croient aimer quelquefois, et souvent font croire qu'ils aiment. Ils
trompent, ou ils se trompent. Ne croyez ni chez vous, ni chez les
autres, à l'affection qui n'est point fondée sur l'estime. La vraie
sympathie est toujours une admiration et une estime de ce qu'on aime.
Nos semblants d'affection pour les gens indignes ne sont qu'illusion de
notre faiblesse; les sympathies apparentes des gens indignes pour nous
ne sont que piège, ou, quelquefois, effort illusoire de leurs repentirs.
Corneille a aimé la vérité. Il a peint des hommes de cœur malheureux,
parce que cela arrive. Il les a montrés aimés, et aimés par les gens de
bien qui les admirent, parce que c'est là le seul genre d'affection
véritable, et qu'à tout prendre, il n'y a ici-bas que la vertu qui soit
vraiment et profondément chérie.
C'est l'histoire de Sertorius, général romain.
Ce Sertorius était un partisan de la République, à l'époque où la
République romaine n'existait plus que de nom. Deux hommes, Sylla et
Pompée, Sylla chef suprême de Rome, Pompée alors son lieutenant,
tenaient les Romains asservis sous leur puissance. Sertorius, ne pouvant
pas défendre l'indépendance de ses concitoyens à Rome, s'était retiré en
Espagne avec ses partisans, et luttait contre Sylla et Pompée. Il
disait, pour bien marquer lui-même cette défense du pays sur une terre
étrangère:
«Rome n'est plus dans Rome; elle est toute où je suis!»
La reine d'Espagne, Viriate, aimait Sertorius, et eût désiré l'épouser.
De quelle affection l'aimait-elle? De celle que je vous disais plus
haut, d'une sympathie profonde fondée sur l'admiration de ses vertus.
Voici comment elle-même dépeignait à Thamire, sa dame d'honneur, ce
qu'elle sentait pour le grand Romain:
... Tu le connais, Thamire;
Car d'où pourrait mon trône attendre un ferme appui?
Et pour qui mépriser tous nos rois que pour lui?
Sertorius, lui seul digne de Viriate,
Mérite que pour lui tout mon amour éclate.
Fais-lui, fais-lui savoir le glorieux dessein
De m'affermir au trône en lui donnant la main.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ce ne sont pas les sens que mon amour consulte;
Il hait des passions l'impétueux tumulte;
Et son feu que j'attache aux soins de ma grandeur
Dédaigne tout mélange avec leur folle ardeur.
J'aime en Sertorius ce grand art de la guerre
Qui soutient un banni contre toute la terre;
J'aime en lui ces cheveux tout couverts de lauriers,
Ce front qui fait trembler les plus braves guerriers,
Ce bras qui semble avoir la victoire en partage.
L'amour de la vertu n'a jamais d'yeux pour l'âge;
Le mérite a toujours des charmes éclatants.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Depuis que son courage à nos destins préside,
Un bonheur si constant de nos armes décide.
Que deux lustres de guerre[50] assurent nos climats
Contre ces souverains de tant de potentats,
Et leur laissent à peine, au bout de dix années,
Pour se couvrir de nous, l'ombre des Pyrénées.
Nos rois, sans ce héros, l'un de l'autre jaloux,
Du plus heureux sans cesse auraient rompu les coups;
Jamais ils n'auraient pu choisir entre eux un maître.
[50] On appelait _lustre_ un espace de cinq ans; _deux lustres de
guerre_, ce sont dix ans de guerre.
C'est de ce ton qu'elle parle à sa confidente des desseins de son
cœur.
C'est du même ton qu'elle en parle à Sertorius lui-même. Car les
honnêtes gens qui ont un sentiment noble, dédaignent les misérables
finesses, et n'ont rien à cacher de leur âme. Ils la montrent sans
déguisement et sans scrupule. C'est leur gloire et c'est leur bonheur
qu'ils n'ont point à dissimuler, parce qu'ils n'ont point à rougir.
Qui voulez-vous que j'épouse en Espagne? dit-elle à Sertorius...
Parlons net sur ce choix d'un époux.
Êtes-vous trop pour moi? suis-je trop peu pour vous?
C'est m'offrir, et ce mot peut blesser les oreilles:
Mais un pareil amour sied bien à mes pareilles;
Et je veux bien, seigneur, qu'on sache désormais
Que j'ai d'assez bons yeux pour voir ce que je fais.
Je le dis donc tout haut, afin que l'on m'entende:
Je veux bien un Romain; mais je veux qu'il commande;
Et ne trouverais pas vos rois à dédaigner,
N'était[51] qu'ils savent mieux obéir que régner.
Mais si de leur puissance ils vous laissent l'arbitre,
Leur faiblesse du moins en conserve le titre.
Ainsi ce noble orgueil qui vous préfère à tous,
En préfère le moindre à tout autre qu'à vous.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je vous avouerai plus: à qui que je me donne,
Je voudrai hautement soutenir ma couronne;
Et c'est ce qui me force à vous considérer,
De peur de perdre tout, s'il nous faut séparer:
Je ne vois que vous seul qui, des mers aux montagnes,
Sous un même étendard puisse unir nos Espagnes.
Mais ce que je propose en est le seul moyen:
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quand nous sommes aux bords d'une pleine victoire,
Quel besoin avons-nous d'en partager la gloire?
Encore une campagne, et nos seuls escadrons
Aux aigles de Sylla font repasser les monts:
Et ces derniers venus auront droit de nous dire
Qu'ils auront en ces lieux établi notre empire!
Soyons d'un tel honneur l'un et l'autre jaloux;
Et, quand nous pouvons tout, ne devons rien qu'à nous.
[51] Si ce n'était que...
Voilà comme Sertorius est aimé: par une reine, en homme qui est digne
d'être roi.
Il montre en effet qu'il est digne de ces grandes affections où la
confiance, l'estime, l'admiration et la gratitude se mêlent également,
par la manière courageuse et magnanime dont il résiste aux séductions de
son ennemi, Pompée.
Pompée commande, en Espagne, l'année opposée à Sertorius. Une trêve a
été conclue entre les deux camps, et Pompée, dans une entrevue, apporte
à Sertorius des propositions d'accommodement. Pompée, à l'époque où se
passe la tragédie, est un jeune homme, général distingué, parleur habile
et artificieux. Il cherche d'abord à séduire Sertorius en le flattant,
en admirant ses grandes vertus guerrières et ses éclatants succès:
L'inimitié qui règne entre les deux partis
N'y rend pas de l'honneur tous les droits amortis:
Comme le vrai mérite a ses prérogatives,
Qui prennent le dessus des haines les plus vives,
L'estime et le respect sont de justes tributs
Qu'aux plus fiers ennemis arrachent les vertus;
Et c'est ce que vient rendre à la haute vaillance,
Dont je ne fais ici que trop d'expérience,
L'ardeur de voir de près un si fameux héros,
Sans lui voir en la main piques ni javelots,
Et le front désarmé de ce regard terrible
Qui dans nos escadrons guide un bras invincible.
Je suis jeune, et guerrier, et tant de fois vainqueur
Que mon trop de fortune a pu m'enfler le cœur;
Mais, et ce franc aveu sied bien aux grands courages,
J'apprends plus contre vous par mes désavantages,
Que les plus beaux succès qu'ailleurs j'aie emportés
Ne m'ont encore appris par mes prospérités.
Je vois ce qu'il faut faire, à voir ce que vous faites.
Les sièges, les assauts, les savantes retraites,
Bien camper, bien choisir à chacun son emploi;
Votre exemple est partout une étude pour moi.
Ah! si je vous pouvais rendre à la république,
Que je croirais lui faire un présent magnifique!
Et que j'irais, seigneur, à Rome avec plaisir,
Puisque la trêve enfin m'en donne le loisir,
Si j'y pouvais porter quelque faible espérance
D'y conclure un accord d'une telle importance!
Près de l'heureux Sylla ne puis-je rien pour vous?
Et près de vous, seigneur, ne puis-je rien pour tous?
Sertorius répond de très haut, sans habiletés d'avocat et sans
précautions d'homme d'affaires. C'est bien l'homme tout à son sentiment,
qu'il connaît juste et grand, et tout au dessein qu'il a entrepris.
Vous me pourriez sans doute épargner quelque peine,
Si vous vouliez avoir l'âme toute romaine.
Mais, avant que d'entrer en ces difficultés,
Souffrez que je réponde à vos civilités.
Vous ne me donnez rien par cette haute estime
Que vous n'ayez déjà dans le degré sublime:
La victoire attachée à vos premiers exploits,
Un triomphe avant l'âge où le souffrent nos lois,
Avant la dignité qui permet d'y prétendre,
Font trop voir quels respects l'univers vous doit rendre.
Si dans l'occasion je ménage un peu mieux
L'assiette du pays, et la faveur des lieux,
Si mon expérience en prend quelque avantage,
Le grand art de la guerre attend quelquefois l'âge;
Le temps y fait beaucoup; et, de mes actions;
S'il vous a plu tirer quelques instructions,
Mes exemples un jour ayant fait place aux vôtres,
Ce que je vous apprends, vous l'apprendrez à d'autres;
Et ceux qu'aura ma mort saisis de mon emploi
S'instruiront contre vous, comme vous contre moi.
Quant à l'heureux Sylla, je n'ai rien à vous dire:
Je vous ai montré l'art d'affaiblir son empire;
Et si je puis jamais y joindre des leçons
Dignes de vous apprendre à repasser les monts,
Je suivrai d'assez près votre illustre retraite
Pour traiter avec lui sans besoin d'interprète;
Et sur les bords du Tibre, une pique à la main,
Lui demander raison pour le peuple romain.
Pompée, réservé, prudent, à la fois désireux d'adoucir Sertorius, et
tout plein de la pensée de son rôle futur dans l'Etat, répond plutôt en
parlant de l'avenir que du présent. Ce qu'il veut, dit-il, c'est ménager
le pouvoir, pour se le réserver à lui-même plus tard, et, alors, n'en
user que pour le bien du peuple et le rétablissement de la liberté
romaine:
Tous mes souhaits, seigneur, sont pour la liberté;
Et c'est ce qui me force à garder une place
Qu'usurperaient sans moi l'injustice et l'audace,
Afin que, Sylla mort, ce dangereux pouvoir
Ne tombe qu'en des mains qui sachent leur devoir.
Enfin je sais mon but, et vous savez le vôtre.
Voilà un singulier moyen de servir la liberté, répond Sertorius. Vous
voulez affranchir votre pays d'un pouvoir despotique...
Mais cependant, seigneur, vous servez comme un autre;
Et nous, qui jugeons tout sur la foi de nos yeux,
Et laissons le dedans à pénétrer aux dieux,
Nous craignons votre exemple, et doutons si dans Rome
Il n'instruit point le peuple à prendre loi d'un homme;
Et si votre valeur, sous le pouvoir d'autrui,
Ne sème point pour vous lorsqu'elle agit pour lui.
Comme je vous estime, il m'est aisé de croire
Que de la liberté vous feriez votre gloire,
Que votre âme en secret lui donne tous ses vœux;
Mais si je m'en rapporte aux esprits soupçonneux,
Vous aidez aux Romains à faire essai d'un maître,
Sous ce flatteur espoir qu'un jour vous pourrez l'être.
La main qui les opprime, et que vous soutenez,
Les accoutume au joug que vous leur destinez:
Et, doutant s'ils voudront se faire à l'esclavage,
Aux périls de Sylla vous tâtez leur courage.
Pompée est un peu étonné de cette franche et directe attaque, et, en
avocat habile, il a recours à un détour ingénieux. On l'accuse d'être
tyran après l'avoir accusé d'être esclave, ou plutôt on l'accuse d'être
tyran en sous-ordre, et de commander à titre de serviteur. Mais
Sertorius lui-même ne commande-t-il point? N'est-il point un despote à
sa manière? n'exerce-t-il pas en Espagne un pouvoir absolu, comme Sylla
fait à Rome?
Le temps détrompera ceux qui parlent ainsi;
Mais justifiera-t-il ce que l'on voit ici?
Permettez qu'à mon tour je parle avec franchise;
Votre exemple à la fois m'instruit et m'autorise:
Je juge, comme vous, sur la foi de mes yeux,
Et laisse le dedans à pénétrer aux dieux.
Ne vit-on pas ici sous les ordres d'un homme?
N'y commandez-vous pas, comme Sylla dans Rome?
Du nom de dictateur, du nom de général,
Qu'importe, si des deux le pouvoir est égal?
Les titres différents ne font rien à la chose:
Vous imposez des lois ainsi qu'il en impose;
Et s'il est périlleux de s'en faire haïr,
Il ne serait pas sûr de vous désobéir.
Pour moi, si quelque jour je suis ce que vous êtes,
J'en userai peut-être alors comme vous faites:
Jusque-là...
Sertorius se révolte. Lui, tyran! Lui, despote! Lui, un autre Sylla! le
Sylla de l'Espagne! Quelle est cette plaisante insinuation, ou cette
outrageante comparaison? Pompée attend, dit-il, le moment où lui aussi
sera maître pour décider sur le cas de Sertorius.--Mais, réplique
Sertorius,
. . . . . . Vous pourriez en douter jusque-là,
Et me faire un peu moins ressembler à Sylla.
Si je commande ici, le sénat me l'ordonne;
Mes ordres n'ont encore assassiné personne:
Je n'ai pour ennemis que ceux du bien commun;
Je leur fais bonne guerre et n'en proscris pas un.
C'est un asile ouvert que mon pouvoir suprême;
Et si l'on m'obéit, ce n'est qu'autant qu'on m'aime.
Oh! l'homme aimable que Pompée, et bien fait pour manœuvrer avec une
souplesse enveloppante dans les réunions d'hommes politiques! «Vous ne
commandez que par l'amour que vous inspirez», répond-il à Sertorius.
Mais, ajoute-t-il avec un sourire moitié flatteur, moitié railleur,
Votre pouvoir en est d'autant plus dangereux,
Qu'il rend de vos vertus les peuples amoureux,
Qu'en assujettissant vous avez l'art de plaire,
Qu'on croit n'être en vos fers qu'esclave volontaire,
Et que la liberté trouvera peu de jour
A détruire un pouvoir que fait régner l'amour.
Ainsi parlent, seigneur, les âmes soupçonneuses.
Mais n'examinons point ces questions fâcheuses,
Ni si c'est un sénat qu'un amas de bannis,
Que cet asile ouvert sous vous a réunis.
Une seconde fois, n'est-il aucune voie
Par où je puisse à Rome emporter quelque joie?
Elle serait extrême[52] à trouver les moyens
De rendre un si grand homme à ses concitoyens.
Il est doux de revoir les murs de la patrie:
C'est elle par ma voix, seigneur, qui vous en prie;
C'est Rome...
[52] Ma joie serait extrême, si je trouvais.....
L'effet des compliments insinuants et adroits sur les caractères
énergiques et les cœurs fiers est de les enfoncer plus avant dans
leurs résistances, et de leur faire embrasser leur dessein d'une plus
forte attache.
On met en suspicion les vertus républicaines de Sertorius, et en doute
la légitimité de son pouvoir, et, en même temps, on le flatte tout haut,
par compensation de l'insulter tout bas; et encore on prononce par deux
fois devant lui ce nom de Rome qui est toute son âme, pour insinuer
qu'il a rompu les liens qui l'unissaient à elle. Il s'emporte tout franc
alors, et éclate. Qu'est-ce donc qu'on appelle Rome?
Le séjour de votre potentat?
Qui n'a que ses fureurs pour maximes d'Etat?
Rome est ici, en Espagne, avec le Sénat proscrit, les patriotes chassés,
les légions fidèles à la loi, avec Sertorius enfin.
_Je n'appelle plus Rome un enclos de murailles
Que ses proscriptions comblent de funérailles:
Ces murs, dont le destin fut autrefois si beau,
N'en sont que la prison, ou plutôt le tombeau;
Mais, pour revivre ailleurs dans sa première force,
Avec les faux Romains elle a fait plein divorce;
Et comme autour de moi j'ai tous ses vrais appuis,
Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis!_
Ce qui serait digne de Pompée, ce n'est pas de servir sous Sylla, ce
n'est pas de chercher à séduire Sertorius, ce serait de s'unir aux
patriotes, aux républicains, aux vrais Romains, pour briser un joug
odieux, déshonorant pour Rome, inutile et funeste au monde.
Je ne sais qu'une voie
Qui puisse avec honneur vous donner cette joie.
Unissons-nous ensemble, et le tyran est bas:
Rome à ce grand dessein ouvrira tous ses bras.
Ainsi nous ferons voir l'amour de la patrie,
Pour qui vont les grands cœurs jusqu'à l'idolâtrie;
Et nous épargnerons ces flots de sang romain
Que versent tous les ans votre bras et ma main.
Pompée, en venant pressentir Sertorius, avait une pensée de derrière la
tête, un dernier argument en réserve, comme un général a une dernière
troupe en arrière-garde qu'il ne fait donner qu'au moment suprême pour
assurer la victoire.
Cette raison décisive est une proposition de Sylla, qui a autorisé
Pompée à dire à Sertorius qu'il consentait à se démettre du pouvoir, si
Sertorius consentait à mettre bas les armes.
C'est ce que Pompée se décide enfin à dévoiler à Sertorius:
Je sais une autre voie, et plus noble et plus sûre.
Sylla, si vous voulez, quitte sa dictature;
Et déjà, de lui-même, il s'en serait démis,
S'il voyait qu'en ses lieux il n'eût plus d'ennemis.
Mettez les armes bas, je réponds de l'issue;
J'en donne ma parole après l'avoir reçue.
Si vous êtes Romain, prenez l'occasion.
Mais Sertorius aussi est général, et connaît les ruses de guerre. Il
flaire un piège, et répond froidement: Sylla doit me tromper, puisqu'il
vous a bien séduit vous-même:
Je ne m'éblouis point de cette illusion.
Je connais le tyran, j'en vois le stratagème;
Quoi qu'il semble promettre, il est toujours lui-même.
Vous qu'à sa défiance il a sacrifié
Jusques à vous forcer d'être son allié...
Pompée est battu. Il n'a plus de corps de réserve à faire donner, et
même il est forcé dans ses derniers retranchements. On lui a montré
qu'il est un peu la dupe de Sylla, et tout à fait son prisonnier. Ainsi
finit cette entrevue entre le lion et le renard.
Je vous ai cité toute cette scène, mes chers amis, d'abord parce qu'elle
est très belle, bien entendu, ensuite parce que vous entendrez dire
quelquefois que Corneille est souvent une espèce d'avocat dans ses
tragédies, qu'il y fait de grands discours, et même des discours qui
sentent le tribunal et la chicane, _qu'il plaide_ enfin.
C'est très vrai, cela. Corneille aime à plaider envers, et plaide bien.
Mais il ne faut peut-être pas lui en faire un très grand reproche, parce
que, quand il met en présence deux de ses personnages comme deux
avocats, ce n'est pas au meilleur avocat qu'il fait gagner le procès,
c'est à la meilleure cause.
Dans la scène de tout à l'heure, le talent d'avocat, l'habileté,
l'adresse, l'amabilité insinuante, et les ressources des mouvements
tournants, c'est Pompée qui a tout cela. Sertorius va droit devant lui,
dans sa pleine franchise, et le mouvement rude et fort de sa passion
pour le bien. Et qui est battu? c'est Pompée. Qui s'en va intact, et
victorieux, et assez dédaigneux? c'est Sertorius.
Il n'est pas défendu d'être habile. Mais Corneille sait très bien que la
plus grande habileté humaine, c'est encore de penser toujours la même
chose, une fois qu'on se sent dans le vrai, et que, contre cette
obstination tranquille dans une idée juste, tout vient se briser, sans
même qu'on mette grand effort dans la résistance. Remportez souvent de
ces victoires-là.
Hélas! c'est la dernière que Sertorius aura remportée.
La vertu donne la bonne réputation toujours, la gloire quelquefois,
l'influence sur les hommes souvent, la fierté d'une bonne conscience et
la paix du cœur infailliblement. Elle ne donne pas toujours le succès
définitif. Il n'importe; et Corneille, comme je vous le disais au
commencement, a voulu justement prouver qu'il n'importe pas. Sertorius
meurt au moment du triomphe de ses idées, ou, du moins, au moment où ce
qu'il déteste le plus au monde, la tyrannie, va disparaître.
La proposition de Sylla _n'était pas un piège_. Sylla, réellement,
voulait abdiquer, et, de fait, on apprend qu'il abdique. Mais, en même
temps, on apprend que Sertorius a été tué. Perpenna, un de ses
lieutenants, jaloux de lui, le trahissait. Il l'a fait périr. Il vient
s'en faire honneur devant Viriate, en l'assurant qu'il a commis cette
lâcheté par amour pour elle:
PERPENNA, _à Viriate_.
Sertorius est mort: cessez d'être jalouse,
Madame, du haut rang qu'aurait pris son épouse,
Et n'appréhendez plus, comme de son vivant,
Qu'en vos propres Etats elle ait le pas devant.
Si l'espoir d'Aristie[53] a fait ombrage au vôtre,
Je puis vous assurer et d'elle et de tout autre,
Et que ce coup heureux saura vous maintenir
Et contre le présent et contre l'avenir.
C'était un grand guerrier, mais dont le sang ni l'âge
Ne pouvaient avec vous faire un digne assemblage;
Et, malgré ces défauts, ce qui vous en plaisait,
C'était sa dignité qui vous tyrannisait.
Le nom du général vous le rendait aimable;
A vos rois, à moi-même il était préférable:
Vous vous éblouissiez du titre et de l'emploi;
Et je viens vous offrir et l'un et l'autre en moi,
Avec des qualités, où votre âme hautaine
Trouvera mieux de quoi mériter une reine....
[53] Aristie, de son vrai nom Antistie, était la première femme
de Pompée.
Viriate éclate en imprécations ironiques contre le misérable. Jamais
Sertorius n'a paru si grand que dans cette noble et fière louange de ses
vertus faite par celle qui l'aimait, et dans la confusion où son ennemi
reste comme accablé:
VIRIATE.
En effet, c'est à moi de répondre;
Et mon silence ingrat a droit de me confondre.
Ce généreux exploit, ces nobles sentiments
Méritent de ma part de hauts remercîments;
Les différer encor, c'est lui faire injustice.
Il m'a rendu sans doute un signalé service;
Mais il n'en sait encor la grandeur qu'à demi:
Le grand Sertorius fut son parfait ami;
Apprenez-le, seigneur (car je me persuade
Que nous devons ce titre à votre nouveau grade;
Et, pour le peu de temps qu'il pourra vous durer,
Il me coûtera peu de vous le déférer):
Sachez donc que pour vous il osa me déplaire,
Ce héros; qu'il osa mériter ma colère;
Que malgré son amour, que malgré mon courroux,
Il a fait tous efforts pour me donner à vous;
Et qu'à moins qu'il vous plût lui rendre sa parole,
Tout mon dessein n'était qu'une attente frivole;
Qu'il s'obstinait pour vous au refus de ma main.
. . . . . . . . . . Permettez que j'estime
La grandeur de l'amour par la grandeur du crime.
Chez lui-même, à sa table, au milieu d'un festin,
D'un si parfait ami devenir l'assassin,
Et de son général se faire un sacrifice,
Lorsque son amitié lui rend un tel service;
Renoncer à la gloire, accepter pour jamais
L'infamie et l'horreur qui suit les grands forfaits;
Jusqu'en mon cabinet porter sa violence,
Pour obtenir ma main m'y tenir sans défense:
Tout cela d'autant plus fait voir ce que je doi
A cet excès d'amour qu'il daigne avoir pour moi;
Tout cela montre une âme au dernier point charmée.
Il serait moins coupable à m'avoir moins aimée;
Et, comme je n'ai point les sentiments ingrats,
Je lui veux conseiller de ne m'épouser pas:
Ce serait en son lit mettre son ennemie,
Pour être à tous moments maîtresse de sa vie;
Et je me résoudrais à cet excès d'honneur,
Pour mieux choisir la place à lui percer le cœur.
Seigneur, voilà l'effet de ma reconnaissance.
Du reste, ma personne est en votre puissance;
Vous êtes maître ici; commandez, disposez,
Et recevez enfin ma main, si vous l'osez.
Du reste, l'assassin sera puni comme il mérite de l'être. Pompée est un
habile et un diplomate; mais il n'est pas un misérable. Il a grand
cœur et sait estimer ses ennemis. Il fait jeter Perpenna au peuple
ameuté, qui déchire le meurtrier du grand Sertorius.
En donnant cet ordre terrible mais juste, il dit, du grand ton dont il
doit parler plus tard quand il sera maître du monde:
C'est assez.
Je suis maître; je parle; allez, obéissez!
Puis, se retournant vers Viriate, désolée, mais toujours fière:
Ne vous offensez pas d'ouïr parler en maître,
Grande reine; ce n'est que pour punir un traître.
Criminel envers vous d'avoir trop écouté
L'insolence où montait sa noire lâcheté,
J'ai cru devoir sur lui prendre ce haut empire,
Pour me justifier avant que vous rien dire:
Mais je n'abuse point d'un si facile accès,
Et je n'ai jamais su dérober mes succès.
Quelque appui que son crime aujourd'hui vous enlève,
Je vous offre la paix, et ne romps point la trêve;
Et ceux de nos Romains qui sont auprès de vous
Peuvent y demeurer sans craindre mon courroux.
Viriate a une admirable réponse. Elle aimait Sertorius, et était
l'ennemie des Romains à cause de lui. Magnifique hommage à la mémoire
pure et grande de Sertorius. Sertorius mort, elle met bas les armes,
renonce à la guerre, au mariage, à tout rôle politique.
Elle vieillira, grave et triste, enveloppée dans son deuil, et n'ayant
plus d'autre entretien que le souvenir du grand patriote, du grand
proscrit, du grand vaincu. Elle se considère comme la veuve de
Sertorius, et la gardienne de sa tombe. Nous avons vu précédemment
(chap. IX) Cornélie survivant à Pompée pour faire respecter sa mémoire
et ne vivre que de son souvenir; Viriate est la _Cornélie_ de Sertorius: