Chimène, de son côté, est bien malheureuse. Elle aussi a le

Produced by Clarity, Catherine Lamy-Bergot and the Online

Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This

file was produced from images generously made available

by The Internet Archive/Canadian Libraries)

Note de transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée

et n'a pas été harmonisée. Les mots en gras dans la version originale

sont représentés =comme ceci= dans cette version texte.

NOUVELLE COLLECTION

DES

CLASSIQUES POPULAIRES

PIERRE CORNEILLE

EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE

DANS LA MÊME COLLECTION:

LA FONTAINE, par M. =Emile Faguet=.--Un joli vol. in-12 orné d'un

portrait de La Fontaine, d'après Rigault, gravé par Edelinck, et de

plusieurs reproductions de Fessard (graveur du XVIIIe siècle).

Prix, broché =1 50=

EN PRÉPARATION:

VICTOR HUGO, par M. =Ernest Dupuy=, ancien élève de l'Ecole normale

supérieure, professeur de rhétorique au collège Rollin, à Paris.

CHATEAUBRIAND, par le même.

RACINE, par M. =Jules Lemaître=, ancien élève de l'Ecole normale

supérieure, professeur à la faculté des Lettres de Grenoble.

LAMARTINE, par le même.

[Illustration: LE GRAND CORNEILLE.

_Front._]

COLLECTION DES CLASSIQUES POPULAIRES

CORNEILLE

EXPLIQUÉ

AUX ENFANTS

PAR

ÉMILE FAGUET

ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE

PROFESSEUR AGRÉGÉ DES LETTRES AU LYCÉE CHARLEMAGNE

DOCTEUR ÈS LETTRES

Ce volume est orné de deux portraits représentant le grand Corneille

et Thomas Corneille, son frère (_Musée de Versailles_), et de

plusieurs reproductions de Gravelot, graveur du XVIIIe siècle.

PARIS

LIBRAIRIE CLASSIQUE H. LECÈNE & H. OUDIN

17, RUE BONAPARTE, 17

1885

AVANT-PROPOS

En publiant cette nouvelle Collection des _Classiques populaires_, nous

avons eu la pensée de donner aux enfants et aux jeunes gens une première

idée des grands écrivains français, et, du même coup, les premiers

traits d'une grande morale, générale, large, profonde, vraiment humaine.

La première éducation morale de l'enfant se fait par les _entretiens du

foyer_. Mais qui de nous ne sait que ces premiers entretiens, quand nous

les tirons de notre fonds, manquent bien vite de matière?

Pour suppléer à notre insuffisance propre, nous devons inventer des

livres pleins d'histoires ou de contes édifiants, que nous mettons entre

les mains des enfants. Faible ressource! Ces contes sont souvent bien

puérils et d'une cruelle insignifiance. Pourquoi ne s'est-on pas avisé

qu'il faut du génie, et du plus grand, pour parler à l'enfance et à la

jeunesse? Mais les hommes de génie ont écrit pour des hommes; soit,

aussi pour les confier à l'enfant, faut-il les expliquer. Le fond de la

pensée de ces grands écrivains, c'est la vérité morale, qu'il suffit de

démêler des ornements, ou des vérités particulières, dont ils l'ont

entourée, pour donner aux jeunes gens la nourriture la plus forte, la

plus simple, la plus accommodée et la seule qui soit digne d'eux.

C'est ce que nous avons essayé de faire. Ce qu'ont pensé, au fond, LA

FONTAINE, CORNEILLE, BOSSUET, MOLIÈRE, FÉNELON, RACINE, CHATEAUBRIAND,

LAMARTINE, VICTOR HUGO, sur l'homme, sur la vie, sur le travail, sur la

douleur, sur la joie, sur le progrès, sur la nation, sur la patrie, tel

est l'enseignement que nous avons voulu dégager des œuvres de ces

écrivains pour le donner à l'enfant et au jeune homme. Cet enseignement,

on le trouvera ici, sous une forme simple et pure, tantôt en lisant

l'auteur lui-même, tantôt en suivant les résumés exacts et clairs que

nous ferons de cet auteur.

