Paris sous le Directoire.--Les Incroyables et les merveilleuses.--Le
Jardin Boutin.--Frascati.--Carnaval de Venise à
l'Élysée-Bourbon.--Concerts Feydeau.--Concerts Cléry.--Garat.--Une nuit
au violon.--Les soirées du grand monde.--M. de Trénis.
La rapidité des événements a été telle, que je suis quelquefois tentée
de croire que j'ai vu plusieurs siècles passer devant moi. La plupart
des noms que j'ai entendus retentir à mon oreille ne se retrouvent plus
maintenant que dans les générations qui leur ont succédé: ils
appartiennent déjà à la postérité. Les révolutions emportent rapidement
les hommes; celle de 89 a même emporté les femmes. Mais une époque porte
long-temps l'empreinte de celle qui l'a précédée. 88 se ressentait
encore du contact du règne de Louis XV et des Dubarry par ses modes, sa
littérature, bien qu'une jeune reine en eût déjà commencé la réforme. 91
nous transforma en Spartiates et en Romains; tout nous rappelait les
temps antiques, les tableaux de David, les meubles des appartements, les
costumes de Talma, le théâtre, où l'on ne jouait guère que des sujets
analogues, _Brutus, la Mort de César, Manlius, Caïus-Gracchus, Épicharis
et Néron_; à l'Opéra, _Milthiade à Marathon, Horatius Coclès_, etc.,
etc. Les femmes s'occupaient de l'histoire romaine, dont beaucoup
d'entre nous, et moi la première, se souvenaient à peine d'avoir lu un
abrégé qui s'était légèrement gravé dans notre mémoire; mais quand les
proscriptions de Marius et de Sylla n'eurent que trop d'imitateurs, nous
apprîmes ces siècles par un triste parallèle. Quant aux années 93, 94 et
95, elles traînèrent tant de calamités à leur suite, que chacun ne fut
occupé que du soin de sa propre conservation, car on avait à trembler à
tout moment pour sa famille, pour ses amis et pour soi-même. C'est avec
une grande conviction que madame Roland a dit sur l'échafaud:
«Ô liberté! que de crimes on commet en ton nom.»
Après les échafauds, nous reprîmes un peu de calme, et avec ce calme un
besoin de distraction, de plaisir même; on voulait tâcher de s'étourdir
et d'oublier cet affreux cauchemar. Les privations amènent souvent un
excès contraire; nous sortions d'un temps où la toilette la plus simple
faisait crier haro sur les _muscadins_ et les _muscadines_, pour peu que
leur tournure fût un peu distinguée; mais, sous le directoire, en 97,
nous nous transformâmes en Athéniens. La poésie, la littérature,
Périclès, Socrate, Aspasie, Alcibiade, les tuniques, les peplums, les
bandeaux, les sandales, les camées, tout fut grec.
Un auteur à dit, je ne sais où: «On sait que, dans ces temps de trouble,
nos généraux avaient conquis leurs titres à la pointe de leur épée; leur
gloire empêchait d'apercevoir ce qui manquait à leur éducation.»
Mais leurs femmes n'avaient pas le même avantage, et leurs manières
n'étaient rien moins qu'en harmonie avec leur fortune: aussi leurs
brillantes toilettes prêtaient-elles souvent à la plaisanterie, et
l'esprit français, qui se retrouve dans toutes les circonstances, ne les
ménageait pas. Les costumes grecs et romains avaient été mis en vogue
par Joséphine Beauharnais, mesdames Tallien, Regnault Saint-Jean
d'Angely, Enguerlo, et autres femmes du monde élégant. Toutes les
nouvelles enrichies n'avaient pas manqué de les adopter. Parmi elles, il
s'en trouvait beaucoup dont les maris avaient fait fortune à la bourse
ou dans les fournitures et les _riz-pain-sel_, et leurs femmes étaient
l'objet de tous les quolibets auxquels ces dernières surtout donnaient
un vaste champ par leurs manières et leurs façons de s'exprimer. Voici
des vers qui peignent parfaitement ce temps où l'on disait toujours:
«C'est incoyable, c'est impaable.» Ils sont intitulés _le monde
incroyable_. J'en donne les fragments tels que je me les rappelle, mais
il y manque plusieurs vers:
Le Monde incroyable.
