_La jeunesse dorée_ de Fréron.--Louvet.--Lodoïska.--Les voleurs de
diligences.--Aventure à Tournay.--Les faux assignats.--Le chevalier
Blondel.--Aigré.
À la terreur succéda une réaction qui ne fut pas moins cruelle, mais
comme elle se répandit dans les départements, dans les campagnes, sur
les grandes routes, et ne se manifesta à Paris que par les extravagances
de ceux que l'on nomma _la jeunesse dorée de Fréron_, cela eut moins de
retentissement dans la capitale, mais ce n'en fut pas moins fâcheux pour
ceux qui en furent victimes.
Fréron était un député de la Montagne; il avait été envoyé avec Tallien
en mission à Bordeaux, où il ne s'était pas fait remarquer par une
extrême philanthropie. Cependant il fut un de ceux qui attaquèrent
Robespierre, lorsqu'ils craignirent pour leur propre sûreté.
Après la réaction, Fréron fut l'étendard autour duquel se rallièrent les
jeunes gens qui allaient dresser leurs plans de bataille dans les cafés,
et les mettre à exécution sur les théâtres, dans les rues et chez les
particuliers. Louvet, député de la Gironde, qui avait échappé
miraculeusement à la proscription, ne put se soustraire à celle de ces
messieurs, pour avoir fait chanter la _Marseillaise_ au Théâtre de la
République.
Je ne connaissais point ce député; je savais seulement qu'il était lié
avec Talma, mais je ne l'avais jamais rencontré chez lui, lorsque je
voyais le plus habituellement Julie.
On sait combien son roman du _Chevalier de Faublas_ a fait de bruit; le
joli opéra de _Lodoïska_ en était un épisode. Cependant, aucune jeune
femme n'eût osé avouer qu'elle avait lu cet ouvrage. Je me figurais que
l'auteur devait être un cavalier charmant, aux manières élégantes et
nobles; enfin un homme accompli. Un jour, j'entendis prononcer le nom de
Louvet chez madame de Condorcet, où j'étais avec Julie Talma. C'était en
1794, après la terreur; on parlait de la proscription de ce député, et
d'une brochure qu'il venait de publier. Dans cet opuscule, il faisait
connaître minutieusement la manière dont il avait échappé à la mort par
les soins et la tendre sollicitude d'une femme, qui depuis fut la
sienne, et qu'il nommait Lodoïska. Je voulus avoir cette brochure, et je
la lus avec un vif intérêt. On ne manque jamais de se tracer en idée,
sous des couleurs ravissantes, l'image des héros dont on sait
l'histoire. Je m'imaginais que le chevalier de Faublas était devenu un
homme politique; que la légèreté de son âge était remplacée par des
formes plus sérieuses et plus nobles, et que sa Lodoïska était toujours
belle et toujours adorée. Cette fiction donnait plus de prix à l'ouvrage
que je lisais. Je parlai de cette brochure à Julie, et de l'intérêt que
ce récit m'avait fait éprouver, sans y ajouter mes suppositions; je lui
dis seulement combien je désirais pouvoir rencontrer M. et madame
Louvet.
«Rien n'est plus facile, car ils dînent demain chez moi, et je comptais
t'inviter.»
J'acceptai avec empressement, et j'arrivai de bonne heure, tant mon
impatience était grande de voir mes héros. Lorsqu'on les annonça, la
maîtresse de la maison se leva pour aller au-devant d'eux, et je la
suivis par un mouvement presque involontaire; mais je ne fus pas peu
surprise de trouver, à la place du Faublas que je m'étais dessiné avec
tant de complaisance, un petit homme maigre, à la figure bilieuse, au
mauvais maintien, à la mise plus que négligée. Et cette belle
Lodoïska!... laide, noire, marquée de petite vérole, et de la tournure
la plus commune[7]. Je fus tellement désenchantée, que je n'en pouvais
croire mes yeux, et je regrettais encore mon illusion.
Après les premières félicitations sur les dangers auxquels ils avaient
échappé, sur le courage et l'admirable dévouement de madame Louvet,
Julie me présenta à ce couple charmant.