L'enfant, à ce régime, aura à la fois formé son bon sens et son cœur,

et il se trouvera, par surcroît, et sans y penser, être entré déjà dans

la familiarité de grands génies dont il pourra plus tard étudier plus

profondément les œuvres.

Quelle sera la méthode? Donnerons-nous d'abord une notice sur un grand

écrivain, puis des extraits de ses œuvres reliés par des analyses? Il

y aurait à craindre que la notice ne fût pas lue et que par suite les

extraits ne fussent pas compris dans leur ensemble.

Ramenons toujours les choses pédagogiques à la pratique naturelle,

c'est-à-dire à l'usage familial. Un père de famille cause avec ses

enfants. Il leur parle de respect filial et songe au _Cid_. Que

fera-t-il? Il dira qu'il y a eu un grand homme qui s'appelait Corneille,

qu'il vivait à une certaine époque, qu'il a fait des pièces de théâtre

nommées tragédies; qu'il y en a une, entre autres, très belle, qui

s'appelle le _Cid_, et il racontera le sujet. Puis il prendra le livre,

et, tout en indiquant la suite et la conduite de la pièce, il lira les

passages _les plus à la portée de l'enfance_.

Voilà précisément ce que nous nous proposons de faire. Un _entretien

continu_, où s'introduisent, chemin faisant, naturellement, et à leur

place, _analyses, extraits et explications_, tel est le plan que nous

suivrons pour chaque volume de notre collection.

Tous les grands Ecrivains sont-ils susceptibles de cette adaptation? La

plupart, assurément. Cependant nous avons pensé que nous devions

restreindre notre cadre, et le limiter aux XVIIe et XIXe siècles, sauf

à l'élargir plus tard. Les œuvres des écrivains appartenant à ces

deux siècles conviennent particulièrement à l'enfance parce qu'elles

sont empreintes, pour la plupart, d'un caractère de majestueuse

sérénité.

Nous avons fait appel au concours très précieux et à la collaboration de

plusieurs de nos collègues et camarades de l'Université, qui ont bien

voulu nous prêter l'appui de leur talent et nous aider à atteindre le

but que nous nous proposons:

CONFIER L'ÉDUCATION DE NOS ENFANTS AUX GRANDS ÉCRIVAINS POPULAIRES DONT

LA FRANCE EST FIÈRE, ET, SUR NOS FILS ET NOS FILLES, DÈS LEUR AGE

TENDRE, FAIRE TOMBER, SELON L'EXPRESSION DE VICTOR HUGO:

«De tous ces livres pleins de hautes harmonies,

La bénédiction sereine des génies.»

EMILE FAGUET

PIERRE CORNEILLE

CHAPITRE I.

LA FRANCE AU TEMPS DE LOUIS XIII.

Vous savez qu'il y a eu en France, à deux cents ans de nous environ, un

beau temps, très glorieux, qui a eu ses misères, comme tous les temps,

où les rois et les princes ont commis de grandes fautes, mais où la

nation a rendu très grand le nom de notre pays, un temps où nous avons

pris sur l'étranger, au midi le Roussillon, au nord l'Artois et une

partie de la Flandre, à l'est la Lorraine et l'Alsace. Cette époque doit

être chère à tous les cœurs français. C'est le XVIIme siècle;

c'est le temps où, après le grand et bon roi Henri IV, la France a été

gouvernée par Louis XIII, ou plutôt par le premier ministre de Louis

XIII, Richelieu, et puis par Louis XIV, avec ses ministres, très

intelligents aussi, très laborieux et très dévoués à leur patrie,

Colbert, de Lionne, Louvois.

Mais c'est surtout le temps où les Français, qu'on accuse, vous le

savez, d'être légers, frivoles, inconstants, ont été peut-être le plus

sérieux, appliqués à leurs devoirs, énergiques et l'esprit tourné vers

les grandes choses. Ils aimaient leur pays, quoique leur pays, alors,

fût très pauvre, les temps très durs, les impôts lourds, la disette bien

souvent à la porte, et quelquefois dans la maison. Eh bien, tout comme

plus tard, mal vêtus et mal nourris, quand on leur mettait un fusil dans

la main, quand le tambour battait à l'approche de l'ennemi, ils jetaient

le pain qu'on venait de leur distribuer, pour courir plus vite au

combat.