Liberté, voilà ma devise;
Tous les costumes sont décents.
Pourquoi porterions-nous des gants?
Ces dames sont bien sans chemise.
Dans le pays des Esquimaux
On a sous le bras sa culotte
Comme nous avons nos chapeaux;
Il se peut faire qu'on y vienne!
À propos de culotte, eh! mais,
Il n'est pas sûr que désormais
Chacun de nous garde la sienne.
Aux moyens de vivre exigus
Qui restent à maint pauvre diable
Dont on sabra les revenus[11],
Il me paraît presque incroyable
Qu'ils soient encore un peu vêtus.
[...]
Arrière ces faits désastreux
Que retracera notre histoire,
Ces noms horriblement fameux
Et qui souilleront notre gloire
Jusques à nos derniers neveux.
J'aime bien mieux pour ma santé
M'amuser de nos ridicules
Qui pour avoir plus de gaîté
Pourront chez la postérité
Trouver encor des incrédules,
Quelle est cette grecque aux gros bras?
L'art qui nuance sa parure
Distingue fort peu sa figure
Et ses très rustiques appas.
Elle singe la financière,
Mais un invincible embarras
Trahit sa contenance altière
Et la décèle à chaque pas.
À table hier elle feignait
De ne pas voir monsieur son frère
Dans le laquais qui la servait:
Feu son époux très misérable
À la Bourse très lestement
S'enrichit incroyablement
Avec un honneur incroyable.
Plaisant séjour que ce Paris!
Je suis badaud, moi, tout m'étonne,
Et sur tout ce qui m'environne
Je porte des yeux ébahis,
Et plus je vois, plus je soupçonne
Qu'il est des vertus, des talents
Et des mérites éminents
Dont ne s'était douté personne.
Nos plans pour réformer l'état
Sont d'une incroyable évidence,
Et quelques membres du sénat
D'une incroyable intelligence.
On ne rencontre qu'orateurs
D'une faconde inconcevable.
Que jouvenceaux littérateurs
D'une modestie incroyable.
À voir nos bals, nos bigarrures,
Nos cent mille caricatures,
Le scandale de nos gaîtés
La moralité de nos drames
Puis le trafic de nos beautés,
Et le sel de nos épigrammes,
[...]
À voir nos laquais financiers
Dans des wiskis inexcusables,
La cuisine de nos rentiers
Qu'on paie en billets impayables,
Et nous, au sein de tout cela,
Faisant les beaux, les agréables,
Sur le cratère de l'Etna,
Sans boussole et sans almanach,
Dansant gaîment sur le tillac,
Quand des forbans coupent les câbles
De notre nef en désarroi,
Prête d'aller à tous les diables.
À voir enfin ce que je voi,
Mes chers concitoyens, ma foi!
Nous sommes tous bien incroyables!
Les tuniques de ces dames étaient en effet tellement claires, que l'on
ne pouvait pas leur dire, comme Pygmalion à Galathée:
«Ce vêtement couvre trop le nud, il faut l'échancrer davantage.»
Elles étaient en mousseline légère; on portait des bandeaux, des
diadèmes, des bracelets à la Cléopâtre, des ceintures agrafées par une
antique, les châles de cachemire drapés en manteau, ou des manteaux de
drap brodés en or et jetés sur l'épaule, des sandales avec des plaques
de diamants; telle était la toilette des femmes riches et de bon goût;
mais celles qui étaient plus raisonnables suivaient cette mode de
loin[12]. Une simple tunique avec des arabesques en laine de couleur,
attachée par une cordelière pareille, fermée par une agrafe en or, les
cheveux relevés à la grecque et retenus par un réseau, les écharpes
jetées sur les épaules, telle était l'élégance de ces dames à ce beau
Tivoli, nommé primitivement _Jardin Boutin_, où l'on payait six francs
d'entrée. Il n'y avait ni danses ni consommation; mais une très bonne
musique et un feu d'artifice qui se tirait à minuit.