«--Voilà, leur dit-elle, une de mes amies qui avait un bien grand désir
de vous voir; elle a lu avec avidité le récit touchant de vos dangers,
et n'a respiré que lorsqu'elle vous a vus sauvés.»
Louvet me fit un salut de la tête, accompagné d'un sourire qui voulait
dire: «_Tu croyais rencontrer un Faublas!_...»
Je pense qu'il avait lu mon étonnement sur ma figure. On parla de
nouveau de ce temps de malheur et d'alarme, et de la façon ingénieuse
avec laquelle Lodoïska avait soustrait à la mort ce malheureux proscrit,
ce qui finit par m'intéresser beaucoup, car Louvet était un homme
d'esprit et de mérite, et sa femme, malgré son physique peu agréable,
n'en était pas moins une personne remarquable. La maladresse de son mari
fut d'en faire une héroïne de roman et de la peindre sous des couleurs
si séduisantes, dans son Faublas; s'il l'avait appelée tout bonnement
madame Louvet, elle n'en aurait été que plus intéressante, et il lui
aurait évité un ridicule qu'elle n'avait pas provoqué.
Riouffe venait aussi de publier ses _Mémoires d'un détenu_; je les
préfère maintenant de beaucoup à ceux de Louvet. Riouffe était à cette
époque un charmant garçon[8], et je me le rappelle encore avec intérêt,
sous la surveillance de son gendarme, et lorsqu'il pouvait, d'un moment
à l'autre, porter sa tête sur l'échafaud.
J'avais fait la musique de la romance qu'il avait composée en prison, et
qui se trouve dans les _Mémoires d'un détenu_. Quoique je ne fusse pas
très forte sur les règles de la composition, je la fis d'inspiration, et
la chantai avec ce sentiment qui part du coeur: aussi plut-elle beaucoup
à tous ses amis.
Louvet ayant peu de moyens d'existence, voulut former un établissement
de librairie. Il prit un magasin sous la galerie qui donnait alors sur
la place, en face du libraire Barba et de la porte des artistes du
Théâtre-Français. La belle jeunesse de Fréron ne manqua pas de venir
assiéger la boutique du libraire qui avait fait chanter _la
Marseillaise_ au Théâtre de la République, et d'assaillir la belle
Lodoïska de mille quolibets offensants.
En voyant ce rassemblement à sa porte, madame Louvet s'était retirée
dans son arrière-magasin, et son mari se promenait comme un lion qui
ronge son frein. Lorsque ces messieurs n'eurent plus la facilité
d'attaquer madame Louvet en face, ils se tournèrent contre son mari.
«Eh bien! chante donc _la Marseillaise_, lui crièrent-ils.»
Alors, dans un mouvement de rage, d'autant plus violent que depuis
long-temps il le concentrait, il ouvre la porte en s'écriant d'un air de
mépris:
Que veut cette horde d'esclaves?...
Ce beau mouvement de courage interdit un moment cette foule qui se
réunissait contre un seul homme; mais bientôt après ils se mirent à
vociférer de nouveau.
Fort heureusement la patrouille, appelée par les voisins, parvint à les
dissiper, mais Louvet ne put conserver son établissement, car de
semblables scènes se renouvelèrent tous les jours.
J'appris sa mort à mon retour de Bordeaux; cette pauvre madame Louvet
était restée sans fortune. Je ne sais ce qu'elle est devenue et je ne
l'ai rencontrée nulle part depuis.
Après les dévaliseurs de diligences à main armée, vinrent les compagnies
de Jésus, _les chauffeurs_, dont on parle si peu dans les écrits que
l'on publie maintenant, et qui remplacèrent les républicains exaltés
dont on parle tant.
