Ces planeurs parurent frôler la Dent de Pourpre, inclinée sur l’abîme;
une ombre orange les enveloppait; puis ils s’argentèrent au soleil
zénithal.
--Les messagers des Terres-Rouges! s’écria Manô.
Il n’apprenait rien à ses compagnons de route: aussi bien ses paroles
n’étaient qu’un cri d’appel. Les deux escadrilles hâtaient leur marche;
bientôt, les masses pâles s’abaissèrent vers les pennes émeraude des
Hautes-Sources. Des salutations retentirent, suivies d’un silence;
les cœurs étaient lourds; on n’entendait que le ronflement léger des
turbines et le froissement des pennes. Tous sentaient la force cruelle
de ces déserts où ils semblaient siller en maîtres.
A la fin, Targ demanda, d’une voix craintive:
--Connaît-on l’importance du désastre?
--Non, répondit un pilote au visage bistre. On ne le connaîtra pas
avant de longues heures. On sait seulement que le nombre des morts et
des blessés est considérable. Et ce ne serait rien! Mais on craint la
perte de plusieurs sources.
Il pencha la tête avec une calme amertume:
--Non seulement la récolte est perdue, mais beaucoup de provisions
ont disparu. Toutefois, s’il n’y a pas d’autre secousse, avec l’aide
des Hautes-Sources et de la Dévastation, nous pourrons vivre pendant
quelques années... La race cessera provisoirement de se reproduire et
peut-être n’aurons-nous à sacrifier personne.
Un moment encore, les escadrilles volèrent de conserve, puis le
pilote au visage bistre changea la direction: ceux des Terres-Rouges
s’éloignèrent.
Ils passèrent parmi les pics redoutables, au-dessus des gouffres, et le
long d’une pente qui eût, jadis, été couverte de pâturages: maintenant,
les ferromagnétaux y multipliaient leur descendance.
--Ce qui prouve, songea Targ, que ce versant est riche en ruines
humaines!
De nouveau, ils planèrent sur les vallées et les collines; vers les
deux tiers du jour, ils se trouvaient à trois cents kilomètres des
Terres-Rouges.
--Encore une heure! s’écria Manô.
Targ fouilla l’espace avec son télescope; il aperçut, indécises
encore, l’oasis et la zone écarlate à qui elle avait emprunté son nom.
L’esprit d’aventure, engourdi après la rencontre des grands planeurs,
se réveilla dans le cœur du jeune homme; il accéléra la vitesse de sa
machine et devança Manô.
Des vols d’oiseaux tournoyaient sur la zone rouge; plusieurs
s’avancèrent vers l’escadrille. A cinquante kilomètres de l’oasis, ils
affluèrent; leurs mélopées confirmaient le désastre et prédisaient des
secousses imminentes. Targ, le cœur serré, écoutait et regardait, sans
pouvoir articuler une parole.
La terre désertique semblait avoir subi la morsure d’une prodigieuse
charrue; à mesure qu’on approchait, l’oasis montra ses maisons
effondrées, son enceinte disloquée, les récoltes presque englouties, de
misérables fourmis humaines grouillant parmi les décombres...
Soudain, une immense clameur déchira l’atmosphère; le vol des oiseaux
se brisa étrangement; un effrayant frisson secoua l’étendue.
La planète homicide consommait son œuvre!
Seuls, Targ et Arva avaient poussé un cri de pitié et d’horreur.
Les autres aviateurs continuaient leur route, avec la tristesse
calme des Derniers Hommes... L’oasis fut là. Elle retentissait de
plaintes sinistres. On voyait courir, ramper ou panteler de pitoyables
créatures; d’autres demeuraient immobiles, frappées par la mort;
parfois, une tête sanglante semblait sortir du sol. Le spectacle
devenait plus hideux à mesure qu’on discernait mieux les épisodes.
Les Neuf planèrent incertains. Mais le vol des oiseaux, d’abord
enfiévré par l’épouvante, s’harmonisait; aucune autre secousse n’était
prochaine; on pouvait atterrir.
Quelques membres du Grand Conseil reçurent les délégués des
Hautes-Sources. Les paroles furent rares et rapides. Le nouveau
désastre, exigeant toutes les énergies disponibles, les Neuf se
mêlèrent aux sauveteurs.
Les plaintes parurent d’abord intolérables. Des blessures atroces
avaient raison du fatalisme des adultes; les cris des enfants étaient
comme l’âme stridente et sauvage de la Douleur...
Enfin, les anesthésiques apportèrent leur aide bienfaisante. L’ardente
souffrance sombra au fond de l’inconscient. On n’entendait plus que des
clameurs éparses, les clameurs de ceux qui gisaient dans la profondeur
des ruines.
Une de ces clameurs attira Targ. Elle était craintive, non douloureuse;
elle avait un charme énigmatique et frais. Longtemps, le jeune homme
ne put la situer... Enfin, il découvrit un creux d’où elle jaillissait
plus nette. Des blocs arrêtaient le veilleur, qu’il se mit à écarter
avec prudence. Il lui fallait constamment interrompre le travail devant
les menaces sourdes du minéral: des trouées se formaient, brusques, des
pierres s’éboulaient ou bien on entendait des vibrations suspectes.
La plainte s’était tue; la tension nerveuse et la fatigue couvraient de
sueur les tempes de Targ...
Soudain, tout sembla perdu: un pan de paroi croulait. Le fouilleur, se
sentant à la merci du minéral, baissa la tête et attendit... Un bloc
le frôla; il accepta la destinée; mais le silence et l’immobilité se
refirent.
Levant les yeux, il vit qu’une grande cavité, presque une caverne,
s’était ouverte vers la gauche: dans la pénombre, une forme humaine
était étendue. Le jeune homme enleva péniblement l’épave vivante et
sortit des décombres, à l’instant où un nouvel éboulement rendait le
boyau impraticable...
C’était une jeune femme ou une jeune fille, vêtue du maillot argentin
des Terres-Rouges. Avant toute chose, la chevelure émut le sauveteur.
Elle était de cette sorte lumineuse, que l’atavisme ramenait à peine
une fois par siècle chez les filles des hommes. Éclatante comme les
métaux précieux, fraîche comme l’eau jaillissant des sources profondes,
elle semblait un tissu d’amour, un symbole de la grâce qui avait paré
la femme à travers les âges.
Le cœur de Targ se gonfla, un tumulte héroïque emplissait son crâne; il
entrevit des actions magnanimes et glorieuses, qui ne s’accomplissaient
plus jamais parmi les Derniers Hommes... Et, tandis qu’il admirait
la fleur rouge des lèvres, la ligne délicate des joues et leur pulpe
nacrée, deux yeux s’ouvrirent, qui avaient la couleur des matins,
quand le soleil est vaste et qu’une haleine douce court sur les
solitudes...