La grande allée du milieu, plus éclairée que les autres, était bordée de
chaises, où toutes les dames formaient un charmant coup-d'oeil. Les
autres se promenaient au milieu d'un foyer de lumière et d'une musique
harmonieuse. Lorsque le feu d'artifice était tiré, on montait en voiture
pour se faire conduire au Frascati de la rue de Richelieu, chez Carchi,
où l'on prenait d'excellentes glaces dans un fort joli jardin; on y
prenait aussi des fluxions de poitrine dont on mourait fréquemment. Mais
la mode exigeait que l'on eût les bras nus et que l'on fût très
légèrement couverte. Les médecins ont prêché long-temps sans se faire
écouter. L'expérience a fini cependant par être plus forte, et elle a
convaincu. Il y eut à peu près dans ce temps-là aussi des fêtes
charmantes à l'Élysée-Bourbon, mais elles coûtèrent si cher, que
l'entrepreneur se ruina. Voici en quoi elles consistaient. C'était un
carnaval de Venise; on avait placé un théâtre immense sur la pelouse qui
fait face au palais. Cette fête commençait par l'arrivée de l'empereur
et de l'impératrice de la Chine, et leur nombreux cortège qui exécutait
des danses chinoises. Venait ensuite la Folie suivie du Carnaval, et les
quadrilles commençaient. Ils étaient formés par des Polichinelles, des
dames Gigognes et leurs enfants, des Arlequins, Arlequines, Isabelles,
Colombines, Gilles, Gillettes, des Cassandres, des Mézetins, des
Pierrots, des Pierrettes, des Crispins, des Matamores et autres costumes
de caractère. Tout ce joyeux cortège exécutait des pantomimes fort
amusantes et analogues à leur rôle. Ces pantomimes terminées, la Folie
passait au milieu d'eux en agitant ses grelots; alors s'allumaient de
tous côtés des feux de Bengale, et une danse générale commençait sur une
musique qui invitait à la gaieté. C'était un coup-d'oeil ravissant, et
véritablement le temple de la Folie. Par exemple, il y avait un
inconvénient: c'est que, le théâtre n'étant pas couvert, on avait à
craindre l'orage ou la pluie. À ces belles fêtes, qui réunissaient le
monde le plus choisi, succéda le Hameau de Chantilly; mais il tomba
ainsi que Tivoli. D'autres jardins, dans les prix de deux francs,
s'ouvrirent et furent fréquentés par une autre classe; mais les
entrepreneurs gagnèrent davantage et cela leur suffit. La modicité du
prix fit qu'il se forma une multitude d'entreprises de ce genre, telles
que le jardin Marbeuf, Paphos, Idalie, Mousseaux, mais elles firent
toutes de mauvaises affaires.
On chantait au Vaudeville:
À Paphos on s'ennuie.
On s'ennuie à Mousseaux.
Le Jardin d'Idalie
Remplume ses oiseaux,
Dans la foule abusée
J'ai vu des curieux
Bâiller à l'Élysée
Comme des bienheureux.
Le beau monde ne fut plus qu'à Frascati et dans l'allée du boulevart qui
est encore en vogue aujourd'hui, et que l'on nommait dans le temps
l'allée de Coblentz.
Les concerts de la rue de Cléry se donnaient le matin; ils eurent une
grande vogue, ainsi que ceux du théâtre Feydeau, qui étaient publics.
Les billets se payaient six francs à toutes places, encore fallait-il
s'y prendre du matin pour en avoir de bonnes; les trois rangs de loges
étaient loués. La salle était resplendissante de lumière, et les
toilettes des femmes de la plus grande élégance.
Lorsque le parterre, qui était composé d'hommes, s'ennuyait d'attendre,
il examinait les dames, et les accueillait à leur entrée par un murmure
flatteur ou improbateur.
C'était à l'époque la plus brillante de Garat; ses succès étaient
d'autant plus grands, qu'il avait failli être une des victimes de la
terreur. Il avait été dénoncé et arrêté, mais grâce à son talent il
s'était heureusement tiré de ce mauvais pas.