Les voleurs de diligences voulaient, disaient-ils, se dédommager de la
perte de leurs biens, confisqués par la Convention; mais la plupart
cependant n'avaient rien perdu, attendu qu'ils n'avaient rien à perdre,
et les chauffeurs, ni vengeance ni représailles à exercer. Ils ne
voulaient autre chose que le pillage et l'incendie. Lorsqu'ils
attaquaient les habitations des propriétaires et des malheureux
fermiers, ils s'inquiétaient peu de leurs opinions. Ceux qui avaient
perdu leur famille et leurs biens à la révolution étaient d'honnêtes
gens qui ne cherchaient point à s'en dédommager par de semblables
moyens; mais, dans tous les partis, on a toujours cherché à couvrir de
mauvaises actions par des sophismes. Lorsque les assignats parurent, il
se forma une compagnie pour en fabriquer de faux, afin de les
discréditer. Ces messieurs se chargeaient de les faire colporter; tout
cela avec les meilleures intentions du monde, et pour ruiner la
République qui les avait ruinés. Mais ils ne songeaient probablement pas
que la fortune des particuliers, qui en étaient fort innocents, se
perdait également.
Voici une aventure qui m'arriva en ce temps-là même, et lorsque j'étais
à Lille. Il y a une très petite distance de cette ville à celle de
Tournay, qui appartenait alors à l'Autriche, et, avant l'émigration, on
y allait très fréquemment. Un simple poteau séparait les deux pays. Les
communications étaient si faciles, que plusieurs habitants de Lille y
avaient même des maisons de plaisance, et on se croisait sans cesse sur
cette route. Les douaniers ne faisaient attention qu'aux voyageurs qui
pouvaient y passer des marchandises. Le théâtre de Lille y donnait des
concerts et des représentations. Les émigrés étaient persuadés alors
qu'il leur suffirait de se montrer aux portes de Paris, avec l'armée de
Condé, pour y entrer, et qu'on les recevrait comme des libérateurs.
Leurs biens n'étant point encore confisqués, ils avaient de l'argent, et
ils en usaient comme si cela eût dû ne jamais finir: d'ailleurs ils
avaient, quelques-uns du moins, pour s'en procurer, des moyens que l'on
ignorait encore.
Ce fut à cette époque que le sacre de l'empereur d'Allemagne eut lieu.
Cette solennité attira un monde prodigieux à Tournay: les concerts, les
bals, les fêtes, s'organisaient d'avance. Je partis donc pour cette
ville avec une dame artiste comme moi. Nous étions persuadées que nous
trouverions des logements, ou tout au moins une chambre, dans la maison
où nous avions l'habitude de descendre; mais tout avait été pris de vive
force, et il y avait tellement de monde, que l'on couchait dans les
granges, dans les écuries, et les tables étaient dressées dans les cours
et dans les corridors.
Nous étions dans un fort grand embarras, et nous pensions déjà à
retourner à Lille, lorsque nous rencontrâmes deux dames de nos
connaissances de Paris; elles nous dirent qu'elles habitaient avec leurs
maris une petite maison de campagne tout près de la ville; qu'elles nous
y donneraient l'hospitalité pour la journée, et que l'on pourrait
peut-être nous trouver un gîte pour la nuit; en pareille circonstance,
on se contente de ce que l'on trouve. Le mari d'une de ces dames, M.
Aigré, dans un voyage qu'il avait fait à Lille quelque temps auparavant,
était venu me voir et m'avait confié qu'il émigrait. Mais, comme on
fouillait à la frontière, et qu'il était défendu d'emporter de l'argent,
il me pria de vouloir bien lui coudre dans une ceinture un jeu de
cartes, comme il le disait en riant: c'étaient trente-deux assignats de
mille francs. Cette somme, pour un si court voyage, pouvait faire
soupçonner qu'il avait le projet de rejoindre l'armée de Condé: aussi je
ne fus pas surprise de rencontrer sa femme à Tournay. Ils me dirent que
le chevalier Blondel était avec eux et M. de *** avec sa femme, qu'ainsi
j'allais me trouver en pays de connaissance.
