Deux heures avant l’aube, Targ se retrouva dans la plaine, au bord de
la crevasse où avait débuté son voyage au pays des ombres. Affreusement
las, il contemplait, au fond de l’horizon, la lune écarlate, pareille à
une fournaise ronde et prête à s’éteindre. Elle disparut. Dans la nuit
immense, les étoiles se ranimèrent.
Alors, le veilleur voulut se remettre en route. Ses jambes semblaient
de pierre, ses épaules s’affaissaient douloureusement et, par tout
son corps, passait une telle langueur qu’il se laissa choir sur un
bloc... Les paupières entrecloses, il revécut les heures qu’il venait
de passer dans les abîmes. Le retour avait été épouvantable. Malgré
qu’il eût pris soin d’accumuler les traces de son passage, il s’était
égaré. Puis, déjà épuisé par les efforts précédents, il avait failli
s’évanouir. Le temps semblait d’une longueur incommensurable; Targ
était comme un mineur qui aurait passé de longs mois dans la terre
cruelle...
Tout de même, le voici revenu sur la surface où vivent encore ses
frères, voici les astres qui, à travers les âges, exaltèrent les rêves
de l’homme; bientôt, l’aube divine va reparaître dans l’étendue.
--L’aube! balbutia le jeune homme... Le jour!
Il étendit les bras vers l’orient, dans un geste d’extase; puis, ses
yeux se refermèrent, et, sans qu’il en eût conscience, il s’étendit sur
le sol.
Une lueur rouge le réveilla. Soulevant avec peine les paupières, il
aperçut, au fond de l’horizon, l’orbe immense du soleil.
--Allons! debout..., se dit-il.
Mais une torpeur invincible le clouait au sol; ses pensées flottaient
engourdies, la fatigue lui prêchait le renoncement. Il allait se
rendormir, lorsqu’il sentit un léger picotement par tout l’épiderme.
Et il vit, sur sa main, à côté des écorchures qu’il s’était faites aux
pierres, des points rouges caractéristiques.
--Les ferromagnétaux, murmura-t-il. _Ils boivent ma vie!_
Dans sa lassitude, l’aventure ne l’effraya guère. C’était comme une
chose lointaine, étrangère, presque symbolique. Non seulement il ne
ressentait aucune souffrance, mais la sensation se révélait presque
agréable; c’était une sorte de vertige, une griserie légère et lente
qui devait ressembler à l’euthanasie... Soudain, les images d’Erê et
d’Arva traversèrent sa mémoire, suivies d’un ressaut d’énergie.
--Je ne veux pas mourir! gémit-il. Je ne veux pas!
Il revécut obscurément sa lutte, ses souffrances, sa victoire. Là-bas,
aux Terres-Rouges, la vie l’attirait, fraîche et charmante. Non, il ne
voulait pas périr; il voulait voir longtemps encore les aurores et les
crépuscules; il voulait combattre les forces mystérieuses.
Et, rappelant sa volonté dormante, d’un effort terrible, il tenta de se
redresser.