C'était à l'occasion de cette aventure qu'il avait composé sa romance du
_Troubadour en prison_, qu'il chantait d'une manière charmante. On lui
demandait toujours cette romance à la fin du concert.
Vous qui savez ce qu'on endure
Loin de l'objet de son amour,
Oyez la piteuse aventure
D'un infortuné troubadour.
En butte à notre calomnie,
Bien qu'innocent, est arrêté;
Il a perdu sa douce amie
Son talent et sa liberté.
Le troubadour, dans son enfance,
Douces chansons d'amour chantait,
Et quand ce vint l'adolescence,
L'amour à son tour il faisait;
Fut toujours heureux dans sa vie,
Pourvu que sa belle il chantât;
Las! chanter, aimer son amie,
Ce ne sont là crimes d'état.
Quand il vit contre sa patrie
S'armer de méchants étrangers,
Le troubadour quitta sa mie
Pour chanter chansons aux guerriers.
Mais vieux troubadour, par envie,
Du juge a surpris l'équité,
Et la liberté fut ravie,
À qui chantait la liberté.
Garat se mettait de la manière la plus recherchée; il exagérait les
modes des dandys d'alors, prononçait les mots à moitié, disait: «ma
_paole_ d'honneur, c'est _incoyable_,» et portait un habit bleu barbot.
Il était extrêmement laid, et semblait prendre plaisir à se rendre
ridicule; mais lorsqu'il chantait:
Laissez-vous toucher par mes pleurs,
on ne voyait plus qu'Orphée, et on l'écoutait toujours avec un nouveau
plaisir.
Dans le temps qu'on ne pouvait sortir la nuit sans une carte de sûreté,
Garat, ayant oublié la sienne, fut arrêté par une patrouille, qui le
conduisit au corps-de-garde le plus voisin. Il pensa qu'il lui suffirait
de se nommer pour être mis en liberté; mais les gardes nationaux du
poste, qui l'avaient fort bien reconnu, firent semblant, pour s'amuser,
de douter qu'il fût véritablement Garat, comme il le disait; il eut beau
protester qu'il était bien lui, ils voulurent toujours avoir l'air de
n'en rien croire.
--Vous n'avez qu'un moyen de nous le prouver, lui dit l'officier de
service.
--Et lequel?
--Chantez-nous quelque chose, et nous verrons bientôt si vous êtes en
effet Garat.
--Volontiers.
Et il leur chanta la _Gasconne_.
Un soir de cet automne,
De Bordeaux revenant.
On applaudit beaucoup.
--Ah! c'est fort bien, dit l'officier; mais ne pensez-vous pas, mes
camarades, qu'il faudrait encore quelque chose pour nous convaincre tout
à fait.
--Cela est vrai, répondirent les autres; l'officier a raison.
Garat se prêta de fort bonne grâce à la plaisanterie. Pendant ce temps,
on avait envoyé chercher du vin de Champagne, et il passa gaiement la
nuit au corps-de-garde.
C'est Garat lui-même qui nous raconta le lendemain cette aventure
nocturne.
On a parlé de tant de façons différentes des personnes de cette époque,
que je n'en veux rien dire que d'après les rapports directs ou indirects
que j'ai eus avec elles, et l'impression que j'ai pu en éprouver.
La musique a le privilège de réunir ceux qui aiment à la cultiver; elle
ouvre la porte des salons aux artistes, et les met en relation intime
avec les dilettanti et les amateurs. J'étais accueillie avec une
bienveillante amitié dans la maison de madame de P..., qui occupait tout
le premier étage des bâtiments qu'on nommait alors les _Écuries
d'Orléans_, rue Saint-Thomas du-Louvre; j'y logeais moi-même depuis le
départ de mon mari pour l'armée. Je donnais des leçons de chant à
mademoiselle de P..., et nous exécutions ensemble des duos, des
nocturnes et des romances à deux voix, dans les soirées que donnait sa
mère, qui recevait beaucoup de monde.
Je connaissais à peu près toutes les dames de la société d'alors.
