Jean-Paul, qui autrefois s'émouvait si fort lorsqu'on sonnait à
sa porte, Jean-Paul, qui vivait toujours dans l'attente d'un ami,
aujourd'hui s'enivre de solitude.
Il fuit avec terreur les lieux et les visages qui lui rappellent sa
vie passée. Il fait de grands détours pour éviter certaines rues. On
le voit brusquement revenir sur ses pas lorsque de loin lui sourit une
face connue--ou qu'un chapeau cloche entrevu ressemble à celui qui
ombrageait les yeux troubles de Liette.
Seul, Vincent Hiéron est reçu avec joie dans le petit cinquième. Comme
tous ceux qui traversèrent l'Union _Amour et foi_, ce jeune homme a des
besoins d'apostolat. Pour les satisfaire, le jour de sa majorité, il
a quitté une mère trop frivole, en se basant sur un texte d'Évangile:
_Celui qui aimera son père ou sa mère plus que moi..._ Il est ainsi
délivré de la vaine existence de salon à quoi on le condamnait
sottement.
Vincent Hiéron vit de journalisme et d'un héritage. Sa chambre--vaste
cellule froide et carrelée--se trouve rue des Réservoirs, à Versailles,
dans le vieil hôtel qu'habita La Bruyère. Il s'est lié avec le
troisième vicaire et s'occupe obscurément du patronage: les vastes
espoirs de l'Union _Amour et foi_ ne le soutiennent plus. Atteindre
les âmes une à une, tel est le but qu'il se propose. Pour l'instant,
celle de Jean-Paul l'inquiète. Le jeune homme continue d'«incliner
l'automate», selon ses avis. Mais aucune ferveur, aucune joie ne le
soulèvent.
Les deux amis eurent l'inspiration de faire une retraite aux environs
de Paris chez les Jésuites, avec d'anciens élèves de Vaugirard: un
aigre printemps teintait de violet le jardin trop soigné où d'affreuses
statues du Sacré-Cœur, de la Vierge et des innombrables saints jésuites
se craquelaient à chaque tournant.
Mais comme Jean-Paul aimait la bénédiction de chaque soir!... De toute
cette jeunesse prosternée, montent l'_O Salutaris_, le _Tantum ergo_,
qu'il n'entend jamais sans se rappeler le collège clair et la chapelle
odorante. Un jeune homme balance l'encensoir dont la fumée noie l'autel
où des flammes de bougie sont immobiles...
Puis devant cette Présence infinie on récite simplement la prière du
soir. Jean-Paul écoute chacune de ces formules qui viennent du lointain
de son enfance: _Dans l'incertitude où je suis si la mort ne me
surprendra pas cette nuit, je vous recommande mon âme, ô mon Dieu..._
Comme son cœur d'enfant se serrait jadis devant le mystère de la mort,
ainsi évoquée!
_Maison d'Or, Arche d'alliance, Porte du ciel, Étoile du matin,_ pures
invocations d'une âme en état de grâce, qui montaient vers les pieds
fleuris de roses et le sourire de la Vierge, une voix d'adolescent
les redit aujourd'hui. Jean-Paul se rappelle ses somnolences au long
des premières oraisons, sa joie quand il se réveillait après les
litanies--les quelques secondes silencieuses pendant lesquelles on
faisait semblant d'examiner sa conscience...
Comme Jean-Paul disait à Vincent ses impressions, celui-ci s'indigna
avec une éloquence de prédicant.
--Des émotions les plus pures, Jean-Paul, tu fais de la volupté. Ah!
dilettante qui ne veux pas choisir! Tu as voulu vivre mille vies, ne
négliger aucune source d'enthousiasme et d'exaltation. Catholique, tu
es arrivé au milieu d'une société paienne et, t'asseyant au banquet où
l'on goûte les voluptés du monde, tu as prétendu garder, cependant,
l'héritage sacré de ton enfance chrétienne... _Mais on ne peut servir
deux maîtres_, n'est-ce pas cette vérité qui te meurtrit aujourd'hui?
Tu ne peux lui échapper, elle te tient prisonnier...
Le premier soir, dans sa cellule, Jean-Paul se disait:
«Résigne-toi à n'être pas du monde, à ce que le monde ne te connaisse
pas ... tu as choisi.»
Alors il ouvrit la fenêtre. Paris dormait au loin dans ses fumées. De
la maison voisine s'élevait une voix de contralto. Jean-Paul reconnut
les _Plaintes de la jeune fille_, de Schubert. Et il songea à Marthe et
que le devoir est sans doute la chose du monde la plus ordinaire, la
plus simple--la plus banale.
Pendant trois jours, le prédicateur empêcha Jean-Paul de se recueillir.
