PAROLES A TRAVERS L’ÉTENDUE

L’affreux vent du Nord s’était tu. Sa voix mauvaise, depuis quinze

jours, remplissait l’oasis de crainte et de tristesse. Il avait fallu

dresser les brise-ouragan et les serres de silice élastique. Enfin,

l’oasis commençait à tiédir.

Targ, le veilleur du Grand Planétaire, ressentit une de ces joies

subites qui illuminèrent la vie des hommes, aux temps divins de l’Eau.

Que les plantes étaient belles encore! Elles reportaient Targ à l’amont

des âges, alors que des océans couvraient les trois quarts du monde,

que l’homme croissait parmi des sources, des rivières, des fleuves,

des lacs, des marécages. Quelle fraîcheur animait les générations

innombrables des végétaux et des bêtes! La vie pullulait jusqu’au

plus profond des mers. Il y avait des prairies et des sylves d’algues

comme des forêts d’arbres et des savanes d’herbes. Un avenir immense

s’ouvrait devant les créatures; l’homme pressentait à peine les

lointains descendants qui trembleraient en attendant la fin du monde.

Imagina-t-il jamais que l’agonie durerait plus de cent millénaires?

Targ leva les yeux vers le ciel où plus jamais ne paraîtraient des

nuages. La matinée était fraîche encore, mais, à midi, l’oasis serait

torride.

--La moisson est prochaine! murmura le veilleur.

Il montrait un visage bistre, des yeux et des cheveux aussi noirs que

l’anthracite. Comme tous les Derniers Hommes, il avait la poitrine

spacieuse, tandis que le ventre se rétrécissait. Ses mains étaient

fines, ses mâchoires petites, ses membres décelaient plus d’agilité

que de force. Un vêtement de fibres minérales, aussi souple et chaud

que les laines antiques, s’adaptait exactement à son corps; son être

exhalait une grâce résignée, un charme craintif que soulignaient les

joues étroites et le feu pensif des prunelles.

Il s’attardait à contempler un champ de hautes céréales, des rectangles

d’arbres, dont chacun portait autant de fruits que de feuilles, et il

dit:

--Ages sacrés, aubes prodigieuses où les plantes couvraient la jeune

planète!

Comme le Grand Planétaire était aux confins de l’oasis et du désert,

Targ pouvait apercevoir un sinistre paysage de granits, de silices et

de métaux, une plaine de désolation étendue jusqu’aux contreforts

des montagnes nues, sans glaciers, sans sources, sans un brin d’herbe

ni une plaque de lichen. Dans ce désert de mort, l’oasis, avec ses

plantations rectilignes et ses villages métalliques, était une tache

misérable.

Targ sentit peser la vaste solitude et les monts implacables; il leva

mélancoliquement la tête vers la conque du Grand Planétaire. Cette

conque étalait une corolle soufre vers l’échancrure des montagnes.

Faite d’arcum et sensible comme une rétine, elle ne recevait que les

rythmes du large, émanés des oasis et, selon le réglage, éteignait ceux

auxquels le veilleur ne devait pas répondre.

Targ l’aimait comme un emblème des rares aventures encore possibles à

la créature humaine; dans ses tristesses, il se tournait vers elle, il

en attendait du courage ou de l’espérance.

Une voix le fit tressaillir. Avec un faible sourire, il vit monter vers

la plate-forme une jeune fille aux contours rythmiques. Elle portait

librement ses cheveux de ténèbres; son buste ondulait, aussi flexible

que la tige des longues céréales. Le veilleur la considérait avec

amour. Sa sœur Arva était la seule créature près de qui il retrouvât

ces minutes subites, imprévues et charmantes, où il semblait que, au

fond du mystère, quelques énergies veillaient encore pour le sauvetage

des hommes.

Elle s’exclama, avec un rire contenu:

--Le temps est beau, Targ... Les plantes sont heureuses!