J'avais souvent entendu parler de madame de Récamier, mais je ne l'avais
jamais vue que de loin; c'était au temps du Directoire. Madame de P...
avait projeté une soirée de musique et de danse; deux Directeurs y
étaient attendus, car on traitait ces messieurs avec beaucoup de
cérémonie: c'étaient les souverains du moment. Cette soirée promettait
donc d'être extrêmement brillante. Nous étions sur l'estrade de
l'orchestre; je m'étais établie dans un coin, à l'abri d'une
contrebasse, afin de mieux observer les arrivants. J'aime à me trouver
ainsi, seule au milieu du monde, lorsque chacun, occupé du mouvement
d'une grande réunion, ne pense qu'à soi. À cette époque, la danse était
une véritable frénésie; elle faisait un des points principaux de
l'éducation; on s'en occupait comme à l'Opéra. Il y avait des
réputations de salon, et chaque mère briguait cet honneur pour sa fille.
On réglait les pas comme ceux d'un ballet; on faisait des battements. On
se réunissait le matin pour répéter, et le coeur palpitait de l'espoir
d'être engagée par M. de Trénis, célèbre danseur de salon. Il
n'accordait cette faveur qu'avec _un extrême discernement_, et
choisissait, après un _mûr examen_, les danseuses qui devaient faire
partie de la contre-danse dans laquelle il voulait bien avoir la
_condescendance_ de danser.
J'avais connu M. de Trénis[13] à Bordeaux; il était alors beaucoup plus
accessible, car il ne prévoyait pas les grandes destinées qui
l'attendaient; cependant je dois dire que, malgré l'encens qui lui
montait à la tête, il était toujours rempli de _bienveillance_ pour moi.
Il venait souvent me voir, et je savais quelles étaient ses danseuses de
prédilection, car j'aimais à le faire causer: aussi m'amusais-je
beaucoup de voir toutes ces demoiselles et ces jeunes dames flottant
entre l'espérance et la crainte.
Ces prêtresses de la danse arrivaient en habit de bal, dont les jupons
étaient bien courts, pour prêter un serment de fidélité (comme l'avait
dit M. de Talleyrand d'une jeune mariée); ces robes étaient lamées,
garnies en fleurs ou en épis de diamants, en fruits d'émeraudes, de
rubis: c'était tout un Olympe où Flore, Vénus, Hébé, Cérès, étaient
réunies; il y avait bien quelques Cybèles, mais elles se cachaient sous
des pampres et des grappes de grenats.
J'examinais cette profusion de dorures, dont l'éclat mêlé à celui des
bougies éblouissait et fatiguait les yeux, lorsque je vis entrer une
femme qui semblait, au milieu de cet Olympe, une émanation aérienne, une
véritable sylphide. On portait alors des tuniques à la grecque; la
sienne, qui rasait la terre, était de mousseline de l'inde, et garnie
par le bas d'une petite frange légère en coton, que l'on nommait
_muguet_, et qui formait comme une guirlande autour de sa robe; des
manches courtes laissaient apercevoir son beau bras. Sa tunique était
attachée sur ses épaules par des antiques, et un simple rang de perles
fines entourait son cou de cygne; elle était coiffée de ses cheveux d'un
noir de jais: c'étaient là ses seuls ornements. Sa démarche noble, son
sourire gracieux, cette délicieuse simplicité de si bon goût, au milieu
de cette profusion de fleurs, de dorures, de pierreries, la séparait
tellement des autres femmes, que, du moment qu'on l'avait regardée, on
ne voyait plus qu'elle. Il n'était pas besoin de la nommer; on la
devinait à la première vue: c'est ce que je dis à mademoiselle de P...,
qui accourait vers moi pour me la montrer. Madame de Récamier resta peu
de temps; mais son apparition s'est tellement gravée dans ma mémoire,
que j'aurais pu la peindre de souvenir.
Cette soirée fut brillante; quelques amateurs chantèrent avec un
véritable talent. Mademoiselle de P. exécuta avec moi quelques morceaux
et la romance qui a été si long-temps en vogue: