Au matin, Arva ne soupçonna point l’absence de Targ. Il s’était surmené
la veille: sans doute, recru de fatigue, prolongeait-il son repos.
Pourtant, après deux heures d’attente, elle s’étonna. Et elle finit
par frapper à la cloison de la chambre que le veilleur avait choisie.
Rien ne répondit. Peut-être était-il sorti alors qu’elle dormait?
Elle frappa encore, puis elle poussa sur le commutateur de la porte:
celle-ci, en s’enroulant, découvrit une chambre vide.
La jeune fille y entra et vit toutes choses disposées en bon ordre: le
lit d’arcum était relevé contre la muraille, les objets de toilette
intacts; rien n’annonçait la présence récente d’un homme. Et quelque
appréhension serra le cœur de la visiteuse.
Elle alla trouver Manô; tous deux interrogèrent les oiseaux et les
hommes, sans obtenir une réponse utile. C’était anormal, et peut-être
inquiétant. Car l’oasis, après le tremblement de terre, demeurait
pleine de pièges. Targ pouvait être tombé dans une fissure ou avoir été
surpris par un éboulement.
--Plutôt est-il sorti de grand matin, fit l’optimiste Manô. Comme il
est homme d’ordre, il aura d’abord rangé sa chambre... Allons à la
découverte!
Arva restait anxieuse. Les communications étant devenues incertaines et
beaucoup d’ondifères ayant été renversés, les recherches n’avançaient
point.
Vers midi, Arva errait tristement, parmi des décombres, aux confins de
l’oasis et du désert, lorsqu’un essaim d’oiseaux parut, avec de longs
cris: Targ était retrouvé!
Elle n’eut qu’à monter sur l’enceinte, elle le vit qui venait, lointain
encore, d’un pas lourd...
Son vêtement était déchiré, des estafilades lui balafraient le cou, le
visage et les mains; tout son corps exprimait la fatigue; le regard,
seul, conservait sa fraîcheur.
--D’où viens-tu? cria Arva.
Il répondit:
--Je viens de la terre profonde.
Mais il n’en voulut pas dire davantage.
Le bruit de son retour s’étant répandu, ses compagnons de voyage
vinrent au-devant de lui. Et l’un d’eux, lui ayant reproché d’avoir
retardé leur départ, il repartit:
--Ne me le reprochez pas, car j’apporte de grandes nouvelles.
Cette réponse surprit et choqua les auditeurs. Comment un homme
pouvait-il apporter des nouvelles qui ne fussent à la connaissance
des autres hommes? De telles paroles avaient un sens, jadis, lorsque
la terre était inconnue et pleine de ressources, lorsque le hasard
demeurait parmi les êtres, et que les peuples ou les individus
opposaient leurs destins. Mais, à présent que la planète est tarie,
que les hommes ne peuvent plus lutter entre eux, que toute chose est
résolue par des lois inflexibles, que personne ne prévoit les périls
avant les oiseaux et les instruments, ce sont des propos ineptes.
--De grandes nouvelles! répéta dédaigneusement celui qui avait fait les
reproches... Êtes-vous devenu fou, veilleur?
--Vous verrez bientôt si je suis devenu fou! Allons trouver le Conseil
des Terres-Rouges.
--Vous l’avez fait attendre.
Targ ne répondit plus. Il se tourna vers sa sœur et lui dit:
--Va, et ramène celle que j’ai sauvée hier... Sa présence est
nécessaire.
Le Grand Conseil des Terres-Rouges était réuni, au centre de l’oasis.
Il n’était pas au complet, plusieurs de ses membres ayant succombé dans
le désastre. Rien n’annonçait la douleur, à peine la résignation, dans
l’attitude des survivants. La fatalité était en eux, présente comme la
vie même.
Ils accueillirent les Neuf avec un calme presque inerte. Et Cimor, qui
présidait, dit d’une voix uniforme:
--Vous nous apportiez le secours des Hautes-Sources et les
Hautes-Sources sont frappées elles-mêmes. La fin des hommes paraît
très proche... Les oasis ne savent plus même quelles sont celles qui
pourront secourir les autres...