Du moins, dans ce printemps lumineux et dépouillé, goûta-t-il la
douceur de penser à Marthe, à cet amour lointain dont il sentait son
cœur enveloppé. Il écrivit chaque jour une lettre que la jeune fille
recevait avec un tremblement de joie. Jean-Paul n'était pas insensible
à cette joie qu'il donnait. Il se plaisait à évoquer Marthe, vers midi,
quêtant au portail l'arrivée du facteur: «Elle reconnaît mon écriture
... elle met la lettre dans son corsage, et pendant le déjeuner, ses
doigts à travers la mousseline appuient sur l'enveloppe qu'elle n'a pas
encore ouverte...»
Jean-Paul s'applique d'abord à ne lui pas parler d'amour et raconte
simplement sa vie: «Le prédicateur a des accents si ridiculement
ampoulés qu'il ne saurait émouvoir. De plus, il retape un vieux
panégyrique de Jeanne d'Arc qui a déjà servi--et nous le débite en
tranches. Le site est fait à souhait pour qu'on y prenne son mal en
patience: un très petit jardin mais dont les allées s'enchevêtrent
et, à l'horizon, Paris couché dans ses fumées. La forêt est toute
proche, chantante et fleurissante, et les visages graves de ces jeunes
gens sont plaisants à considérer. D'ailleurs, si le prédicateur est
médiocre, il y a beaucoup de silence et de vraie solitude... Les repas
sont une distraction, la seule de la journée. Ces Jésuites cuisinent
proprement. Mais ils nous fortifient d'indigestes viandes, nous
échauffent de sauces, et méprisent leurs frères les légumes...»
Le troisième jour, la Providence voulut que l'incommodité d'un rhume
de cerveau empêchât le prédicateur de continuer ses instructions. Il
fut remplacé par un Père dont l'éloquence dépouillée et simple toucha
profondément ces jeunes âmes attentives. Les lettres de Jean-Paul
devinrent graves:
«Ma chère petite amie, l'étonnante expérience que ces journées
vécues dans le silence d'une maison étrangère avec seulement, par
intervalles, une voix de prêtre qui brutalement me jette en face de
ma destinée!--Tout bruit cessant, comme une vallée où le brouillard
se déchire, l'âme se dégage peu à peu et les actes accomplis émergent
des profondeurs. Toute la misère se découvre, que je portais en
moi partout, sans inquiétude. Ah! ce n'est pas trop d'un Dieu pour
nous racheter, car, malgré nos larmes, les actes commis ne peuvent
pas ne pas l'avoir été, et leurs conséquences néfastes s'enchaînent
logiquement ... contre elles, que ferons-nous? Seul, Dieu peut
intervenir. A cause de cela, prions plus longtemps.»
Chaque jour, Jean-Paul apprit à se connaître mieux et il eut peur de
lui-même. Il écrivait:
«Marthe, j'ai eu cette fausse justice de Pilate, dont il est parlé dans
Pascal. Je ne me suis pas déclaré contre Dieu, mais les incrédules,
voyant des chrétiens tels que moi, ont pu avoir une médiocre idée
de cette religion qui produit de si misérables disciples! Je n'ai
jamais pratiqué d'autre doctrine que celle du paganisme. Riche, je
fus le mauvais riche, vivant loin de ses frères, au milieu d'un
luxe abondant et facile. Intelligent, je me suis appliqué aux seuls
travaux me plaisant, avec nul autre souci que de m'y plaire. Ami,
je n'ai considéré mes amis que pour ma joie: ce furent des objets à
mon usage--ces âmes immortelles que j'aurais pu sauver! Ainsi ma vie
n'est qu'une hypocrisie soutenue. Car j'ai même évité la punition qui
s'attache au péché: le mépris. Je suis estimé, peut-être imité, admiré,
aimé! Je poursuis une œuvre de mort en moi, autour de moi. Et seule,
telle petite âme me juge, dans le désarroi de sa conscience, d'après le
mal que mon passage a laissé en elle...»
Puis cette terreur s'apaisa: Jean-Paul, au milieu des parterres
éclatants de jacinthes, connut cette paix que le Maître promet à ceux
qui l'aiment: «Marthe, cela devient une douceur, ce règlement qui,
heure par heure, m'assujettit à quelque méditation, ce mécanisme qui
fatalement me mène de bonnes œuvres en œuvres pies...»
Jean-Paul s'étonnait du plaisir qu'il trouvait dans cette
correspondance. Il se surprit, un soir, embrassant la photographie de
Marthe. A genoux devant la fenêtre ouverte qui découpait un pan du ciel
où le clair de lune ruisselait, il se sentit, en dépit de sa misère, un
enfant privilégié et connut que pour lui, la grâce divine prenait la
forme d'un amour humain.