M. Bertrand Johanet attend comme une de ses grandes joies quotidiennes
le bol de café au lait, le pain noir beurré et salé. L'averse ruisselle
contre les vitres; les arbres sont dans la brume des silhouettes à
peine indiquées. Martine va et vient, effarée, à travers la cuisine.
Un foulard noir cache ses cheveux. Elle n'a plus de dents; un petit
nez busqué entre deux yeux ronds lui donne l'air des vieilles poules.
Elle répand une odeur fade, l'odeur qu'ont les assiettes où l'on
a mangé des œufs et du poisson. Elle est fière d'être née sur la
propriété, et vénère M. Johanet parce qu'il est riche. Martine sait
qu'une table abondamment servie est le signe extérieur de la richesse:
elle se souvient de l'année et du jour où ses poulets de grains ne
furent pas assez cuits, où elle oublia de flamber ses palombes. «Comme
vous devez aimer ces landes où vous avez toujours vécu», lui disait
Marthe quelquefois. «Que oui! répondait-elle, surtout que le bois,
aujourd'hui, vaut tant d'argent...»
Une chienne et deux chiens dorment en rond, aussi près que possible du
feu. Il y a sur la table une bécasse que M. Johanet vient de tuer. Il
raconte sa chasse, lentement, avec des détails:
--... Je vois mon Stop qui tient l'arrêt ... dans l'allée qui longe
l'ancien marais, à l'endroit où il y a beaucoup d'ajoncs. Je m'avance.
J'entends: vrr... J'épaule. Vlan! Ça y était--tu n'écoutes pas!
--J'ai autre chose à faire, gronda Martine--M. Balzon et Mlle Marthe
vont arriver...
Elle porte le bol de café au lait fumant--presque une soupière.--Et,
afin qu'il ne fasse pas «un rond» sur la table, elle le pose
soigneusement sur le calendrier de l'année dernière. Car M. Bertrand
Johanet, qui a cinquante mille francs de rentes et qui est généreux,
eut toujours le souci de ne rien perdre... Il coupe ses tartines en
menus morceaux dont il remplit le bol. Autrefois, Marthe et Jean-Paul
aimaient beaucoup regarder le gros homme déjeunant. Des stalactites de
café étaient suspendues à sa moustache et sa barbe...
Quelle idée, pour des Parisiens, de venir passer ici les jours de l'an!
dit Martine.
--Il paraît que Marthe s'anémie. Le médecin veut l'aérer. Ici c'est
plus abrité qu'à Castelnau,
--Ce qu'il faut à cette jeunesse, déclare sentencieusement Martine,
c'est un mari.
Elle surveille ses casseroles et son rôti. Il y a pour déjeuner de la
«tranche hachée», un gigot, un lièvre, de la purée de bécasses.
--On pourrait ajouter le pâté de foie ... propose M. Johanet...
J'entends l'auto. Les voilà...
Débarrassée de ses fourrures, Marthe se rapproche frileusement du feu...
--Tu as besoin d'engraisser, ma petite, dit M. Johanet, et Martine
ajoute:
--Les yeux lui mangent la figure.
Il est vrai que ses yeux clairs s'étaient élargis. Ses cheveux fauves
pesaient lourdement sur la nuque...
--Je perds mes bagues, dit-elle... Son anneau de première communion
était devenu trop large...
Elle gagna sa chambre. M. Johanet s'installa avec son cousin au fumoir.
L'odeur fade y régnait d'anciennes fumeries de--cigare froid... Il y
avait aux murs les photographies agrandies par Nadar des parents de
M. Johanet et une carte en relief de la France par le géographe de S.
M. l'empereur. Là, M. Johanet recevait ses métayers, écoutait leurs
doléances et, pour leur faire plaisir, les payait avec des écus de cinq
francs.
--Trouves-tu Marthe changée? demanda le professeur.
M. Johanet appuya le pouce sur la cendre de sa pipe et murmura d'un air
gêné.
--Tu sais ce que dit Martine? Il lui faudrait un mari à cette petite...