--Elles ne doivent même plus se secourir, ajouta Rem, le premier chef
des Eaux. La loi le défend. Il est équitable, lorsque les eaux ont
tari, que la solidarité disparaisse. Chaque oasis réglera son sort.
Targ s’avança au-devant des Neuf et affirma:
--Les eaux peuvent reparaître.
Rem le considéra avec un mépris tranquille:
--Tout peut reparaître, jeune homme. Mais elles ont disparu.
Alors, le veilleur, ayant jeté un regard au fond de la salle et aperçu
la chevelure de lumière, reprit avec tremblement:
--Les eaux reparaîtront pour les Terres-Rouges.
Une réprobation paisible parut sur quelques faces; tout le monde garda
le silence.
--Elles reparaîtront, s’écria Targ avec force. Et je puis le dire,
puisque je les ai vues.
Cette fois, une faible émotion, née de la seule image qui pût agiter
les Derniers Hommes, l’image d’une eau jaillissante, passa de proche
en proche. Et le ton de Targ, par sa véhémence et sa sincérité, fit
presque naître un espoir. Mais le doute revint vite. Ces yeux trop
vivants, les blessures, le vêtement déchiré, encourageaient les
méfiances: quoique rares, les fous n’avaient pas encore disparu de la
planète.
Cimor fit un signe léger. Quelques hommes cernèrent lentement le
veilleur. Il vit ce mouvement et en comprit la signification. Sans
trouble, il ouvrit sa boîte à outils, saisit son mince appareil
chromographique et, déroulant une feuille, il fit apparaître les
épreuves qu’il avait prises dans les entrailles du sol.
C’étaient des images aussi précises que la réalité même. Dès qu’elles
eurent frappé les yeux des plus proches, les exclamations se
heurtèrent. Un saisissement véritable, presque une exaltation, s’empara
des assistants. Car tous reconnaissaient le fluide redoutable et sacré.
Manô, plus impressionnable que les autres, clama d’une voix
retentissante. Le cri, répercuté par les ondifères, se répandit au
dehors; une multitude rapide cerna le hall; l’unique délire qui pouvait
encore soulever les Derniers Hommes enivra la masse.
Targ se transfigura; il fut presque dieu; les âmes, pareilles aux âmes
anciennes, élevaient vers lui un enthousiasme mystique; des faces
déferlaient, des yeux mornes s’emplissaient de feu, une espérance
démesurée rompait le long atavisme de la résignation. Et les membres du
Grand Conseil eux-mêmes, perdus dans l’être collectif, s’abandonnaient
au tumulte.
Targ seul pouvait obtenir le silence. Il fit signe à la foule qu’il
voulait parler; les voix s’éteignirent, la houle des têtes s’apaisa;
une attention ardente dilatait les visages.
Le veilleur, se tournant vers cette lueur blonde qu’Erê mêlait aux
chevelures sombres, déclara:
--Peuple des Terres-Rouges, l’eau que j’ai découverte est sur votre
territoire: elle vous appartient. Mais la loi humaine me donne un droit
sur elle; avant de vous la céder, je réclame mon privilège!
--Vous serez le premier d’entre nous! dit Cimor. C’est la règle.
--Ce n’est pas cela que je demande, répondit doucement le veilleur.
Il fit signe à la foule qu’on lui livrât passage. Puis, il se dirigea
vers Erê. Quand il fut près d’elle, il s’inclina et dit d’une voix
ardente:
--C’est entre vos mains que je remets les eaux, maîtresse de mon
destin... Vous seule pouvez me donner ma récompense!
Elle écoutait, surprise et palpitante. Car de telles paroles ne
s’entendaient jamais plus. Dans un autre moment, à peine si elle les
eût comprises. Mais au milieu de l’exaltation des cœurs, et avec la
vision féerique des sources souterraines, tout son être se troubla:
l’émotion magnifique qui agitait le veilleur se refléta sur le visage
nacré de la vierge.