Les proscriptions.--La momie.--M. Pallier, membre du conseil des
Cinq-Cents.--Fouché et un proscrit.--Le journal en vaudevilles.--La
machine infernale.--Le projet de Moreau.--Pichegru.--Georges
Cadoudal.--Sa ressemblance avec Michot.--Anecdotes.--Mort de Julie
Talma.
Le temps qui succéda à cette époque ne fut plus pour moi, comme pour
beaucoup de femmes d'alors, qu'un besoin de ressaisir la vie. Notre
première jeunesse s'était écoulée au milieu des craintes et des alarmes.
À peine avions-nous entrevu le monde en 1788, qu'une scène nouvelle
s'était offerte à nous et avait amené tous les malheurs qui en furent la
suite.
Cet état violent eût voulu du repos comme après une longue maladie;
mais, semblables aux convalescents qui abusent de la santé lorsqu'elle
leur revient, on se livrait avec fureur au tourbillon du monde qui vous
entraînait; on usait du temps, comme s'il eût dû nous échapper encore.
Les modes les plus extravagantes, les bals, les fêtes champêtres,
mettaient la vie dans un danger d'une autre espèce. L'excès du plaisir
est souvent plus dangereux que l'excès de la douleur: il faut du courage
pour supporter l'un; l'autre est un abandon sans calcul qui nous
subjugue. Ces modes, ces fêtes, contribuèrent à tuer plus d'une jeune
folle. Ce genre de mort était plus gai; mais il n'était pas moins
prompt, et les résultats étaient les mêmes pour ceux qui les
regrettaient.
Tout ce qui se passa pendant ce temps rentre dans le cours ordinaire des
choses. Nous avions cependant encore de loin en loin quelques-uns de ces
événements remarquables qui suivent les orages des révolutions, lorsque
les gouvernements ne sont pas encore bien affermis sur leurs bases, et
que les partis ne sont pas calmés. Mais ces orages passaient au-dessus
de nos têtes sans atteindre la multitude, et ne tombaient que sur des
personnages placés au haut de l'échelle sociale. Il n'était guère dans
la nature des femmes de s'occuper de ces événements, à moins qu'ils ne
touchassent leur famille ou leurs amis.
Ne me mêlant guère de la politique, je ne dirai pas grand chose du 18
fructidor. Comme nous sortions à peine d'une révolution, on s'effrayait
de tout ce qui pouvait y ramener. C'étaient des proscriptions d'un autre
genre, qui atteignaient des personnes auxquelles on s'intéressait, ou
tombaient sur des hommes d'un nom marquant; il n'en fallait pas
davantage pour alarmer ceux qui n'en voyaient que les résultats, sans en
connaître positivement les causes. Plusieurs des proscrits qui eurent le
temps de se cacher échappèrent à la déportation. M. Millin, chez qui
j'allais fréquemment, avait recueilli dans sa maison un député proscrit,
de ses amis, nommé Pallier; nous passions nos soirées à jouer ou à
causer, et lorsqu'on entendait sonner, on faisait entrer M. Pallier dans
une boîte à momie, qui était dans un coin de la bibliothèque; alors il
me faisait une peur horrible, car il avait véritablement l'air de la
momie dont il tenait la place.
Ce pauvre M. Pallier était bien l'être le plus inoffensif, et je ne sais
vraiment ce qui lui avait valu les honneurs de la proscription.
Plusieurs journalistes furent arrêtés; d'autres prirent la fuite et
furent jugés par contumace. J'en connaissais un qui n'avait pas quitté
Paris et qui n'avait pris d'autres précautions que de changer ses
cheveux noirs contre une perruque blonde. Comme il avait la peau très
brune, cela lui changeait entièrement la figure. C'était une espèce
d'original qui, lorsqu'il passait la nuit devant une sentinelle qui lui
criait: «Qui vive!» répondait: «Contumace!» Il se mettait, à
l'Opéra-Comique, à côté de la loge de Fouché, alors ministre de la
police, et, malgré cette imprudence, il n'a jamais été inquiété: la
fortune couronne l'audace.
Un jour cependant, ennuyé d'être obligé de se cacher, il va chez Fouché,
et demande à lui parler en particulier.
--Je suis un tel, lui dit-il; cette existence d'oiseau de nuit m'est
insupportable et me fatigue; faites-moi arrêter ou rendez-moi ma
liberté.