Elle aspira l’odeur consolante qui sourd de la chair verte des

feuilles; le feu noir de ses yeux palpitait. Trois oiseaux planèrent

au-dessus des arbres et s’abattirent au bord de la plate-forme. Ils

avaient la taille des anciens condors, des formes aussi pures que

celles des beaux corps féminins, d’immenses ailes argentines, glacées

d’améthyste, dont les pointes émettaient une lueur violette. Leurs

têtes étaient grosses, leurs becs très courts, très souples, rouges

comme des lèvres; et l’expression de leurs yeux se rapprochait de

l’expression humaine. L’un d’eux, levant la tête, fit entendre des sons

articulés; Targ prit la main d’Arva avec inquiétude.

--Tu as compris? fit-il. La terre s’agite!...

Quoique, depuis très longtemps, aucune oasis n’eût péri par les

secousses sismiques et que l’amplitude de celles-ci eût bien diminué

depuis l’ère sinistre où elles avaient brisé la puissance humaine, Arva

partagea le trouble de son frère.

Mais une idée capricieuse lui passant par l’esprit:

--Qui sait, fit-elle, si, après avoir fait tant de mal à nos frères,

les tremblements de terre ne nous deviendront pas favorables?

--Et comment? demanda Targ avec indulgence.

--En faisant reparaître une partie des eaux!

Il y avait souvent rêvé, sans l’avoir dit à personne, car une telle

pensée eût paru stupide et presque blasphématoire à une humanité

déchue, dont toutes les terreurs évoquaient des soulèvements

planétaires.

--Tu y penses donc aussi, s’exclama-t-il avec exaltation... Ne le dis à

personne! Tu _les_ offenserais jusqu’au fond de l’âme!

--Je ne pouvais le dire qu’à toi.

De toutes parts surgissaient des bandes blanches d’oiseaux: ceux qui

avaient rejoint Targ et Arva piétaient avec impatience. Le jeune homme

leur parlait, en employant une syntaxe particulière. Car, à mesure que

se développait leur intelligence, les oiseaux s’étaient initiés au

langage,--un langage qui n’admettait que des termes concrets et des

phrases-images.

Leur notion de l’avenir demeurait obscure et courte, leur prévoyance

instinctive. Depuis que l’homme ne se servait plus d’eux comme

nourriture, ils vivaient heureux, incapables de concevoir leur propre

mort et plus encore la fin de leur espèce.

L’oasis en élevait douze cents environ, dont la présence était d’une

vive douceur et fort utile. L’homme, n’ayant pu regagner l’instinct,

perdu pendant les ères de sa puissance, la condition actuelle du milieu

le mettait aux prises avec des phénomènes que ne pouvaient guère

signaler les appareils, si délicats pourtant, hérités des ancêtres,

et que prévoyaient les oiseaux. Si ceux-ci avaient disparu, dernier

vestige de la vie animale, une plus amère désolation se serait abattue

sur les âmes.

--Le péril n’est pas immédiat! murmura Targ.

Une rumeur parcourait l’oasis; des hommes jaillissaient aux abords des

villages et des emblavures. Un individu trapu, dont le crâne massif

semblait directement posé sur le torse, apparut au pied du Grand

Planétaire. Il ouvrait des yeux dessillés et pauvres, dans un visage

couleur d’iode; ses mains, plates et rectangulaires, oscillaient au

bout des bras courts.

--Nous verrons la fin du monde! grogna-t-il... Nous serons la dernière

génération des hommes.

Derrière lui, on entendit un rire caverneux. Dane, le centenaire, se

montra avec son arrière-petit-fils et une femme aux yeux longs, aux

cheveux de bronze. Elle marchait aussi légèrement que les oiseaux.

--Non, nous ne la verrons pas, affirma-t-elle. La mort des hommes sera

lente... L’eau décroîtra jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que quelques

familles autour d’un puits. Et ce sera plus terrible.

--Nous verrons la fin du monde! s’obstina l’homme trapu.

--Tant mieux! fit l’arrière-petit-fils de Dane. Que la terre boive,

aujourd’hui même, les dernières sources!

Sa face sinueuse, très étroite, décelait une tristesse sans bornes; il

s’étonnait lui-même de n’avoir pas supprimé son existence.

--Qui sait s’il n’y a pas un espoir! marmonna l’ancêtre.

Le cœur de Targ battit; il abaissa vers le centenaire des yeux où

scintilla la jeunesse.

--Oh! père!... s’écria-t-il.

Déjà la face du vieillard s’était immobilisée. Il retomba dans ce rêve

taciturne, qui le faisait ressembler à un bloc de basalte; Targ garda

pour lui sa pensée.

La foule grossissait aux confins du désert et de l’oasis. Quelques

planeurs s’élevèrent, qui venaient du Centre. On était à l’époque

où le travail ne sollicitait guère les hommes: il n’y avait qu’à

attendre le temps des récoltes. Car aucun insecte, aucun microbe, ne

survivaient. Resserrés sur d’étroits domaines, hors desquels toute vie

«protoplasmique» était impossible, les aïeux avaient mené une lutte

efficace contre les parasites. Même les organismes microscopiques

ne purent se maintenir, privés de cet imprévu qui résulte des

agglomérations denses, des grands espaces, des transformations et des

déplacements perpétuels.

D’ailleurs, maîtres de la distribution de l’eau, les hommes disposaient

d’un pouvoir irrésistible contre les êtres qu’ils voulaient détruire.

L’absence des anciens animaux domestiques et sauvages, véhicules

incessants d’épidémie, avait encore avancé l’heure du triomphe.

Maintenant l’homme, les oiseaux et les plantes étaient pour toujours à

l’abri des maladies infectieuses.

Leur vie n’en était pas plus longue: beaucoup de microbes bienfaisants

ayant disparu avec les autres, les infirmités propres à la machine

humaine s’étaient développées, et des maladies nouvelles avaient surgi,

maladies que l’on eût pu croire causées par des «microbes minéraux».

Par suite, l’homme retrouvait au dedans des ennemis analogues à ceux

qui le menaçaient au dehors, et, quoique le mariage fût un privilège

réservé aux plus aptes, l’organisme atteignait rarement un âge avancé.

Bientôt plusieurs centaines d’hommes se trouvèrent réunis autour du

Grand Planétaire. Il n’y avait qu’un faible tumulte; la tradition du

malheur se transmettait depuis trop de générations pour ne pas avoir

tari ces réserves d’épouvante et de douleur qui sont la rançon des

joies puissantes et des vastes espérances. Les Derniers Hommes avaient

une sensibilité restreinte et guère d’imagination.

Toutefois, la foule était inquiète; quelques visages se crispaient; ce

fut un soulagement lorsqu’un quadragénaire, sautant d’une Motrice, cria:

--Les appareils sismiques ne signalent rien encore... La secousse sera

faible.

--De quoi nous inquiétons-nous? s’écria la femme aux longs yeux. Que

pouvons-nous faire et prévoir? Toutes les mesures sont prises depuis

les siècles des siècles! Nous sommes à la merci de l’inconnu: c’est

une affreuse sottise de s’enquérir d’un péril inévitable!

--Non, Hélé, répondit le quadragénaire; ce n’est pas de la sottise,

c’est de la vie. Tant que les hommes auront la force de s’inquiéter,

leurs jours auront encore quelque douceur. Après, ils seront morts dès

l’heure de leur naissance.

--Qu’il en soit ainsi! ricana le petit-fils de Dane. Nos joies

misérables et nos débiles tristesses valent moins que la mort.

Le quadragénaire secoua la tête. Comme Targ et sa sœur, il avait

encore de l’avenir dans son âme et de la force dans sa large poitrine.

Son regard clair rencontrant les yeux frais d’Arva, une fine émotion

accéléra son souffle.

Cependant, d’autres groupes se rassemblaient aux divers secteurs de la

périphérie. Grâce aux ondifères, disposés de mille en mille mètres, ces

groupes communiquaient librement.

On pouvait entendre, _à volonté_, les rumeurs d’un district ou même

de toute la population. Cette communion condensait l’âme des foules

et agissait comme un stimulant énergique. Et il y eut une manière

d’exaltation lorsqu’un message de l’oasis des Terres-Rouges vibra

dans la conque du Grand Planétaire et se répercuta d’ondifère en

ondifère. Il apprenait que, là-bas, non seulement les oiseaux, mais les

sismographes annonçaient des troubles souterrains. Cette confirmation

du péril resserra les groupes.

