Six saisons passèrent. Les chefs des Eaux firent creuser d’immenses
galeries pour retrouver les sources. Tout échoua. Des fissures
illusoires ou des gouffres impénétrables décevaient les efforts.
De mois en mois, l’espérance décroissait dans les âmes. Le long
atavisme de résignation retombait sur elles; leur passivité parut
même s’accroître, à la manière dont s’aggravent, après un répit, des
maladies chroniques. Toute foi, même légère, les abandonna. Déjà la
mort tenait ces mornes existences.
Quand arriva l’époque où le Grand Conseil décréta les premières
euthanasies, il se trouva plus de vivants prêts à disparaître que ne le
voulait la loi.
Seuls, Targ, Arva et Erê n’acceptaient point le sort; mais Manô se
décourageait. Non qu’il fût devenu prévoyant. Pas plus que jadis,
il ne songeait aux lendemains; mais la fatalité lui était devenue
présente. Lorsque les euthanasies commencèrent, il eut un sens si aigu
de la disparition que toute énergie l’abandonna. L’ombre et la lumière
lui furent également ennemies. Il vécut dans une attente funèbre et
molle; son amour pour Arva avait disparu comme son amour pour sa
propre personne; il ne prenait aucun intérêt à ses enfants, assuré
que l’euthanasie les enlèverait bientôt. Et la parole lui devenant
odieuse, il n’écoutait plus, il demeurait taciturne et torpide pendant
des journées entières. Presque tous les habitants des Terres-Rouges
menaient une existence analogue.
Aucun effort ne stimulait leur pitoyable énergie, car le travail
devenait presque nul. Hors quelques massifs de plantes, entretenus pour
garder des semences fraîches, toute culture avait disparu. L’eau des
réservoirs n’exigeait aucun soin: elle était à l’abri de l’évaporation
et purifiée par des appareils presque parfaits. Quant aux réservoirs
mêmes, il suffisait, chaque jour, de leur faire subir une inspection
que facilitaient des indicateurs automatiques. Ainsi, rien ne venait
secouer l’atonie des Derniers Hommes. Ceux qui échappaient le mieux au
marasme étaient les individus les moins émotifs, qui n’avaient aimé
personne et ne s’étaient guère aimés eux-mêmes. Ceux-là, parfaitement
adaptés aux lois millénaires, montraient une persévérance monotone,
étrangers à toutes les joies comme à toutes les peines. L’inertie les
dominait; elle les soutiendrait contre la dépression excessive et
contre les résolutions brusques; ils étaient les produits parfaits
d’une espèce condamnée.
Au rebours, Targ et Arva se maintenaient par une émotivité supérieure.
Révoltés contre l’évidence, ils dressaient devant la formidable planète
deux petites vies ardentes, pleines d’amour et d’espoir, palpitantes de
ces vastes désirs qui avaient fait vivre l’animalité pendant cent mille
siècles.
Le veilleur n’avait abandonné aucune de ses recherches; il tenait
soigneusement en état une série de planeurs et de motrices; même il ne
laissait pas tomber en ruines les principaux planétaires et veillait
sur les appareils sismiques.
Or, un soir, après un voyage vers la Dévastation, Targ veillait seul
dans la nuit. A travers le métal transparent de sa fenêtre, une
constellation se montrait qui, au temps des Fables, se nommait le
Grand Chien. Elle comptait la plus étincelante des étoiles, un soleil
bien plus vaste que notre soleil. Targ élevait vers elle son désir
inextinguible. Et il songeait à ce qu’il avait vu, vers le milieu du
jour, tandis qu’il planait près du sol.
C’était dans une plaine excessivement morne, où se dressaient à peine
quelques blocs solitaires. Les ferromagnétaux y dessinaient de toutes
parts leurs agglomérations violettes. Il y prenait à peine garde
lorsque, au sud, sur une surface jaune clair, il aperçut une race qu’il
ne connaissait point encore. Elle produisait des individus de grande
taille, chacun formé de dix-huit groupes. Quelques-uns atteignaient une
longueur totale de trois mètres. Targ calcula que la masse des plus
puissants ne devait pas être inférieure à quarante kilogrammes. Ils se
déplaçaient plus facilement que les plus rapides ferromagnétaux connus
jusqu’alors; en fait, leur vitesse atteignait un demi-kilomètre par
heure.
--C’est effrayant, murmura le veilleur. S’ils pénétraient dans l’oasis,
ne serions-nous pas vaincus? Le moindre hiatus dans l’enceinte nous
ferait courir un danger mortel.
Il frissonna; une tendresse inquiète le mena dans les chambres
voisines. A la lueur orange d’un Radiant, il contempla l’étonnante
chevelure lumineuse d’Erê et le visage frais des enfants. Son cœur
fondait. Rien que de les voir vivre, il ne pouvait concevoir la fin des
hommes. Eh quoi! la jeunesse, la puissance mystérieuse des générations
sont en eux, si pleines de sève, et tout va s’évanouir? Qu’une race
cacochyme, lentement brisée par la décadence, en fût là, ce serait
logique;--mais eux, mais ces chairs aussi jolies et aussi neuves que
celles des hommes d’avant l’ère radio-active!...
Comme il s’en revenait, rêveur, une secousse légère agita le sol. A
peine s’il eut le temps de s’en apercevoir et déjà le calme immense
retombait sur l’oasis. Mais Targ était plein de méfiance. Il attendit
quelque temps, l’oreille penchée, aux écoutes. Tout demeurait paisible;
les masses grisâtres du site, profilées à la lueur poudreuse des
étoiles, apparaissaient immuables, et dans le ciel, implacablement pur,
l’Aigle, Pégase, Persée, le Sagittaire, inscrivaient, sur le cadran de
l’infini, les minutes passagères.
--Me suis-je trompé? songeait le veilleur... Ou bien la secousse
serait-elle vraiment insignifiante?
Il haussa les épaules, avec un léger frisson. Comment osait-il
seulement penser qu’une secousse de la terre pût être insignifiante? La
plus infime est pleine du plus menaçant mystère!
Soucieux, il alla consulter les sismographes. L’appareil I avait
enregistré la fine secousse,--un trait léger et à peine long d’un
millimètre. L’appareil II n’annonçait aucune suite au phénomène.
Targ se rendit jusqu’à la maison des oiseaux; on n’en conservait plus
qu’une vingtaine. A son arrivée, tous dormaient; ils dressèrent à peine
la tête lorsque le veilleur fit jaillir la lumière. Donc, la secousse
avait dû les agiter à peine, pendant un moment très bref, et ils n’en
prévoyaient pas une seconde.
Cependant, Targ crut devoir avertir le chef des veilles. Cet homme,
personnage inerte et aux nerfs tardifs, n’avait rien perçu.
--Je vais faire ma ronde, déclara-t-il... Nous vérifierons, d’heure en
heure, les niveaux.
Ces paroles rassurèrent Targ.