--Monsieur, lui dit le ministre furieux, voyez dans quelle position vous
me mettez; vous vous livrez à moi. Sortez, monsieur, sortez!
--Où voulez-vous que j'aille?
--Eh! allez au diable, mais sortez de chez moi, continua-t-il
impatienté.
Il retourna chez lui et y demeura fort tranquille, sans que personne
s'en inquiétât.
Mon mari l'aimait beaucoup, parce qu'il avait de l'esprit, qu'il était
fort amusant et d'un courage à toute épreuve. Il venait souvent dîner
avec nous dans le temps même de sa proscription. Tout à coup nous
cessâmes de le voir. Nous savions qu'il ne pouvait être arrêté, car on
n'aurait pas manqué de le dire. J'engageai mon mari à s'enquérir de lui
et à savoir s'il n'était pas malade. Ce même jour il le rencontra dans
la rue.
--Pourquoi donc, lui dit Fusil, ne vous voit-on plus?
--Ma foi, mon cher, je suis amoureux de votre femme; elle ne veut pas de
moi. Que voulez-vous que j'aille faire chez vous?
Après les journées de St-Cloud, il fit un journal en vaudevilles qu'il
annonçait par ce couplet:
Sitôt qu'on verra paraître
Le premier de Floréal,
Vous verrez aussi renaître
Les feuilles de ce journal.
Le 18 brumaire vint ensuite changer la forme d'un gouvernement qu'on
estimait peu, et nous donna pour chef l'homme dont on admirait les
exploits et le génie.
Nous ne vîmes, nous autres femmes un peu frivoles, que le côté le plus
gai des choses. Les applications que l'on fait au théâtre montrent
l'esprit public. Nous aimions mieux le chercher là qu'ailleurs.
Je me rappelle par exemple que, le lendemain du 18 brumaire, on donnait
l'opéra des _Prétendus_, de Lemoine, et que les paroles du quatuor
furent saisies pour en faire une application qui se trouvait placée
d'une manière assez comique.
Lorsque les amans commencèrent à dire:
Victoire! victoire éclatante!
on applaudit.
C'est notre retraite qu'on chante,
répondent les vieux prétendus. Les applaudissements redoublèrent,
surtout lorsqu'ils ajoutèrent:
Mais attendez du moins que nous soyons partis.
Quant à la machine infernale,
Cette invention d'enfer
Avait un cercle de fer,
comme le disait la complainte du 3 nivôse. Cet horrible événement
inspira un sentiment d'effroi unanime. Chacun voulait le lendemain avoir
couru les plus grands dangers en passant au moment même de l'explosion
dans la rue St-Nicaise. Je ne me vanterai point de mon courage dans
cette circonstance. J'étais fort paisible chez moi, ne me doutant de
rien. Assez de malheurs réels arrivèrent sans y joindre des récits
imaginaires.
Bientôt après, le public eut à s'occuper d'autre chose. On peut se faire
une idée de la sensation que produisit le procès du général Moreau en
1804; je crois qu'il eût été dangereux de le condamner à mort. Il y
avait une grande fermentation dans Paris; les avenues du palais étaient
encombrées par la foule; et cette foule, parmi laquelle on voyait des
gens distingués, des militaires de tous grades, resta toute la nuit à
attendre les résultats du jugement. On se passait de bouche en bouche
les nouvelles qui arrivaient de l'intérieur du palais, et elles
parvenaient ainsi comme l'éclair jusqu'au point le plus éloigné. Cela
rappelait le jour de la mort de Mirabeau.
Lorsqu'enfin l'on apprit que Moreau n'était condamné qu'à l'exil, on
respira plus librement; car il est à remarquer que, dans les jugements
auxquels on s'intéresse aussi vivement, ce n'est que la mort qu'on
appréhende; tout le zèle se calme dès que la vie est assurée, et
cependant il est des jugements qui sont plus cruels que la mort, car ils
flétrissent ou brisent l'existence: celui-là était du nombre. Quant à
Pichegru, il fut livré par un misérable dans lequel il avait mis sa
confiance; il a dû changer de nom, car on n'en a jamais entendu parler
depuis; il n'aurait pu reparaître sans inspirer l'horreur qu'on éprouve
pour un dénonciateur.
On sait quelle fut la fin de Pichegru: on le trouva étranglé dans sa
prison. Plusieurs versions ont été faites à ce sujet. Quant à Georges
Cadoudal, on ne parlait que de la manière adroite dont il s'était
soustrait aux recherches pendant si long-temps, des différents
travestissements qu'il avait employés; de ses réponses au tribunal, qui
étaient parfois si comiques; de l'indignation qu'il témoignait au nom
d'assassin.
