XVIII

Au long de ces journées brûlantes et vides, Jean-Paul s'étonna

d'oublier sa peine, il ne pensa plus. Il prit conscience de sa

jeunesse: dans le désarroi de toute vie intérieure, la possibilité

lui apparut soudain d'une vie uniquement physique, dont des caresses

seraient les joies.

Hier encore, il méprisait les jeunes hommes qu'on voit, l'air faraud,

d'une élégance excessive, inquiets d'attirer les regards des femmes...

Aujourd'hui, il songe que cette façon d'exister est la seule peut-être

qui s'offre à lui ... et s'excuse de vouloir faire la bête, à cause

qu'il voulut trop faire l'ange. Après les rancunes et les trahisons qui

l'ont fait pleurer, c'est dans son cœur un tel soulèvement d'obscures

tendresses qu'il voudrait les voir cristalliser autour des premiers

jolis yeux venus--de la première petite âme qui lui semblera précieuse

en un corps harmonieux.

«Je fus jusqu'à ce jour, songe-t-il, l'artisan de ma peine... Depuis

mes quinze ans, la vie n'a été pour moi qu'une lutte passionnée contre

la solitude--lutte où toujours je fus vaincu. Ah! que ne ferais-je pas

si j'avais le cœur enfin libéré de tous les dégoûts de l'isolement?...

D'ailleurs, je ne veux plus qu'être heureux simplement, par la

tendresse, comme les autres hommes.

Marthe, à ses côtés, n'est plus la «jeune fille», la pure et douce

Raison.

Elle aussi, après avoir trop lu dans le vieux salon de l'aïeule,

s'énerve et s'attendrit... Quand ils se couchent sur le sable chaud du

talus à deux heures, et s'enveloppent de soleil, elle ne s'inquiète

guère que Jean-Paul approche son visage du sien et s'amuse à lui

chatouiller avec une paille le front, les yeux, les lèvres--pour savoir

«qui elle aime le mieux». Il lui semble que Jean-Paul la regarde avec

plus de tendresse; à songer qu'il va peut-être l'aimer, elle se sent

défaillante de joie. Comment saurait-elle que le désir n'est pas

l'amour?

Si Jean-Paul ne l'aime pas, il est vrai qu'il s'étonne d'être ému,

quand dans ses siestes, elle s'étend près de lui, les mains nouées sous

la nuque, découvrant, aux côtés de son corsage, le linge odorant qu'un

peu de sueur tache.

Mais l'imprudente enfant ne surveille plus ses paroles et cependant

que Jean-Paul somnole, elle égrène de vains propos, de menues bêtises.

Jean-Paul écoute à peine et se dit quelquefois: «Elle a, comme les

autres jeunes filles, une pauvre petite âme ménagère.»

Au crépuscule, dans les fins d'orage et des fraîcheurs de pluie

tombée; Jean-Paul faisait seul «la promenade du soleil couchant»: ils

appelaient ainsi la longue avenue qui va parmi les landes, vers l'ouest.

Comme il se sentait misérable, alors! Il songeait à un enfant de

dix-huit ans rencontré un soir chez quelque ami et qui buvait de

l'absinthe parce qu'il avait lu que c'est un poison. Et cet enfant lui

disait: «Quand on a trouvé la dernière sensation qui puisse donner une

joie, il faut mourir.» La musique, son unique bonheur, l'attirait aux

dernières limites du désespoir--éveillait en lui un désir plus aigu de

fermer pour toujours les yeux...

Ah! se disait Jean-Paul, que répondre à cette jeune âme dévastée? Que

sont, en dehors de Dieu, tous les petits dieux dont on s'embarrasse: la

tradition, la famille, la race, les morts...?

Chaque soir, l'automobile ramène Jean-Paul chez son père. Il trouve

une joie à se sentir emporté dans la nuit sur les routes solitaires.

Des métairies accroupies fument doucement. Une lumière tremble dans

l'encadrement d'une fenêtre. Le clair de lune baigne l'humble toit

penché, le four à pain, l'étable, le puits... Un coq se réveille

parfois et, trompé par le ciel lumineux, chante.--Et Jean-Paul se

rappelle cette même route à cette même heure, quand, petit garçon aux

yeux pleins de sommeil, il rêvassait dans la Victoria... Comme ce soir

la lune le poursuivait d'arbre en arbre jusqu'à la maison; le ciel,

liquide et clair, coulait entre les tiges noires des grands pins. «A

cet endroit, lui disait son père, ta grand'mère fut poursuivie par les

loups.» Il reconnaît les parfums entêtants des acacias, le tiède relent

des étables...

Jean-Paul évoque «la vie de Paris» que désespérément il veut mener. Il

est stupéfait de découvrir en son cœur la sourde volonté de s'avilir...

L'automobile grince sur le gravier de l'allée. La lampe de la salle à

billard éclaire brutalement le perron, où, dans un fauteuil d'osier, M.

Bertrand Johanet fume sa pipe...

Il convient que le père et le fils restent quelques instants ensemble.

M. Johanet énonce des faits précis: on lui offre tel prix du bois

d'Ousilanne; son berger du Prat n'est pas content des soixante francs

qu'il reçoit annuellement ... les idées mauvaises envahissent les

campagnes.

La cuisinière Martine lui apporte son «grog»--il y ajoute du rhum.

--Tu n'en prends pas, Jean-Paul? Rien n'est meilleur pour l'estomac...

Ah! «mon drôle», j'oubliais, il y a une lettre pour toi...

Il annonce cela, joyeusement: cette bienheureuse lettre va le dispenser

de causer. Et de nouveau, il fume, il boit, comme, à deux cents mètres

de là, ses bœufs paisibles ruminent...

Jean-Paul reconnaît l'écriture de Vincent Hiéron. Il lit:

«Pardonne-moi de t'avoir fait souffrir ... je croyais te sacrifier _à

la cause_ ... il m'apparaît aujourd'hui que je fus vainement cruel...

Mais je te sais d'âme si douce et si peu rancunière que, dans ma grande

peine, je pense à toi: depuis ton départ, Jérôme Servet me suspecte. Il

écoute contre moi de faux rapports. Le petit Georges Élie, que Jérôme

amène à Paris pour l'employer au journal _Amour et foi_--(il déracine

sans scrupule une foule de pauvres âmes provinciales)--le petit Georges

Élie m'a dit l'autre soir: «ton règne est passé». Ah! quelle tristesse

de voir l'union _Amour et foi_ devenir une cour pleine d'intrigues, de

jalousies, de cabales... Mais il n'y a dans mon cœur, Jean-Paul, aucun

ressentiment contre cet homme car il m'a enfanté à la vraie vie.»

L'enfant chargé de chaînes · 第 23 / 39 题