Dans les années qui suivirent, la terre n’eut que de faibles secousses.
Mais la dernière catastrophe avait suffi pour frapper de mort les
oasis. Celles qui avaient vu disparaître toute leur eau ne l’avaient
point reconquise. Aux Hautes-Sources, elle avait tari pendant dix-huit
mois, puis s’était évanouie dans les gouffres insondables. Seules, les
Terres-Rouges avaient connu de vastes espérances. La nappe trouvée par
Targ donnait une eau abondante et moins impure que celle des sources
disparues. Non seulement elle suffisait à l’entretien des survivants,
mais on avait pu recueillir le faible groupe qui s’était sauvé à la
Dévastation et beaucoup d’habitants des Hautes-Sources.
Là, s’arrêtait le secours possible. Une hérédité de cinquante
millénaires les ayant adaptés aux lois inexorables, les Derniers Hommes
acceptaient sans révolte le jugement du destin. Il n’y eut donc aucune
guerre; à peine si quelques individus tentèrent de fléchir la règle et
vinrent en suppliants aux Terres-Rouges. On ne pouvait que les rejeter:
la pitié eût été une suprême injustice et une forfaiture.
A mesure que s’épuisaient les provisions, chaque oasis désignait les
habitants qui devaient périr. On sacrifia d’abord les vieillards, puis
les enfants, sauf un petit nombre qui furent réservés dans l’hypothèse
d’un revirement possible de la planète, puis tous ceux dont la
structure était vicieuse ou chétive.
L’euthanasie était d’une extrême douceur. Dès que les condamnés avaient
absorbé les merveilleux poisons, toute crainte s’abolissait. Leurs
veilles étaient une extase permanente, leurs sommeils profonds comme
la mort. L’idée du néant les ravissait, leur joie croissait jusqu’à la
torpeur finale.
Beaucoup devançaient l’heure. Peu à peu, ce fut une contagion. Dans
les oasis équatoriales, on n’attendit pas la fin des provisions; il
restait encore de l’eau dans quelques réservoirs, et déjà les derniers
habitants avaient disparu.
Il fallut quatre ans pour anéantir le peuple des Hautes-Sources.
Alors, les oasis furent saisies par l’immense désert, les
ferromagnétaux occupèrent la place des hommes.
Après la découverte de Targ, les Terres-Rouges prospérèrent. On avait
reconstitué l’oasis vers l’Est, dans un territoire où la rareté des
ferromagnétaux rendait leur destruction facile. Les constructions, le
défrichement, le captage des eaux se firent en six mois. La première
récolte fut belle, la seconde merveilleuse.
Malgré la mort successive des autres communautés, les hommes de
l’Oasis Rouge vivaient dans une sorte d’espérance. N’étaient-ils pas
la peuplade élue, celle en faveur de qui, pour la première fois depuis
cent siècles, la loi implacable avait fléchi? Targ entretenait cet état
des âmes. Son influence était grande; il avait l’attrait des créatures
triomphantes et leur prestige symbolique.
Cependant, sa victoire n’avait impressionné personne autant que
lui-même. Il y voyait une obscure récompense et, plus encore, une
confirmation de sa foi. Son esprit d’aventure s’épanouissait; il eut
des aspirations presque comparables à celles des ancêtres héroïques.
Et l’amour qu’il ressentait pour Erê et les deux enfants nés d’elle se
mêlait de rêves dont il n’osait parler à personne, hormis sa femme ou
sa sœur, car il les savait incompréhensibles aux Derniers Hommes.
Manô ignorait ces fièvres. Sa vie restait directe. Il ne songeait guère
au passé, moins encore à l’avenir. Il goûtait la douceur uniforme
des jours; il vivait auprès de sa femme, Arva, une existence aussi
insoucieuse que celle des oiseaux argentés dont les groupes, chaque
matin, planaient sur l’oasis. Comme ses premiers enfants, à cause de
leur belle structure, avaient été parmi les émigrants accueillis aux
Terres-Rouges, à peine si une mélancolie fugitive le saisissait en
songeant au dépérissement des Hautes-Sources.
Au rebours, ce dépérissement tourmentait Targ: maintes fois, son
planeur le conduisit à l’oasis natale. Il cherchait l’eau avec
acharnement, il s’éloignait des routes protectrices, il visitait des
étendues terribles où les ferromagnétaux vivent la vie des jeunes
règnes. Avec quelques hommes de l’oasis, il avait sondé cent gouffres.
Quoique les recherches demeurassent vaines, Targ ne se décourageait
point: il enseignait qu’il faut mériter les découvertes par des efforts
opiniâtres et de longues patiences.