Nous nous apprêtâmes donc à passer une journée fort agréable. Ce
chevalier de Blondel avait l'esprit le plus gai et le plus original que
l'on puisse rencontrer. Après le dîner, on alla se promener; mais ces
messieurs restèrent pour fumer des cigares et jouer à la bouillotte. Je
ne sais plus quel motif, ou plutôt quelle inspiration, nous poussa à
venir chercher quelque chose à la maison. Nous nous trompâmes
d'escalier, et nous montâmes dans un petit corps de logis qu'on ne nous
avait pas montré. Ayant trouvé une porte qui n'était qu'entrebâillée,
j'entre, et je vois des petits pots, des petites bouteilles avec du
noir, du rouge et des papiers. Au premier coup-d'oeil, je crus que
c'était pour dessiner; mais en avançant je reconnus des assignats; les
uns commencés, les autres achevés. J'appelai ma compagne. J'étais, je
crois, pâle comme la mort, et elle le devint elle-même en me regardant.
Nous n'eûmes pas la force de nous communiquer nos pensées, et nous
descendîmes les escaliers comme la belle Isaure descendit ceux du
cabinet de _la Barbe-Bleue_.
--Ah! mon Dieu! lui dis-je, où sommes-nous? Il paraît que c'est une de
ces réunions dont nous avions entendu parler et auxquelles nous ne
voulions pas croire; mais qu'allons-nous faire? S'ils se doutent que
nous avons découvert ce secret, ils nous tueront peut-être, pour nous
empêcher d'en parler. Partons, car il nous serait impossible de nous
contraindre et de conserver notre sang-froid. Il leur suffirait de nous
voir un moment pour se douter de la vérité. Mais, comment faire? partir
sans rien dire, c'est aussi dangereux; je vais écrire.
--Que penseront-ils?
--Ma foi, ce qu'ils voudront. J'aimerais mieux passer la nuit sur la
route que de rester ici; d'ailleurs on trouve plus de voitures pour
retourner que pour venir.
J'écrivis donc que, dans la crainte d'être indiscrètes, et ne voulant
point les gêner, nous avions pris le parti de nous dérober à leurs
instances pour ne pas céder à la séduction. Je laissai ce sot billet sur
la table, et nous partîmes avec plus de vitesse que nous n'étions
venues, et croyant toujours qu'on nous poursuivait.
Lorsque nous fûmes en sûreté, je me rappelai les trente-deux assignats
que j'avais cousus dans l'élégante ceinture de M. Aigré. Long-temps
après j'appris qu'il avait été arrêté à Paris, ainsi que M. Blondel, et
qu'ils avaient été jugés sous la prévention de fabrication de faux
assignats. Comme c'était après le 10 avril, cela ne m'étonna point. Ce
même Blondel, qui était encore à Sainte-Pélagie lors des horribles
massacres de septembre, trouva le moyen d'échapper. Il harangua les gens
assemblés autour de lui, leur dit qu'il était prisonnier pour avoir
défendu leur cause; enfin il les persuada si bien par son éloquence, que
plusieurs de ceux qui l'écoutaient le prirent sur leurs épaules et le
portèrent en triomphe comme un martyr de la liberté. Il ne se laissa pas
enivrer par cette ovation, et gagna au large aussitôt qu'ils l'eurent
quitté. Lorsqu'on en vint à lire son écrou et que l'on vit qu'il était
détenu pour faux assignats, on voulut le retrouver: fort heureusement il
était alors à l'abri de toute poursuite. Les deux dames avaient été
confrontées avec le chevalier Aigré, lors de son jugement; mais comme il
s'était bien gardé de les compromettre, elles s'en étaient fort
adroitement tirées. La femme de Blondel, qui était jolie et très
spirituelle, avait victorieusement plaidé sa cause et celle de sa soeur.
Ils trouvèrent tous trois le moyen de passer en Angleterre; mais le
malheureux Aigré avait porté sa tête sur l'échafaud.
V
Je vais à Bordeaux.--Disette.--Arrivée dans une ferme.--Famille
villageoise.--Ma guitare.--Puissance de la musique.--Je donne des
représentations à la Rochelle.--Les fichus verts.--L'argent et les
assignats.