Pourquoi étaient-ils ainsi? D'abord parce que les Français ont toujours

été braves, et de bon cœur à leur devoir, et qu'il est plus difficile

de les corrompre que de les mener au bien. Ensuite parce qu'ils avaient

de bons maîtres pour leur enseigner l'amour de la vertu, du courage, de

la patience, et, ce qui contient tout, _l'amour de la patrie_.

Ces maîtres, c'étaient les auteurs, les écrivains qui composaient de

beaux livres pour les enfants et pour les hommes, les historiens, les

orateurs et les poètes. Ils lisaient beaucoup Plutarque, un ancien Grec

traduit en très bon français par un auteur du siècle précédent, le bon

Amyot. Ce livre renfermait toutes les plus belles histoires des plus

honnêtes et des plus courageux personnages de l'antiquité, et il était

si bon, si entraînant à bien faire que le roi Henri IV, qui se

connaissait en courage, disait, à ce qu'on assure, que c'était pour lui

comme une autre conscience.

Ils lisaient encore Tite Live, un Romain, celui-là, qui a raconté

comment les citoyens de Rome ont mille fois mis en danger leurs biens et

leur vie pour que leur patrie fût libre, grande et respectée du monde

entier. Tout cela leur donnait une idée forte et élevée de ce que doit

être un homme, pour mériter d'être appelé de ce nom, et un patriote,

comme nous disons. Ce mot n'existait pas encore, mais la chose était

commune, si bien que c'est précisément vers la fin de l'époque dont je

vous parle que le mot a été inventé.

Que lisaient-ils encore?

Faut-il vous le dire? Ils lisaient des romans. Mais c'étaient de beaux

romans que ceux de ce temps-là. C'étaient des livres où l'on racontait

des histoires d'hommes héroïques, extraordinaires, grands guerriers,

grands batailleurs, toujours prêts à faire de grandes entreprises et à

donner, pour l'honneur et pour la gloire, de grands coups d'épée. Vous

comprenez combien toutes ces lectures enflammaient les courages et

donnaient des idées de glorieuses entreprises ou de vaillantes défenses.

Et voilà que, juste à cette époque-là, il est né un homme de beaucoup

d'esprit et de beaucoup de cœur, ce qu'on appelle un homme de génie,

qui a rendu tous ces beaux sentiments, mais plus beaux encore et plus

purs, en très beaux vers, et qui a fait dire ces vers dans les théâtres,

par la bouche de très bons acteurs. Jamais on n'avait encore entendu de

si excellentes paroles, et qui fissent battre le cœur comme

celles-là. C'étaient l'idée et le sentiment de tout le monde, que cet

homme mettait en vers sublimes, c'est-à-dire en phrases sonores,

harmonieuses, et si faciles à retenir que chacun s'en allait les

répétant toute sa vie, rien que pour les avoir entendues une fois.

Cet homme, c'était un poète; ce qu'il faisait ainsi, c'était ce qu'on

nomme des pièces de théâtre, des _tragédies_ ou des _comédies_, et il

s'appelait Pierre Corneille. Je vais vous expliquer ce qu'il a été et ce

qu'il a fait, et vous comprendrez comment il a été cause, pour sa part,

d'une partie des bonnes et belles actions qui ont été accomplies en son

temps.

CHAPITRE II.

JEUNESSE DE CORNEILLE.

Corneille était né à Rouen, en Normandie, l'année 1606, dans une famille

qui n'était pas riche, mais très honorable, et qui avait donné à sa

province bon nombre de magistrats éclairés et justes. Il était très

appliqué dans son enfance, et fit de très bonnes études dans le collège

de sa ville. Quand il fut grand, on en voulut faire un avocat, pour

qu'il devînt magistrat plus tard, comme beaucoup de ses parents. Mais il

parlait mal et était timide de son naturel. Beaucoup de grands hommes

sont ainsi dans leur jeunesse, et quelquefois toute leur vie. C'est pour

cela qu'il ne faut pas tourner en ridicule la timidité d'un enfant ou

quelque défaut dans sa manière de se faire entendre. Bien souvent ce ne

sont pas les plus hardis et les plus assurés en paroles qui sont les

meilleurs.

Pierre Corneille reconnut très vite qu'il ne réussirait pas au palais,

et il se tourna d'un autre côté. Il fit d'abord, comme distraction et

passe-temps, des comédies. Les comédies sont des pièces de théâtre pour

faire rire. On y montre des hommes et des femmes qui ont des défauts,

qui sont avares, ou perfides, ou menteurs, ou joueurs, ou gourmands, ou

glorieux, et à qui il arrive des désagréments et des mésaventures

risibles à cause de ces défauts. Quand un poète a de la bonne humeur et

de la gaîté, ces pièces peuvent amuser honnêtement les honnêtes gens, et

même les faire réfléchir sur les mauvaises inclinations qu'ils peuvent

avoir, quand elles ne sont pas trop fortes et trop enracinées déjà dans

le cœur.

Pierre Corneille, qui était jeune et gai, parce qu'il avait un cœur

pur et une bonne conscience, fit donc quelques comédies. Elles n'étaient

pas très bonnes, mais elles étaient assez amusantes; et elles

réussirent, parce qu'on n'avait pas alors, comme on eut plus tard, quand

Molière arriva, beaucoup de bonnes pièces comiques. Corneille sentit

qu'il pouvait continuer sans crainte dans la carrière où il s'était

hasardé, et il vint à Paris, où on le connaissait déjà comme un jeune

écrivain, destiné à devenir un célèbre poète.

CORNEILLE ET RICHELIEU.

Il y avait alors un grand ministre, que j'ai nommé plus haut, et qui,

tout en s'occupant de toutes ses forces à rendre la France plus riche,

plus forte et plus grande, s'inquiétait du sort des écrivains, et

voulait qu'il y en eût beaucoup de bons en France, et qu'ils y fussent

honorés et respectés. Il faisait précisément des pièces de théâtre

lui-même, et, comme il n'avait pas le temps de les faire tout seul, il

se faisait aider par un certain nombre de poètes qui s'y entendaient.

C'était le cardinal Richelieu. Richelieu connaissait Pierre Corneille et

l'estimait fort. Il l'appela auprès de lui, et le fit entrer dans cette

compagnie d'écrivains qui travaillaient avec lui. Pierre Corneille y fit

la connaissance d'un bon poète, qui était un homme de grand cœur,

Jean Rotrou, qu'il aima tout de suite et dont il resta l'ami jusqu'à ce

qu'il lui fût enlevé par la mort.

Corneille aimait fort aussi et honorait comme il devait le cardinal

Richelieu. Mais celui-ci était peu accommodant, et habitué à se faire

obéir ponctuellement, il n'aimait pas qu'on eût d'autres idées que les

siennes. Il donnait à ses écrivains familiers des plans de travail, et

il fallait écrire sur ces plans, sans y rien changer. Pierre Corneille

qui, tout en respectant le grand génie de Richelieu dans les choses de

la politique, se sentait plus de génie que lui pour les pièces de

théâtre, changeait quelquefois. Richelieu s'en plaignit, puis se piqua,

et enfin Corneille crut devoir se retirer d'auprès de lui.

Il eut raison; car il n'est pas bon à un homme de génie d'écrire sous la

direction d'un autre. On est doué pour les choses de l'esprit, et alors

il faut se livrer à ses inspirations et ne demander conseil qu'après

avoir écrit, à des amis éclairés et sincères; ou bien l'on n'est pas

capable de faire de belles œuvres, et alors il ne faut pas écrire du

tout, une œuvre médiocre ne valant pas la peine d'être mise sur le

papier.

Corneille se retira donc. Richelieu lui en voulut, et quand Corneille,

un peu plus tard, fit paraître une très belle tragédie, dont je vais

vous parler, et qui s'appelait _Le Cid_, il se joignit aux jaloux qui

déclaraient la pièce mauvaise, et la fit critiquer aussi sévèrement

qu'il put par l'_Académie française_, qu'il venait de fonder. Cela n'est

pas très honorable pour Richelieu.

Cependant il faut dire qu'il n'en rendit pas moins de grands services à

Pierre Corneille dans diverses circonstances, notamment dans l'affaire

de son mariage. Le père de la jeune fille que Corneille désirait épouser

hésitait à consentir, ne trouvant pas Corneille d'assez bonne famille.