Manô, le quadragénaire, avait gravi la plate-forme; Targ et Arva

étaient pâles. Et, comme la jeune fille tremblait un peu, le nouveau

venu murmura:

--L’étroitesse même des oasis, et leur petit nombre, doivent nous

rassurer. La probabilité est bien faible qu’elles se trouvent dans les

zones dangereuses.

--D’autant moins le sont-elles, appuya Targ, que c’est leur position

même qui, jadis, les a sauvées!

Le petit-fils de Dane avait entendu; il eut son ricanement sinistre:

--Comme si les zones ne variaient pas de période en période!

D’ailleurs, ne peut-il suffire d’une faible secousse, mais frappant

juste, pour tarir les sources?

Il s’éloigna, plein d’une ironie morne. Targ, Arva et Manô avaient

tressailli. Ils demeurèrent une minute taciturnes, puis le

quadragénaire reprit:

--Les zones varient avec une extrême lenteur. Depuis deux cents ans,

les fortes secousses ont passé au large du désert. Leurs répercussions

n’ont pas altéré les sources. Seules, les Terres-Rouges, la Dévastation

et l’Occidentale sont voisines des régions dangereuses...

Il considérait Arva avec une admiration douce, où levait la fleur

d’amour. Veuf depuis trois ans, il souffrait de sa solitude. Malgré la

révolte de son énergie et de sa tendresse, il s’y était résigné. Les

lois fixaient avec rigueur le nombre des unions et des naissances.

Mais, depuis quelques semaines, le Conseil des Quinze avait inscrit

Manô parmi ceux qui pouvaient refaire une famille: la santé de ses

enfants justifiait cette faveur. Et, l’image d’Arva se métamorphosant

dans l’âme de Manô, la légende obscure, une fois encore, recevait la

lumière.

--Mêlons de l’espoir à nos inquiétudes! s’exclama-t-il. Est-ce que même

aux merveilleuses époques de l’Eau, la mort de chaque homme n’était pas

pour lui la fin du monde? Ceux qui vivent en ce moment sur la terre

courent bien moins de risques, individuellement, que nos pères d’avant

l’ère radio-active!

Il parlait fervemment. Car il avait toujours repoussé cette résignation

lugubre qui dévastait ses semblables. Sans doute, un trop long atavisme

ne lui permettait de la fuir que par intermittences. Toutefois, il

avait plus qu’un autre connu la joie de vivre l’étincelante minute qui

passe.

Arva l’écoutait avec faveur, mais Targ ne pouvait pas concevoir qu’on

négligeât l’avenir de l’espèce. Si, comme Manô, il lui arrivait d’être

brusquement saisi par la volupté fugitive, il y mêlait toujours ce

grand rêve du Temps, qui avait mené les ancêtres.

--Je ne puis me désintéresser de notre descendance, riposta-t-il.

Et, tendant la main vers l’immense solitude:

--Que l’existence serait belle si _notre_ règne occupait ces affreux

déserts! Ne songez-vous jamais qu’il y avait là des mers, des lacs, des

fleuves..., des plantes innombrables et, avant la période radio-active,

des forêts vierges? Ah! Manô, des forêts vierges!... Et, maintenant,

une vie obscure dévore notre antique patrimoine!...

Manô leva doucement les épaules:

--C’est un mal d’y penser, puisque, en dehors des oasis, la terre est

aussi inhabitable pour nous, plus peut-être, que Jupiter ou Saturne.

Une rumeur les interrompit; les têtes se dressèrent, attentives:

on vit survenir une nouvelle troupe d’oiseaux. Ils annonçaient que

là-bas, à l’ombre des rocs, une jeune fille évanouie était la proie

des ferromagnétaux. Et, tandis que deux planeurs s’élevaient sur le

désert, la foule songeait aux étranges créatures magnétiques qui se

multipliaient sur la planète pendant que déclinait l’humanité. De

longues minutes s’écoulèrent; les planeurs reparurent: l’un d’eux

rapportait un corps inerte, en qui tous reconnurent Elma la Nomade.

C’était une fille singulière, orpheline, et peu aimée, car elle

avait des instincts de rôdeuse, dont la sauvagerie déconcertait ses

semblables. Rien ne pouvait l’empêcher, certains jours, de fuir à

travers les solitudes...

On l’avait déposée sur la plate-forme du Planétaire; son visage,

mi-enseveli dans les longs cheveux noirs, apparut livide, encore que

parsemé de points écarlates.

--Elle est morte! déclara Manô... Les _Autres_ ont _bu_ sa vie!

--Pauvre petite Elma! s’écria Targ.

Il la considérait avec pitié et, si passive qu’elle fût, la foule

grondait de haine contre les ferromagnétaux.

Mais les résonnateurs, clamant des phrases éclatantes, détournèrent

l’attention.

«Les sismographes décèlent une secousse brusque dans la zone des

Terres-Rouges...»

--Ah! Ah! cria la voix plaintive de l’homme trapu.

Aucun écho ne lui répondit. Les visages étaient dirigés vers le Grand

Planétaire. La multitude attendait, dans une frissonnante impatience.

--Rien! s’exclama Manô après deux minutes d’attente... Si les

Terres-Rouges avaient été atteintes, nous le saurions déjà...

Un appel strident lui coupa la parole. Et la conque du Grand Planétaire

clama:

«Immense secousse... L’oasis entière se soulève... Catas...»

Puis, des sons confus, un entre-choquement sourd..., le silence...

Tous, hypnotisés, attendirent pendant plus d’une minute. Ensuite, la

foule eut une rude respiration; les moins émotifs s’agitèrent.

--C’est un grand désastre! annonça le vieux Dane.

Personne n’en doutait. Les Terres-Rouges possédaient dix planétaires

de grande communication, dirigeables en tous sens. Pour que les

dix se tussent, il fallait qu’ils fussent tous déracinés ou que la

consternation des habitants fût extraordinaire.

Targ, orientant le transmetteur, darda un appel prolongé. Aucune

réponse. Une lourde horreur pesa sur les âmes. Ce n’était pas le

trouble ardent des hommes de jadis, c’était une détresse lente, lasse,

dissolvante. Des liens étroits unissaient les Hautes-Sources et les

Terres-Rouges. Depuis cinq mille ans, les deux oasis entretenaient des

relations continues, soit par les résonnateurs, soit par des visites

fréquentes, en planeurs ou en motrices. Trente relais, munis de

planétaires, jalonnaient la voie, longue de dix-sept cents kilomètres,

qui reliait les deux peuplades.

--Il faut attendre! clama Targ, penché sur la plate-forme. Si

l’affolement empêche nos amis de répondre, ils ne sauraient tarder à

reprendre leur sang-froid!

Mais personne ne croyait que les hommes des Terres-Rouges fussent

capables d’un tel affolement; leur race était moins émotive encore que

celle des Hautes-Sources: capable de tristesse, elle ne l’était guère

d’épouvante.

Targ, lisant l’incrédulité sur tous les visages, reprit:

--Si leurs appareils sont détruits, avant un quart d’heure des

messagers peuvent atteindre le premier relais...

--A moins, objecta Hélé, que les planeurs ne soient endommagés... Quant

aux motrices, il est improbable qu’elles franchissent, avant quelque

temps, une enceinte en décombres.

Cependant, la population tout entière se portait vers la zone

méridionale. En quelques minutes, les planeurs et les motrices

versèrent des milliers d’hommes et de femmes vers le Grand Planétaire.

Les rumeurs montaient, comme de longs souffles, entrecoupées de

silences. Et les membres du Conseil des Quinze, interprétateurs des

lois et juges des actes unanimes, se rassemblèrent sur la plate-forme.

On reconnaissait le visage triangulaire, la rude chevelure blanc de

sel de la vieille Bamar, et la tête bosselée d’Omal, son mari, dont

soixante-dix ans de vie n’avaient pu pâlir la barbe fauve. Ils étaient

laids, mais vénérables, et leur autorité était grande, car ils avaient

donné une descendance sans tare.