«Je suis un conspirateur, disait-il, mais non un vil assassin. J'ai pu
maintes et maintes fois tuer votre empereur; je voulais le combattre et
non le frapper en lâche.»
Et il rappelait les diverses circonstances où il s'était rencontré près
de Napoléon, sous quel déguisement il était alors, tantôt en feutier,
tantôt portant quelques charges sur les épaules; il ne compromettait
personne, ne disait jamais un mot qu'on pût interpréter contre
quelqu'un.
Il fut très comique le jour où l'on vint déclarer au tribunal que
Pichegru s'était étranglé dans sa prison; l'interrogatoire et l'audience
terminés, il allait être reconduit par les gardes, lorsqu'il revint sur
ses pas et dit au président:
»Je vous préviens, messieurs, que, si l'on me trouve étranglé, ce ne
sera pas moi qui aurai pris cette peine.»
Les femmes aiment à trouver dans un homme un grand caractère, et
lorsqu'un accusé se défend aussi noblement que le fit Georges, il ne
peut manquer de les intéresser. Aussi espérions-nous, connaissant la
générosité de l'empereur, qu'il lui accorderait sa grâce. Cet accusé
avait souvent répété, lorsqu'on lui en donnait l'espoir:
»Je ne la demanderai pas, je ne ferai aucune démarche pour racheter ma
vie, mais si votre empereur me l'accorde, je le dis du fond du coeur, je
n'entreprendrai jamais rien ni ne tremperai dans aucun complot contre la
sienne.»
Il y avait une ressemblance extraordinaire entre lui et Michot. Elle
était telle que, lorsqu'on cherchait Georges, Michot fut arrêté et
conduit, par une patrouille, au corps-de-garde, où il fut bientôt
reconnu et mis en liberté.
Le commencement de ce siècle fut fatal à cette excellente madame Talma;
elle perdit un de ses fils. Je n'essaierai pas de peindre sa douleur: il
est des malheurs qui renouvellent des souvenirs trop cruels.
Mademoiselle Contat, dont elle était restée l'amie, l'emmena à sa
campagne d'Ivry. Elle y demeura assez long-temps, et elle commençait à
reprendre quelque calme, lorsque son second fils tomba malade. La
frayeur de cette tendre mère fut extrême; elle tremblait de le perdre
comme le premier, d'autant plus qu'on le croyait attaqué de la poitrine.
Julie l'emmena en Suisse, espérant que le climat le rétablirait. Ce fut
là que ce fils mourut et qu'elle gagna sa maladie. C'était sans doute
son plus cher désir; car, sans cesse penchée sur lui, respirant son
haleine, elle ne pouvait manquer d'y puiser la mort.
De retour à Paris, sa douleur s'était changée en une espèce
d'anéantissement. Lorsqu'on cherchait à la distraire de cette
continuelle rêverie:
--Je pense à Félix, disait-elle.
Une autre fois:
--Je pense à Alexis.
--Mais vous vous tuez!
--Non, cela me fait plaisir.
Elle avait une si intime conviction qu'elle devait bientôt rejoindre ses
enfans, qu'elle ne les regrettait plus. Talma la voyait aussi souvent
que ses occupations le lui permettaient. Un jour qu'elle paraissait plus
tranquille, elle lui dit:
--Voulez-vous venir dîner avec moi jeudi prochain, cela me fera grand
plaisir?
--Jeudi, je ne le peux, mais lundi pour sûr.
--Eh bien! lundi.
Ils se quittèrent avec une sorte d'émotion, et malgré sa faiblesse, elle
l'accompagna aussi loin qu'elle le put voir. Il retourna plusieurs fois
la tête et lui fit un dernier adieu de la main. Fidèle à sa promesse, il
revint le lundi; mais quels furent son effroi et sa stupeur en trouvant
le cercueil de cette pauvre femme sous la porte cochère. Il fut
tellement frappé de cette mort si prompte, qu'il tomba dans une espèce
de spleen. Il ne pouvait se dissimuler qu'il était la première cause de
sa mort.
Elle mourut en 1805. Je n'étais pas à Paris. J'en éprouvai bien du
regret, car c'était une amie comme on n'en rencontre pas deux fois dans
le cours d'une longue vie.