Richelieu fit conférer des titres de noblesse aux parents de Corneille,

et conseilla au père de la jeune fille de ne pas s'opposer à l'union. Un

conseil de Richelieu était plus qu'un conseil, et le père, si difficile

au choix d'un gendre, dut céder, comme vous pensez bien. C'est une

petite comédie en action que fit là Richelieu, et vous pouvez croire que

c'est la meilleure qu'il ait faite.

Jaloux d'un côté, bienfaisant de l'autre, voilà ce qu'a été Richelieu

pour Corneille, et il faut bien que ce soit la vérité, pour que

Corneille, homme incapable de dire rien qui ne fût vrai, écrivît, à la

mort du cardinal, une petite pièce de vers qui se terminait ainsi:

«Il m'a fait trop de bien pour en dire du mal;

Il m'a fait trop de mal pour en dire du bien.»

CHAPITRE III.

CORNEILLE GRAND HOMME.

Quoi qu'il en soit, le plus grand bienfaiteur de Corneille, sans

jalousie et sans rancune celui-là, ce fut le public. Il avait accueilli

avec faveur ses premières pièces, comédies ou fantaisies sans

prétention, très gaies du reste, et où l'on sentait tout l'entrain de la

jeunesse; il accueillit avec des transports ses grandes tragédies, que

Corneille donna de l'âge de trente ans à celui de quarante, en pleine

force de santé, d'énergie morale et de génie.

Il y en eut huit surtout qui plurent infiniment et qu'on a encore

beaucoup de plaisir à voir reparaître sur le théâtre ou à relire. C'est

_le Cid_, _Horace_, _Cinna_, _Polyeucte_, _Nicomède_, _Don Sanche

d'Aragon_, _Pompée_ et _Sertorius_. Savez-vous pourquoi?

C'est que, dans chacun de ces beaux ouvrages, Corneille mettait en

lumière un des meilleurs sentiments de notre cœur, une forme

particulière de ce qui est le plus cher aux Français, le courage. Dans

_le Cid_, par exemple, il montrait le courage d'un jeune homme qui

défend l'honneur de son père; dans _Horace_, le courage d'un père qui

sacrifie ses enfants pour le salut de sa patrie; dans _Polyeucte_, le

courage d'un homme qui sacrifie ses biens, son avenir et enfin sa vie

pour ses convictions religieuses; dans _Cinna_, le courage d'un homme,

cruel et vindicatif de son naturel, qui sait triompher de ses mauvais

penchants, et pardonner à ses ennemis quand il pourrait les accabler;

dans _Nicomède_, quelque chose que vos parents et vos maîtres auront à

vous recommander bien souvent, le courage du plus faible contre le plus

fort, la fierté du vaincu devant le vainqueur insolent, l'espoir

invincible des revanches de la justice sur la force.

Voyez quelles grandes leçons ce poète donnait à ses contemporains, et

comme on comprend bien que les illustres guerriers de cette époque,

entre autres le prince de Condé, pleuraient à entendre ces belles choses

au théâtre, et comme Voltaire a eu raison de dire: «Le grand Condé

pleurant aux vers du grand Corneille, c'est une époque bien importante

dans l'histoire de l'esprit humain!»

CHAPITRE IV.

LE CID.

C'est une belle histoire que celle du _Cid_. Elle se passe en Espagne,

du temps que les Espagnols faisaient la guerre contre les Maures. Il y

avait dans ce temps, à la cour d'un roi espagnol, un vieux général, qui

s'appelait Don Diègue; il avait un fils nommé Rodrigue. A la suite d'une

discussion, Don Diègue fut insulté et frappé d'un soufflet par un

officier plus jeune que lui, nommé Don Gormas. Il voulut venger cet

affront, et mit l'épée à la main; mais Don Gormas le désarma. Le

vieillard allait rester déshonoré, si son fils n'eût pas été là. Vous

pensez bien que ce jeune homme, Rodrigue, ne voulait pas laisser son

vieux père sous le coup d'une pareille honte. Mais Don Gormas était bien

redoutable; c'était le plus vaillant guerrier de toute l'Espagne. Eh

bien, ce n'était rien encore: ce Gormas avec qui il fallait se battre,

c'était le père d'une jeune fille nommée Chimène, à qui Rodrigue était

fiancé. Se battre avec Gormas, ce n'était donc pas seulement risquer sa

vie, c'était tout perdre à coup sûr; car Rodrigue vainqueur ne pouvait

pas épouser Chimène.

[Illustration: Le père de Chimène donne un soufflet à Don Diègue, père

de Rodrigue.

(_Le Cid_.)

P. 14-15.]

Aussi, dans sa douleur, nous le voyons s'écrier:

Percé jusques au fond du cœur

D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,

Misérable vengeur d'une juste querelle,

Et malheureux objet d'une injuste rigueur,

Je demeure immobile, et mon âme abattue

Cède au coup qui me tue.

Si près de voir mon feu récompensé,

O Dieu, l'étrange peine!

En cet affront mon père est l'offensé,

Et l'offenseur le père de Chimène!

Que je sens de rudes combats!

Contre mon propre honneur mon amour s'intéresse:

Il faut venger un père, et perdre une maîtresse.

L'un m'anime le cœur, l'autre retient mon bras.

Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme,

Ou de vivre en infâme,

Des deux côtés mon mal est infini.

O Dieu, l'étrange peine!

Faut-il laisser un affront impuni?

Faut-il punir le père de Chimène?

Père, maîtresse, honneur, amour,

Noble et dure contrainte, aimable tyrannie,

Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie.

L'un me rend malheureux, l'autre indigne du jour.

Cher et cruel espoir d'une âme généreuse,

Mais ensemble amoureuse,

Digne ennemi de mon plus grand bonheur,

Fer qui causes ma peine,

M'es-tu donné pour venger mon honneur?

M'es-tu donné pour perdre ma Chimène?

Il vaut mieux courir au trépas.

Je dois à ma maîtresse aussi bien qu'à mon père;

J'attire en me vengeant sa haine et sa colère;

J'attire ses mépris en ne me vengeant pas.

A mon plus doux espoir l'un me rend infidèle,

Et l'autre indigne d'elle.

Mon mal augmente à le vouloir guérir;

Tout redouble ma peine.

Allons, mon âme; et puisqu'il faut mourir,

Mourons du moins sans offenser Chimène.

Mourir sans tirer ma raison[1]!

Rechercher un trépas si mortel à ma gloire!

Endurer que l'Espagne impute à ma mémoire

D'avoir mal soutenu l'honneur de ma maison!

Respecter un amour dont mon âme égarée

Voit la perte assurée!

N'écoutons plus ce penser suborneur,

Qui ne sert qu'à ma peine.

Allons, mon bras, sauvons du moins l'honneur,

Puisqu'après tout il faut perdre Chimène.

Oui, mon esprit s'était déçu.

Je dois tout à mon père avant qu'à ma maîtresse;

Que je meure au combat, ou meure de tristesse,

Je rendrai mon sang pur comme je l'ai reçu.

Je m'accuse déjà de trop de négligence;

Courons à la vengeance;

Et, tout honteux d'avoir tant balancé,

Ne soyons plus en peine,

Puisque aujourd'hui mon père est l'offensé,

Si l'offenseur est père de Chimène.

[1] _Sans tirer ma raison_, c'est-à-dire sans demander raison de

l'outrage reçu.

Et voilà Rodrigue qui vient provoquer Gormas. Celui-ci regrettait bien

sa mauvaise action, surtout en voyant le courage de ce jeune homme à qui

il avait projeté d'unir sa fille. Mais il était trop tard. Il ne peut

qu'admirer la vertu de Rodrigue et lui dire cette belle parole, qu'il

faut retenir:

_Viens, tu fais ton devoir; et le fils dégénère

Qui survit un moment à l'honneur de son père._

Et là-dessus, ils vont se battre. Rodrigue tue Gormas. Il est vengé,

mais combien malheureux! Comment revoir Chimène maintenant, et que lui

dire? Il la revoit pourtant, et lui adresse des paroles bien vraies et

bien nobles. Il ne s'excuse pas, puisqu'il a fait ce qu'il devait. Il

lui dit avec une profonde douleur:

_J'ai fait ce que j'ai dû, je fais ce que je dois.

Je le ferais encor si j'avais à le faire._

«Mais, ajoute-t-il, je voudrais bien mourir, à présent que je suis

quitte de mon devoir:

Car enfin n'attends pas de mon affection

Un lâche repentir d'une bonne action.

L'irréparable effet d'une chaleur trop prompte

Déshonorait mon père, et me couvrait de honte.

Tu sais comme un soufflet touche un homme de cœur;

J'avais part à l'affront, j'en ai cherché l'auteur;

Je l'ai vu, j'ai vengé mon honneur et mon père;

Je le ferais encor, si j'avais à le faire.

Ce n'est pas qu'en effet contre mon père et moi

Ma flamme assez longtemps n'ait combattu pour toi;

Juge de son pouvoir: dans une telle offense

J'ai pu délibérer si j'en prendrais vengeance.

Réduit à te déplaire, ou souffrir un affront,

J'ai pensé qu'à son tour mon bras était trop prompt,

Je me suis accusé de trop de violence;

Et ta beauté, sans doute, emportait la balance,

A moins que d'opposer à tes plus forts appas

Qu'un homme sans honneur ne te méritait pas;

Que malgré cette part que j'avais en ton âme,

Qui m'aima généreux me haïrait infâme;

Qu'écouter ton amour, obéir à sa voix,

C'était m'en rendre indigne et diffamer ton choix.

Je te le dis encore, et, quoique j'en soupire,

Jusqu'au dernier soupir je veux bien le redire;

Je t'ai fait une offense, et j'ai dû m'y porter

Pour effacer ma honte, et pour te mériter;

Mais, quitte envers l'honneur, et quitte envers mon père,

C'est maintenant à toi que je viens satisfaire:

C'est pour t'offrir mon sang qu'en ce lieu tu me vois.

J'ai fait ce que j'ai dû, je fais ce que je dois.

Je sais qu'un père mort t'arme contre mon crime;

Je ne t'ai pas voulu dérober ta victime:

Immole avec courage au sang qu'il a perdu

Celui qui met sa gloire à l'avoir répandu.

Chimène, de son côté, est bien malheureuse. Elle aussi a le cœur

noble; elle comprend que Rodrigue a agi en homme de bien, et elle ne

l'en estime que davantage. Mais pourtant elle a perdu son père, et il

faut bien qu'elle demande qu'on punisse le meurtrier; car elle serait

une fille dénaturée si elle ne le faisait pas. Elle va donc, la mort

dans l'âme, comme vous pensez, demander au roi qu'il punisse Rodrigue,

tout en craignant de l'obtenir, et en se disant que si l'on met Rodrigue

à mort, sa vie, à elle aussi, est brisée.

Sire, mon père est mort; mes yeux ont vu son sang

Couler à gros bouillons de son généreux flanc;

Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles,

Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles,

Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux

De se voir répandu pour d'autres que pour vous,

Qu'au milieu des hasards n'osait verser la guerre,

Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre.

J'ai couru sur le lieu, sans force et sans couleur;

Je l'ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur,

Sire, la voix me manque à ce récit funeste;

Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste.

LE ROI.

Prends courage, ma fille, et sache qu'aujourd'hui

Ton roi te veut servir de père au lieu de lui.

CHIMÈNE.

Sire, de trop d'honneur ma misère est suivie.

Je vous l'ai déjà dit, je l'ai trouvé sans vie;

Son flanc était ouvert; et, pour mieux m'émouvoir,

Son sang sur la poussière écrivait mon devoir;

Ou plutôt sa valeur, en cet état réduite,

Me parlait par sa plaie, et hâtait ma poursuite;

Et pour se faire entendre au plus juste des rois,

Par cette triste bouche elle empruntait ma voix.

Sire, ne souffrez pas que, sous votre puissance,

Règne devant vos yeux une telle licence;

Que les plus valeureux, avec impunité,

Soient exposés aux coups de la témérité;

Qu'un jeune audacieux triomphe de leur gloire,

Se baigne dans leur sang, et brave leur mémoire.

