heures, tout était prêt.

Il retrouva Manô toujours plongé dans sa torpeur et Erê qui avait

rassemblé les vêtements utiles.

--Manô, dit-il en touchant l’épaule de son beau-frère, nous allons

partir. Viens!

Manô haussa lentement les épaules.

--Je ne veux pas périr dans le Désert! déclara-t-il.

Arva se jeta sur lui et l’étreignit de toute sa tendresse; un peu de

son ancien amour réchauffa l’homme. Mais, tout de suite ressaisi par

l’inévitable:

--Je ne veux pas! dit-il.

Tous le supplièrent--longtemps. Targ essaya même de l’entraîner de vive

force; Manô résistait avec la puissance invincible de l’inertie.

Comme l’heure avançait, on déchargea de ses provisions le quatrième

planeur, et, après une prière suprême, Targ donna le signal du départ.

Les avions s’élevèrent dans le soleil, Arva jeta un long regard sur

la demeure où son compagnon attendait l’euthanasie, puis, secouée de

sanglots, elle silla sur les solitudes sans bornes.

La Mort de la Terre, roman, suivi de contes · 第 24 / 82 题