Bamar, s’assurant que le Planétaire était bien orienté, envoya à

son tour quelques ondes. Devant le silence du récepteur, son visage

s’assombrit encore.

--Jusqu’à présent, la Dévastation est sauve! murmura Omal..., et les

sismographes n’annoncent aucune secousse dans les autres zones humaines.

Soudain, un bruissement d’appel strida et, tandis que la multitude se

dressait, hypnotique, on entendit gronder le Grand Planétaire:

«Du premier relais des Terres-Rouges. Deux secousses puissantes ont

soulevé l’oasis. Le nombre des morts et des blessés est considérable;

les récoltes sont anéanties; les eaux semblent menacées. Des planeurs

partent pour les Hautes-Sources...»

Ce fut une ruée. Les hommes, les planeurs et les motrices surgissaient

par torrents. Une excitation inconnue depuis des siècles soulevait les

âmes résignées: la pitié, la crainte et l’inquiétude rajeunissaient

cette multitude du Dernier-Age.

Le Conseil des Quinze délibérait, tandis que Targ, tout tremblant,

répondait au message des Terres-Rouges et annonçait le départ prochain

d’une délégation.

Aux heures tragiques, les trois oasis sœurs--Terres-Rouges,

Hautes-Sources, la Dévastation--se devaient des secours. Omal, qui

avait une connaissance parfaite de la tradition, déclara:

--Nous avons des provisions pour cinq ans. Le quart peut être réclamé

par les Terres-Rouges... Nous sommes aussi tenus de recueillir deux

mille réfugiés, si c’est _inévitable_. Mais ils n’auront que des

rations réduites et il leur sera interdit de s’accroître. Nous-mêmes

devrons limiter nos familles, car il faut, _avant quinze ans_, ramener

la population au chiffre traditionnel...

Le Conseil approuva ce rappel aux lois, puis Bamar cria vers la foule:

--Le Conseil va nommer ceux qui partiront pour les Terres-Rouges. Il

n’y en aura pas plus de neuf. D’autres seront envoyés lorsque nous

connaîtrons les besoins de nos frères.

--Je demande à partir, supplia le veilleur.

--Et moi! ajouta vivement Arva.

Les yeux de Manô étincelèrent:

--Si le Conseil le veut, je serai aussi parmi les envoyés.

Omal leur jeta un regard favorable. Car il avait jadis, comme eux,

connu ces mouvements spontanés, si rares parmi les Derniers Hommes.

A part Amat, adolescent frêle, la foule attendait passivement la

décision du Conseil. Soumises aux règles millénaires, accoutumées

à une existence monotone, que troublaient seuls les météores, les

peuplades avaient perdu le goût de l’initiative. Résignées, patientes,

douées d’un grand courage passif, rien ne les excitait aux aventures.

Les déserts énormes qui les enveloppaient, vides de toute ressource

humaine, pesaient sur leurs actes comme sur leurs pensées.

--Rien ne s’oppose au départ de Targ, d’Arva et de Manô, remarqua la

vieille Bamar... Mais la route est longue pour Amat. Que le Conseil

décide.

Tandis que le Conseil délibérait, Targ contemplait l’étendue sinistre.

Une douleur amère l’accablait. Le désastre des Terres-Rouges pesait sur

lui plus pesamment que sur ses frères. Car leurs espoirs ne portaient

que sur la lenteur des finales déchéances, tandis qu’il s’obstinait à

rêver des métamorphoses heureuses. Et les circonstances confirmaient

amèrement la Tradition.

Pourtant, devant les lourdes plaines granitiques, devant les

formidables montagnes dressées à l’Ouest, l’esprit d’aventure le

reprenait. Son âme s’élançait vers les Terres-Rouges, non pour des

buts précis, mais pour ces fins lointaines, immenses et féeriques qui

avaient, jadis, conduit l’homme vers tous les inconnus de la Planète!

La Mort de la Terre, roman, suivi de contes · 第 6 / 82 题