La noblesse de cœur chez les hommes est chose admirable; elle est

plus touchante encore et plus vénérable chez les femmes. Vous l'avez

déjà vu par cette fière et courageuse Chimène. Cela éclate encore mieux

par la simple histoire de Cornélie, qui est contenue dans la tragédie de

_Pompée_. Cette tragédie devrait avoir pour titre «_La Veuve de

Pompée_». Remarquez un instant comment Corneille a compris, d'ordinaire,

la grandeur de la femme. Les hommes sont grands par leur dévouement à

une grande idée ou à un grand sentiment. Tels Rodrigue, Horace, Auguste,

Polyeucte, Nicomède. Les femmes sont grandes par le dévouement à la

famille, par leur culte religieux de la maison où elles sont nées, ou de

celle où elles sont entrées. La grandeur de Chimène est dans le

dévouement à la mémoire de son père. La grandeur de Cornélie, veuve de

Pompée, est dans son culte pour le souvenir de son époux.

Corneille, au moins dans ces deux pièces, et dans le rôle de Pauline

aussi, a bien compris que les pensées de la fille ou de la femme

doivent toujours se ramener au foyer, dont la femme est la gardienne,

l'ornement et l'honneur, que hors de là, et s'attachant à un autre

objet, la grandeur chez elles aurait quelque chose de forcé et peut-être

de faux. Ce rôle de Cornélie est donc une chose très belle et très

imposante. Et voyez comme les convenances y sont bien observées. Il ne

convient pas qu'une femme ait un rôle bruyant et éclatant; il ne

convient pas, pour dire la chose comme elle est, qu'elle parle beaucoup.

A ce compte, il ne faudrait pas de rôle de femmes dans les comédies.

Faites attention pourtant. Une jeune fille dans sa famille, une femme à

côté de son mari doit parler peu. Mais qu'une jeune fille dont le père

est mort agisse et parle pour défendre et venger sa mémoire; cela est

bien, et c'est le rôle de Chimène. Qu'une jeune femme dont le mari a

commis une noble imprudence agisse et parle pour le sauver, et quand il

est mort, pour l'honorer en l'imitant; cela est beau, et c'est le rôle

de Pauline. Qu'une veuve agisse et parle pour défendre, faire respecter

et faire craindre la mémoire de son mari; cela est touchant, et c'est le

rôle de Cornélie. L'âme du Comte est passée dans celle de Chimène, celle

de Polyeucte dans celle de Pauline, et celle de Pompée dans celle de

Cornélie; et ce sont ces grandes ombres qui parlent par la bouche de

ces nobles femmes. La noblesse de la femme est de s'appuyer sur le chef

de famille, ou sur sa mémoire, et de porter dignement son nom, ou son

souvenir.

Ce Pompée était un grand général romain, du temps des guerres civiles

qui ont désolé la république romaine. Il avait été vaincu par son rival

César, et avait cherché un asile en Egypte. Le roi de ce pays, qui était

un scélérat, l'avait fait mettre à mort, pour flatter le ressentiment de

César. Mais César avait des sentiments élevés. Quand il arrive,

Ptolomée, le roi d'Egypte, se prosterne à ses pieds et lui apprend que,

par ses soins, Pompée n'existe plus. César s'irrite et, avec le plus

accablant mépris, montre au roi toute sa lâcheté.

PTOLOMÉE.

Seigneur, montez au trône, et commandez ici.

CÉSAR.

Connaissez-vous César de lui parler ainsi?

Que m'offrirait de pis la fortune ennemie,

A moi qui tient le trône égal à l'infamie!

Certes Rome à ce coup pourrait bien se vanter

D'avoir eu juste lieu de me persécuter;

Elle qui d'un même œil les donne et les dédaigne,

Qui ne voit rien aux rois[37] qu'elle aime ou qu'elle craigne,

Et qui verse en nos cœurs, avec l'âme et le sang,

Et la haine du nom, et le mépris du rang.

C'est ce que de Pompée il vous fallait apprendre;

S'il en eût aimé l'offre, il eût su s'en défendre:

Et le trône et le roi se seraient ennoblis

A soutenir la main qui les a rétablis.

Vous eussiez pu tomber, mais tout couvert de gloire;

Votre chute eût valu la plus haute victoire:

Et si votre destin n'eût pu vous en sauver,

César eût pris plaisir à vous en relever.

Vous n'avez pu former une si noble envie.

Mais quel droit aviez-vous sur cette illustre vie?

Que vous devait son sang pour y tremper vos mains,

Vous qui devez respect au moindre des Romains?

Ai-je vaincu pour vous dans les champs de Pharsale?

Et par une victoire aux vaincus trop fatale,

Vous ai-je acquis sur eux, en ce dernier effort,

La puissance absolue et de vie et de mort?

Moi qui n'ai jamais pu la souffrir à Pompée,

La souffrirai-je en vous sur lui-même usurpée,

Et que de mon bonheur vous ayez abusé

Jusqu'à plus attenter que je n'aurais osé?

De quel nom après tout pensez-vous que je nomme

Ce coup où vous tranchez du souverain de Rome,

Et qui sur un seul chef lui fait bien plus d'affront

Que sur tant de milliers ne fit le roi de Pont[38]?

Pensez-vous que j'ignore ou que je dissimule

Que vous n'auriez pas eu pour moi plus de scrupule,

Et que, s'il m'eût vaincu, votre esprit complaisant

Lui faisait de ma tête un semblable présent?

Grâces à ma victoire, on me rend des hommages

Où ma fuite eût reçu toutes sortes d'outrages;

Au vainqueur, non à moi, vous faites tout l'honneur.

Si César en jouit, ce n'est que par bonheur.

Amitié dangereuse, et redoutable zèle,

Que règle la fortune, et qui tourne avec elle!

Mais parlez; c'est trop être interdit et confus.

[37] Chez les rois.

[38] Mithridate, roi de Pont (Asie-Mineure), tint longtemps en

péril la fortune romaine; il avait fait massacrer cent mille

Romains en Asie-Mineure.

Ptolomée s'excuse sur son dévouement à César. Mais ce n'est pas là le

genre de dévouement que César exige de ses vrais amis. Il reprend avec

plus d'éloquence encore:

Vous cherchez, Ptolomée, avecque trop de ruses,

De mauvaises couleurs et de froides excuses,

Votre zèle était faux, si seul il redoutait

Ce que le monde entier à pleins vœux souhaitait!

Et s'il vous a donné ces craintes trop subtiles,

Qui m'ôtent tout le fruit de nos guerres civiles,

Où l'honneur seul m'engage, et que pour terminer

Je ne veux que celui de vaincre et pardonner,

Où mes plus dangereux et plus grands adversaires,

Sitôt qu'ils sont vaincus, ne sont plus que mes frères;

Et mon ambition ne va qu'à les forcer,

Ayant dompté leur haine, à vivre et m'embrasser.

O combien d'allégresse une si triste guerre

Aurait-elle laissé dessus toute la terre,

Si Rome avait pu voir marcher en même char,

Vainqueur de leur discorde, et Pompée et César!

Voilà ces grands malheurs que craignait votre zèle.

O crainte ridicule autant que criminelle!

Vous craignez ma clémence! ah! n'ayez plus ce soin;

Souhaitez-la plutôt, vous en avez besoin.

Si je n'avais égard qu'aux lois de la justice,

Je m'apaiserais Rome avec votre supplice,

Sans que ni vos respects, ni votre repentir,

Ni votre dignité, vous pussent garantir;

Votre trône lui-même en serait le théâtre:

Mais voulant épargner le sang de Cléopâtre[39],

J'impute à vos flatteurs toute la trahison,

Et je veux voir comment vous m'en ferez raison;

Suivant les sentiments dont vous serez capable,

Je saurai vous tenir innocent ou coupable.

Cependant à Pompée élevez des autels;

Rendez-lui les honneurs qu'on rend aux immortels;

Par un prompt sacrifice expiez tous vos crimes;

Et surtout pensez bien au choix de vos victimes.

Allez-y donner ordre, et me laissez ici

Entretenir les miens sur quelque autre souci.

[39] Sœur de Ptolomée.

Voilà un généreux, n'est-ce pas? Je le crois comme vous. Cependant

remarquez que César est à l'aise pour étaler ces beaux sentiments

maintenant qu'il n'a plus rien à redouter de son rival. Il y a une

générosité plus certaine et plus éclatante, c'est celle qui, ayant tout

à craindre et n'ayant rien à gagner, se montre cependant et jaillit du

cœur. C'est celle-là que Cornélie va nous montrer. Elle rencontre

César, et, loin de trembler devant lui, elle le brave en un magnifique

langage.

CORNÉLIE.

César, car le destin, que dans tes fers je brave,

Me fait ta prisonnière, et non pas ton esclave,

Et tu ne prétends pas qu'il m'abatte le cœur

Jusqu'à te rendre hommage et te nommer seigneur;

De quelque rude trait qu'il m'ose avoir frappée,

Veuve du jeune Crasse[40], et veuve de Pompée,

Fille de Scipion, et, pour dire encor plus,

Romaine, mon courage est encor au-dessus;

Et de tous les assauts que sa rigueur me livre,

Rien ne me fait rougir que la honte de vivre.

J'ai vu mourir Pompée, et ne l'ai pas suivi;

Et bien que le moyen m'en ait été ravi,

Qu'une pitié cruelle à mes douleurs profondes

M'ait ôté le secours et du fer et des ondes,

Je dois rougir pourtant, après un tel malheur,

De n'avoir pu mourir d'un excès de douleur.

Ma mort était ma gloire, et le destin m'en prive,

Pour croître mes malheurs et me voir ta captive.

Je dois bien toutefois rendre grâces aux dieux

De ce qu'en arrivant je te trouve en ces lieux,

Que César y commande, et non pas Ptolomée.

Hélas! et sous quel astre, ô ciel! m'as-tu formée,

Si je leur dois des vœux de ce qu'ils ont permis

Que je rencontre ici mes plus grands ennemis,

Et tombe entre leurs mains plutôt qu'aux mains d'un prince

Qui doit à mon époux son trône et sa province?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Car enfin n'attends pas que j'abaisse ma haine;

Je te l'ai déjà dit, César, je suis Romaine:

Et, quoique ta captive, un cœur comme le mien,

De peur de s'oublier, ne te demande rien.

Ordonne; et, sans vouloir qu'il tremble ou s'humilie,

Souviens-toi seulement que je suis Cornélie.

[40] _Crasse._--Crassus (Licinius) avait été _triumvir_ (un des

trois chefs de Rome) avec César et Pompée. Il mourut dans une

grande bataille contre les Parthes (Asie), où périrent trente

mille Romains. Cornélie avait épousé Pompée un an après la mort

de Crassus.

César répond avec beaucoup de grandeur d'âme et de noblesse à ces nobles

et fières paroles. On sent bien que cet homme parle déjà en maître du

monde, en chef illustre de ces Romains auxquels Corneille aime toujours

à prêter un cœur héroïque et un langage digne de leur cœur.

O d'un illustre époux noble et digne moitié,

Dont le courage étonne et le sort fait pitié!

Certes, vos sentiments font assez reconnaître

Qui vous donna la main, et qui vous donna l'être;

Et l'on juge aisément, au cœur que vous portez,

Où vous êtes entrée et de qui vous sortez.

L'âme du jeune Crasse, et celle de Pompée,

L'une et l'autre vertu par le malheur trompée,

Le sang des Scipions protecteur de nos dieux,

Parlent par votre bouche, et brillent dans vos yeux;

Et Rome dans ses murs ne voit point de famille

Qui soit plus honorée ou de femme ou de fille.

Plût au grand Jupiter, plût à ces mêmes dieux,

Qu'Annibal eût bravés jadis sans vos aïeux,

Que ce héros si cher dont le ciel vous sépare

N'eût pas si mal connu la cour d'un roi barbare,

Ni mieux aimé tenter une incertaine foi,

Que la vieille amitié qu'il eût trouvée en moi;

Qu'il eût voulu souffrir qu'un bonheur de mes armes

Eût vaincu ses soupçons, dissipé ses alarmes;

Et qu'enfin, m'attendant sans plus se défier,

Il m'eût donné moyen de me justifier!

Alors, foulant aux pieds la discorde et l'envie,

Je l'eusse conjuré de se donner la vie,

D'oublier ma victoire, et d'aimer un rival,

Heureux d'avoir vaincu pour vivre son égal.

J'eusse alors regagné son âme satisfaite,

Jusqu'à lui faire aux dieux pardonner sa défaite;

Il eût fait à son tour, en me rendant son cœur,

Que Rome eût pardonné la victoire au vainqueur.

Mais puisque par sa perte, à jamais sans seconde,

Le sort a dérobé cette allégresse au monde,

César s'efforcera de s'acquitter vers vous

De ce qu'il voudrait rendre à cet illustre époux.

Prenez donc en ces lieux liberté tout entière:

Seulement pour deux jours soyez ma prisonnière,

Afin d'être témoin comme, après nos débats,

Je chéris sa mémoire et venge son trépas,

Et de pouvoir apprendre à toute l'Italie

De quel orgueil nouveau m'enfle la Thessalie[41].

Je vous laisse à vous-même, et vous quitte un moment.

Choisissez-lui, Lépide[42], un digne appartement;

Et qu'on l'honore ici, mais en dame romaine,

C'est-à-dire un peu plus qu'on n'honore la reine.

Commandez, et chacun aura soin d'obéir.

CORNÉLIE.

O ciel! que de vertus vous me faites haïr!

[41] C'est-à-dire la victoire de Pharsale. Pharsale était en

Thessalie.

[42] Lieutenant de César.

Mais voici la vraie et sublime grandeur d'âme. Un danger grave menace

César, qui l'en avertit? Cornélie! Cornélie qui est bien l'ennemie de

César, mais qui veut le combattre, le front haut, face à face,

loyalement, non en profitant de ruses et de pièges ténébreux. Elle court

à César brusquement, elle lui crie:

CORNÉLIE.

César, prends garde à toi!

Ta mort est résolue, on la jure, on l'apprête;

A celle de Pompée on veut joindre ta tête.

Prends-y garde, César; ou ton sang répandu

Bientôt parmi le sien se verra confondu.

Mes esclaves en sont: apprends de leurs indices

L'auteur de l'attentat, et l'ordre et les complices.

Je te les abandonne.

CÉSAR.

O cœur vraiment romain,

Et digne du héros qui vous donna la main!

Ses mânes, qui du ciel ont vu de quel courage

Je préparais la mienne à venger son outrage,

Mettant leur haine bas, me sauvent aujourd'hui

Par la moitié[43] qu'en terre il nous laisse de lui.

Il vit, il vit encore en l'objet de sa flamme,

Il parle par sa bouche, il agit dans son âme,

Il la pousse, et l'oppose à cette indignité,

Pour me vaincre par elle en générosité.

CORNÉLIE.

Tu te flattes, César, de mettre en ta croyance

Que la haine ait fait place à la reconnaissance.

Ne le présume plus; le sang de mon époux

A rompu pour jamais tout commerce entre nous:

J'attends la liberté qu'ici tu m'as offerte,

Afin de l'employer tout entière à ta perte;

Et je te chercherai partout des ennemis,

Si tu m'oses tenir ce que tu m'as promis.

Mais, avec cette soif que j'ai de ta ruine,

Je me jette au-devant du coup qui t'assassine,

Et forme des désirs avec trop de raison

Pour en aimer l'effet par une trahison:

Qui la sait et la souffre a part à l'infamie.

Si je veux ton trépas, c'est en juste ennemie:

Mon époux a des fils, il aura des neveux:

Quand ils te combattront, c'est là que je le veux;

Et qu'une digne main, par moi-même animée,

Dans ton champ de bataille, aux yeux de ton armée,

T'immole noblement, et par un digne effort,

Aux mânes du héros dont tu venges la mort.

Tous mes soins, tous mes vœux, hâtent cette vengeance;

Ta perte la recule, et ton salut l'avance.

Quelque espoir qui d'ailleurs me l'ose ou puisse offrir,

Ma juste impatience aurait trop à souffrir:

La vengeance éloignée est à demi perdue;

Et quand il faut l'attendre, elle est trop cher vendue.

Je n'irai point chercher sur les bords africains

Le foudre souhaité que je vois en tes mains[44];

La tête qu'il menace en doit être frappée.

J'ai pu donner la tienne au lieu d'elle à Pompée:

Ma haine avait le choix; mais cette haine enfin

Sépare son vainqueur d'avec son assassin,

Et ne croit avoir droit de punir ta victoire

Qu'après le châtiment d'une action si noire.

Rome le veut ainsi: son adorable front

Aurait de quoi rougir d'un trop honteux affront,

De voir en même jour, après tant de conquêtes,

Sous un indigne fer ses deux plus nobles têtes.

Son grand cœur, qu'à tes lois en vain tu crois soumis,

En veut aux criminels plus qu'à ses ennemis,

Et tiendrait à malheur le bien de se voir libre,

Si l'attentat du Nil affranchissait le Tibre.

Comme autre qu'un Romain n'a pu l'assujettir,

Autre aussi qu'un Romain ne l'en doit garantir.

Tu tomberais ici sans être sa victime;

Au lieu d'un châtiment ta mort serait un crime;

Et, sans que tes pareils en conçussent d'effroi,

L'exemple que tu dois périrait avec toi.

Venge-la de l'Egypte à son appui fatale;

Et je la vengerai, si je puis, de Pharsale[45].

Va, ne perds point de temps, il presse. Adieu: tu peux

Te vanter qu'une fois j'ai fait pour toi des vœux.

[43] C'est-à-dire par sa veuve, que Corneille appelle sa

_moitié_.

[44] Le mot _foudre_ est employé au masculin et au féminin en

poésie. Il signifie ici: la catastrophe, la destruction.

[45] C'est à Pharsale (Thessalie) que César avait vaincu Pompée.

Cependant Philippe, un vieux serviteur fidèle de Pompée, a retrouvé son

corps. Il lui a rendu les honneurs funèbres, comme on faisait alors,

c'est-à-dire en le brûlant sur un bûcher et en enfermant les cendres

dans une urne. Il apporte cette urne à Cornélie. La douleur de la veuve

éclate en accents merveilleux de regret, de ressentiment, d'amertume:

CORNÉLIE.

Mes yeux, puis-je vous croire? et n'est-ce point un songe

Qui sur mes tristes vœux a formé ce mensonge?

Te revois-je, Philippe? et cet époux si cher

A-t-il reçu de toi les honneurs du bûcher?

Cette urne que je tiens contient-elle sa cendre?

O vous, à ma douleur objet terrible et tendre,

Eternel entretien de haine et de pitié,

Restes du grand Pompée, écoutez sa moitié.

N'attendez point de moi de regrets ni de larmes;

Un grand cœur à ses maux applique d'autres charmes.

Les faibles déplaisirs s'amusent à parler,

Et quiconque se plaint cherche à se consoler.

Moi, je jure des dieux la puissance suprême,

Et, pour dire encor plus, je jure par vous-même;

Car vous pouvez bien plus sur ce cœur affligé

Que le respect des dieux qui l'ont mal protégé:

Je jure donc par vous, ô pitoyable reste,

Ma divinité seule après ce coup funeste,

Par vous, qui seul ici pouvez me soulager,

De n'éteindre jamais l'ardeur de le venger.

Ptolomée à César, par un lâche artifice,

Rome, de ton Pompée a fait un sacrifice;

Et je n'entrerai point dans tes murs désolés,

Que le prêtre et le dieu ne lui soient immolés.

Faites-m'en souvenir, et soutenez ma haine,

O cendres, mon espoir aussi bien que ma peine;

Et pour m'aider un jour à perdre son vainqueur,

Versez dans tous les cœurs ce que ressent mon cœur.

Toi qui l'as honoré sur cette infâme rive

D'une flamme pieuse autant comme chétive,

Dis-moi, quel bon démon a mis en ton pouvoir

De rendre à ce héros ce funèbre devoir?

[Illustration: Cornélie tient entre ses mains l'urne qui contient les

cendres de son époux, le grand Pompée.

(_Pompée._)

P. 98-99.]

Philippe raconte comment il a trouvé le corps de Pompée, son récit est

très touchant et très beau. Ce Pompée n'est plus, et cependant c'est son

souvenir illustre qui remplit toute la pièce; et voilà bien pourquoi la

pièce porte son nom.

Tout couvert de son sang, et plus mort que lui-même,

Après avoir cent fois maudit le diadème,

Madame, j'ai porté mes pas et mes sanglots

Du côté que le vent poussait encor les flots.

Je cours longtemps en vain: mais enfin d'une roche

J'en découvre le tronc vers un sable assez proche,

Où la vague en courroux semblait prendre plaisir

A feindre de le rendre et puis s'en ressaisir.

Je m'y jette, et l'embrasse, et le pousse au rivage;

Et, ramassant sous lui le débris d'un naufrage,

Je lui dresse un bûcher à la hâte et sans art,

Tel que je pus sur l'heure et qu'il plut au hasard.

A peine brûlait-il que le ciel plus propice

M'envoie un compagnon en ce pieux office:

Cordus, un vieux Romain qui demeure en ces lieux,

Retournant de la ville, y détourne les yeux;

Et n'y voyant qu'un tronc dont la tête est coupée,

A cette triste marque il reconnaît Pompée.

Soudain la larme à l'œil: «O toi, qui que tu sois,

A qui le ciel permet de si dignes emplois,

Ton sort est bien, dit-il, autre que tu ne penses:

Tu crains des châtiments, attends des récompenses;

César est en Egypte, et venge hautement

Celui pour qui ton zèle a tant de sentiment.

Tu peux faire éclater les soins qu'on t'en voit prendre,

Tu peux même à sa veuve en rapporter la cendre.

Son vainqueur l'a reçue avec tout le respect

Qu'un dieu pourrait ici trouver à son aspect.

Achève, je reviens.» Il part et m'abandonne,

Et rapporte aussitôt ce vase, qu'il me donne,

Où sa main et la mienne enfin ont renfermé

Ces restes d'un héros par le feu consumé.

CORNÉLIE.

Oh! que sa piété mérite de louanges!

PHILIPPE.

En entrant j'ai trouvé des désordres étranges:

J'ai vu fuir tout un peuple en foule vers le port,

Où le roi, disait-on, s'était fait le plus fort.

Les Romains poursuivaient; et César, dans la place

Ruisselante du sang de cette populace,

Montrait de sa justice un exemple assez beau,

Faisant passer Photin[46] par les mains d'un bourreau.

Aussitôt qu'il me voit, il daigne me connaître;

Et prenant de ma main les cendres de mon maître:

«Restes d'un demi-dieu, dont à peine je puis

Egaler le grand nom, tout vainqueur que j'en suis,

De vos traîtres, dit-il, voyez punir les crimes:

Attendant des autels, recevez ces victimes;

Bien d'autres vont les suivre. Et toi, cours au palais

Porter à sa moitié ce don que je lui fais;

Porte à ses déplaisirs cette faible allégeance,

Et dis-lui que je cours achever sa vengeance.»

Ce grand homme, à ces mots, me quitte en soupirant

Et baise avec respect ce vase, qu'il me rend.

[46] Ministre et conseiller de Ptolomée.--Achillas, dont nous

verrons le nom plus loin, était lieutenant général des armées de

Ptolomée.

Cornélie ne croit pas, ou croit peu à la sincérité des regrets de César.

Elle garde l'urne de Pompée, et, songeant que César l'a touchée avant

elle, elle s'écrie:

O soupirs! ô respect! ô qu'il est doux de plaindre

Le sort d'un ennemi, quand il n'est plus à craindre!

Qu'avec chaleur, Philippe, on court à le venger,

Lorsqu'on s'y voit forcé par son propre danger,

Et quand cet intérêt qu'on prend pour sa mémoire

Fait notre sûreté, comme il croît[47] notre gloire!

César est généreux, j'en veux être d'accord;

Mais le roi le veut perdre, et son rival est mort.

Sa vertu laisse lieu de douter à l'envie

De ce qu'elle ferait s'il le voyait en vie:

Pour grand qu'en soit le prix, son péril en rabat;

Cette ombre qui la couvre en affaiblit l'éclat:

L'amour même s'y mêle, et le force à combattre;

Quand il venge Pompée, il défend Cléopâtre.

Tant d'intérêts sont joints à ceux de mon époux,

Que je ne devrais rien à ce qu'il fait pour nous,

Si, comme par soi-même un grand cœur juge un autre,

Je n'aimais mieux juger sa vertu par la nôtre,

Et croire que nous seuls armons ce combattant,

Parce qu'au point qu'il est j'en voudrais faire autant.

[47] Accroît, augmente.

Enfin César a triomphé du danger qu'il a couru. Le roi d'Egypte a été

tué dans une rencontre, pris au piège même qu'il a tendu. César règne

sans rivalité en Egypte comme à Rome. Il est tout-puissant. Cornélie ne

désarme pas devant le succès. Elle a pu prémunir César contre un lâche

complot; mais elle se réserve de le combattre ouvertement sur les champs

de bataille. Les restes du parti de Pompée tiennent encore en Afrique.

Elle ira les rejoindre. Elle continuera la guerre. Elle le dit en face à

César, qui est digne, du reste, d'entendre un tel langage:

César, tiens-moi parole, et me rends mes galères:

Achillas et Photin ont reçu leurs salaires;

Leur roi n'a pu jouir de ton cœur adouci,

Et Pompée est vengé ce qu'il peut[48] l'être ici.

Je n'y saurais plus voir qu'un funeste rivage,

Qui de leur attentat m'offre l'horrible image,

Ta nouvelle victoire et le bruit éclatant

Qu'aux changements de roi pousse un peuple inconstant.

Et parmi ces objets ce qui le plus m'afflige,

C'est d'y revoir toujours l'ennemi qui m'oblige.

Laisse-moi m'affranchir de cette indignité,

Et souffre que ma haine agisse en liberté.

A cet empressement j'ajoute une requête:

Vois l'urne de Pompée; il y manque sa tête:

Ne me la retiens plus; c'est l'unique faveur

Dont je te puis encor prier avec honneur.

CÉSAR.

Il est juste, et César est tout prêt de vous rendre

Ce reste où vous avez tant de droit de prétendre:

Mais il est juste aussi qu'après tant de sanglots

A ses mânes errants nous rendions le repos;

Qu'un bûcher allumé par ma main et la vôtre

Le venge pleinement de la honte de l'autre;

Que son ombre s'apaise en voyant notre ennui;

Et qu'une urne plus digne et de vous et de lui,

Après la flamme éteinte et les pompes finies,

Renferme avec éclat ses cendres réunies.

De cette même main dont il fut combattu

Il verra des autels dressés à sa vertu:

Il recevra des vœux, de l'encens, des victimes,

Sans recevoir par là d'honneurs que légitimes.

Pour ces justes devoirs je ne veux que demain;

Ne me refusez pas ce bonheur souverain.

Faites un peu de force à votre impatience;

Vous êtes libre après; partez en diligence;

Portez à notre Rome un si digne trésor;

Portez...

[48] Autant qu'il peut...

Ceci n'est pas le compte de Cornélie. Ce n'est pas à Rome qu'elle veut

porter les cendres de Pompée, c'est au milieu des légions restées

fidèles au souvenir du grand général, pour continuer la guerre et

balancer encore les destins.

CORNÉLIE.

Corneille expliqué aux enfants · 第 4 / 7 段