Mon mari devant partir pour l'armée d'Italie, je me décidai à accepter
un engagement à Bordeaux; mais une femme ne pouvait guère voyager seule
à cette époque, même en diligence. Je ne savais quel parti prendre,
lorsque je rencontrai, chez une personne de notre connaissance, un
négociant qui partait pour la Rochelle. Il avait une très bonne voiture,
et désirait lui-même trouver quelqu'un pour voyager à frais communs. Nos
arrangements furent bientôt faits; mais, dans la crainte de manquer de
chevaux de poste, car ils étaient souvent en réquisition, nous prîmes un
voiturier, qui nous assura qu'il trouverait des relais sur la route.
Nous nous munîmes de provisions, autant qu'il nous fut possible d'en
emporter, car ce n'était pas chose facile: non-seulement elles étaient
rares, mais on les enlevait à ceux qu'on supposait en avoir.
En faisant nos arrangements dans la voiture, mon compagnon de voyage
voulut absolument me faire prendre ma guitare; je m'en souciais d'autant
moins que c'était un embarras inutile.
--Qui sait, me dit-il, si nous étions obligés de rester en route, cela
vous amuserait.
Ne pouvant la mettre dans un étui qui aurait tenu trop de place, on la
suspendit au-dessus de nos têtes. Par un singulier hasard, ce fut une
heureuse prévision d'avoir emporté cet instrument.
Tant que nous fûmes près de Paris, nous eûmes beaucoup de peine à nous
procurer ce dont nous avions besoin; mais à mesure que nous avancions,
cela devenait plus facile. Cependant, nos provisions commençant à
s'épuiser, notre postillon nous conseilla d'en chercher d'autres avant
d'aller plus loin, et nous indiqua une habitation où nous pourrions nous
en procurer.
C'était une riche ferme, dans une position charmante. Mon compagnon de
voyage descendit pour parler au maître de la maison.
«--J'ai dans ma voiture, dit-il à ce bon fermier, une dame fort
indisposée par les fatigues et les privations de toute espèce que nous
avons déjà endurées depuis notre départ.»
Il lui en fit un tableau touchant, et je crois même que, pour
l'attendrir, il l'assura que j'étais enceinte.
«--Voyons, dit le vieux fermier, en se levant de son fauteuil et venant
à la voiture. Descendez vous reposer, madame, et venez prendre des oeufs
frais et du bon lait, cela vous rafraîchira.»
Il me conduisit dans une grande chambre où toute la famille était
rassemblée. Cette belle ferme me rappelait nos opéras-comiques, surtout
_les Trois Fermiers_, de Monvel.
Une jeune femme bien fraîche allaitait son enfant: c'était la bru. Une
vieille mère, deux jeunes filles, un grand garçon et plusieurs petits
enfants, composaient cette belle famille. Il y avait dans tout cela un
air de propreté, d'aisance, qui faisait plaisir à voir. Le vieux père
était du Languedoc; il me parla le patois de Toulouse, que j'avais
habitée quelque temps.
Nous en revînmes aux difficultés du voyage, à la peine que l'on avait de
se procurer les choses les plus simples, et nous demandâmes comment nous
pourrions faire pour les acheter.
--Nous ne vendons rien, répondit le fermier, mais si madame veut nous
jouer un petit air de c'te machine que j'ai vue dans la voiture: je ne
sais pas comment vous appelez ça.
--Une guitare.
--Une guitare, soit. Eh ben, jouez-nous-en un petit brin, et j'vous
donnerons des provisions pour votre voyage.
Mon compagnon, enchanté de cette représentation à notre bénéfice, courut
vite chercher l'instrument[9].
Je leur chantai ce qui me vint à l'esprit de chansonnettes villageoises:
Sans un petit brin d'amour,
On s'ennuierait même à la cour.
Cela les égaya fort, et me fit penser à la chanson du _Misanthrope_:
Si le roi m'avait donné
Paris, sa grand'ville.
Mais ce qui enchanta surtout mon vieux fermier, ce fut une romance
languedocienne, de Goudoulis, célèbre par ses poésies languedociennes:
Tircis est mort pécaïre: osulous ploura lous.
Je crois qu'il m'aurait donné sa ferme, et m'aurait gardée toute ma vie,
si j'avais voulu y rester.
«--Saperbleu, madame, vous chantez joliment ça, me dit-il, j'en ai la
chair de poulet.»
Les succès flattent, de quelque part qu'ils viennent, et ce n'est pas
celui qui me flatta le moins, car il partait du coeur: c'est pour cela
que je m'en vante.
Cette guitare devait être pour moi un talisman dans mon voyage. Elle me
fut encore favorable à la Rochelle. M. D..., en me la faisant emporter,
eut une prévision bien heureuse.
Comme il habitait la Rochelle, et que j'étais obligée d'attendre la
diligence de Bordeaux, il me fit descendre à l'hôtel où elle devait
arriver. On ôta de la voiture tout ce qui m'appartenait, excepté mes
malles, qui devaient m'être envoyées dans la soirée.
Les garçons, ayant mis dans une salle basse le sac de nuit, la guitare
et plusieurs autres bagatelles, ils furent avertir la maîtresse de la
maison.
L'hôtesse, élégante et belle dame, me voyant un si mince bagage,
n'augura pas beaucoup de mon séjour dans sa maison. Comme il était
presque nuit, je lui demandai une chambre pour attendre l'arrivée de la
diligence.
--Ah! Dieu sait quand elle viendra, me dit-elle.
--J'attendrai, lui répondis-je.
--Je ne puis vous donner de chambre à présent, car il n'y en a qu'une de
libre, et le voyageur qui l'occupe ne part qu'après le souper; il est
maintenant au spectacle.
--Il m'est cependant impossible de rester dans la salle à manger.
Elle m'ouvrit une pièce qui donnait sur cette salle.
--Veuillez, lui dis-je, m'envoyer de l'encre, du papier et de la
lumière.
Cette dame avait l'air de mauvaise humeur et elle était assez peu polie;
mais, en voyage, il faut prendre le temps comme il vient.
En attendant qu'on m'apportât de la lumière, ne sachant que faire, je
pris ma guitare et me mis à fredonner et à essayer un accompagnement.
Insensiblement, et sans même m'en apercevoir, je finis par chanter, mais
à demi-voix. En me retournant, je crus voir de la lumière à travers les
fentes de la porte; je me levai pour l'ouvrir, et je trouvai ma peu
gracieuse hôtesse qui m'écoutait.
--Ah! pardonnez-moi, madame, me dit-elle, mais je craignais de vous
interrompre, et j'avais tant de plaisir à vous entendre, que je serais
restée là une heure.
De ce moment, elle me traita avec une politesse extrême, et ce fut bien
autre chose lorsque l'on vit dessus mes caisses: «ARTISTE VENANT DE
PARIS ET ALLANT À BORDEAUX.» À cette époque, le théâtre de cette ville
était un des meilleurs de la province.
La nouvelle qu'une artiste de Paris était à la Rochelle se répandit
bientôt. En province, les moindres choses deviennent importantes.
--J'espère, me dit mon hôtesse, que madame soupera à table d'hôte.
--Vous voyez, lui dis-je, car je ne me souciais pas de souper à table
d'hôte, que je suis en habit de voyage, et je sais qu'il est d'usage en
province d'avoir des habitués de la ville.
--Comme on ne soupe qu'à dix heures, madame a le temps de faire un peu
de toilette; d'ailleurs, il y aura des dames à table, et moi-même j'en
ferai les honneurs.
Je me laissai persuader. Elle m'aida à chercher ce qui m'était
nécessaire pour un négligé de voyage, et fut aussi prévenante qu'elle
l'avait été peu à mon arrivée. Elle s'extasiait sur chaque pièce de mon
ajustement.
«--Ah! comme on voit que madame est une Parisienne, nos dames vont-elles
vous regarder demain, au spectacle!»
Tout le monde arriva pour souper, et mon compagnon de voyage, tout
fatigué qu'il devait être, ne manqua pas de s'y rendre. Il avait, à ce
qu'il paraît, raconté mes succès dans la ferme. S'il n'avait cependant
jugé mes talents que d'après cela, il ne pouvait s'en faire qu'une
médiocre idée. Je ne m'attendais pas à ce qui allait arriver.
Il vint me chercher pour me placer à table, et me mit entre lui et un
monsieur que je sus bientôt après être le directeur du théâtre, qu'on
avait amené tout exprès pour me faire la proposition de jouer deux ou
trois représentations. Je m'en défendis, prétextant mon engagement à
Bordeaux, où j'étais attendue pour le commencement de mai.
--Pouvez-vous répondre des événements? me dit le directeur, et s'il n'y
a pas de chevaux.
--Mais il en viendra, repris-je.
--Non pas de trois ou quatre jours, répliqua-t-il.
Enfin, on me fit des propositions si séduisantes, que je cédai, et l'on
fixa le spectacle au surlendemain. Il fut question de trois traductions
italiennes: _le Marquis de Tulipano_ d'abord, _la Frasquatane_ et _la
Servante maîtresse_. M. de D... vint me voir le lendemain, et me dit:
--Vous faites révolution parmi nos dames: elles ne tarissent pas sur
l'élégance de la Parisienne.
--C'est fort bien, repris-je, mais quel malheur pour mon élégance, que
je n'aie pas ici de ces jolis fichus de taffetas vert: c'est un peu
séditieux, mais c'est de la dernière mode.
--Eh bien! il faut acheter du taffetas et les faire vous-même; on croira
que vous les avez apportés de Paris.
Nous courûmes en vain tous les magasins: il nous fut impossible de
trouver un seul morceau de taffetas vert, de la nuance que je cherchais.
--Mais, s'écria tout à coup M. D..., il me vient une idée: vous faut-il
beaucoup de taffetas?
--Non, vraiment, un carré suffit: cela se coupe en fichu simple.
--En ce cas, venez avec moi chez un marchand de parapluies.
--Auriez-vous un coupon de taffetas vert? demandai-je au marchand.
Il m'en montra un qui était précisément ce qu'il me fallait, et il ne
lui restait que celui-là. Je m'emparai bien vite de ce trésor, puis je
fus acheter de la petite blonde pour garnir mes fichus, et je m'enfermai
afin que personne ne me vît travailler. J'en posai un coquettement sur
ma tête et mis l'autre sur mon cou. J'étais bien sûre qu'on ne pourrait
imiter ces fichus, de quelques jours, car personne n'aurait la pensée de
les chercher chez un marchand de parapluies. Les femmes qui liront cela
me comprendront facilement, car les femmes sont femmes dans tous les
temps. J'eus un si brillant succès dans l'opéra de _Tulipano_, qu'on
voulut me faire rompre mon engagement avec le théâtre de Bordeaux et
m'en faire contracter un avec celui de la Rochelle, où les négociants
m'assuraient la valeur de mon traitement au pair. C'était un grand
avantage dans un temps où les assignats perdaient tous les jours.
--Vous avez, me dit un de ces messieurs, douze mille francs
d'appointements, eh bien! dans trois mois, vos douze mille francs ne
vaudront pas deux louis d'or.
Cela ne fut que trop vrai; à la vérité, on nous augmentait à mesure que
les assignats baissaient, mais que faire avec du papier lorsque le pain
se payait cinquante francs la livre, une douzaine d'oeufs cent écus, et
un poulet cinq cents francs. Si j'avais gardé les reçus des centaines de
mille francs que j'ai gagnés, pour les montrer à mes petits-enfants, ils
auraient eu une haute idée d'une mère dont les appointements étaient
aussi considérables. Je ne pus accepter les propositions qu'on me fit à
la Rochelle, quelqu'avantageuses qu'elles fussent, parce qu'un
engagement ne se rompt pas ainsi, lorsque l'on a de la probité et de la
délicatesse.
Les assignats, qui, à cette époque, ruinèrent tant de personnes,
causèrent aussi la ruine de ma famille.