Un si vaillant guerrier qu'on vient de vous ravir

Éteint, s'il n'est vengé, l'ardeur de vous servir.

Enfin mon père est mort, j'en demande vengeance,

Plus pour votre intérêt que pour mon allégeance[2].

Vous perdez en la mort d'un homme de son rang;

Vengez-la par une autre, et le sang par le sang.

[2] _Allégeance_, soulagement.

Quelle affreuse aventure, et comme, de tout côté, on ne voit pour ces

braves jeunes gens que des sujets de désespoir!

Mais en ce même temps les Espagnols sont en guerre avec les Maures.

Pendant que le roi examine l'affaire de Rodrigue, les Maures attaquent

la frontière, au milieu de la nuit. Rodrigue l'apprend, réunit ses

compagnons, ses amis, des inconnus même qu'il trouve sur sa route,

marche à l'ennemi, se bat toute la nuit, est vainqueur, et sauve

l'Espagne.

Voici comment lui-même, au retour, raconte l'affaire à son roi:

Sire, vous avez su qu'en ce danger pressant,

Qui jeta dans la ville un effroi si puissant,

Une troupe d'amis chez mon père assemblée

Sollicita mon âme encor toute troublée....

Mais, Sire, pardonnez à ma témérité,

Si j'osai l'employer sans votre autorité;

Le péril approchait; leur brigade était prête;

Me montrant à la cour, je hasardais ma tête:

Et s'il fallait la perdre, il m'était bien plus doux

De sortir de la vie en combattant pour vous.

LE ROI.

J'excuse ta chaleur à venger ton offense;

Et l'État défendu me parle en ta défense:

Crois que dorénavant Chimène a beau parler,

Je ne l'écoute plus que pour la consoler.

Mais poursuis.

DON RODRIGUE.

Sous moi donc cette troupe s'avance,

Et porte sur le front une mâle assurance.

Nous partîmes cinq cents; mais, par un prompt renfort,

Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port,

Tant, à nous voir marcher avec un tel visage,

Les plus épouvantés reprenaient de courage!

J'en cache les deux tiers, aussitôt qu'arrivés,

Dans le fond des vaisseaux qui lors furent trouvés:

Le reste, dont le nombre augmentait à toute heure,

Brûlant d'impatience autour de moi demeure,

Se couche contre terre, et, sans faire aucun bruit,

Passe une bonne part d'une si belle nuit.

Par mon commandement la garde en fait de même,

Et se tenant cachée, aide à mon stratagème;

Et je feins hardiment d'avoir reçu de vous

L'ordre qu'on me voit suivre et que je donne à tous.

Cette obscure clarté qui tombe des étoiles

Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles;

L'onde s'enfle dessous, et d'un commun effort

Les Maures et la mer montent jusques au port.

On les laisse passer; tout leur paraît tranquille;

Point de soldats au port, point aux murs de la ville.

Notre profond silence abusant leurs esprits,

Ils n'osent plus douter de nous avoir surpris;

Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent,

Et courent se livrer aux mains qui les attendent.

Nous nous levons alors, et tous en même temps

Poussons jusques au ciel mille cris éclatants:

Les nôtres, à ces cris, de nos vaisseaux répondent;

Ils paraissent armés, les Maures se confondent,

L'épouvante les prend à demi descendus;

Avant que de combattre ils s'estiment perdus.

Ils couraient au pillage, et rencontrent la guerre;

Nous les pressons sur l'eau, nous les pressons sur terre,

Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang,

Avant qu'aucun résiste ou reprenne son rang.

Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient,

Leur courage renaît, et leurs terreurs s'oublient:

La honte de mourir sans avoir combattu

Arrête leur désordre, et leur rend leur vertu.

Contre nous de pied ferme ils tirent leurs alfanges[3],

De notre sang au leur font d'horribles mélanges;

Et la terre, et le fleuve, et leur flotte, et le port,

Sont des champs de carnage où triomphe la mort.

O combien d'actions, combien d'exploits célèbres

Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres,

Où chacun, seul témoin des grands coups qu'il donnait,

Ne pouvait discerner où le sort inclinait!

J'allais de tous côtés encourager les nôtres,

Faire avancer les uns, et soutenir les autres,

Ranger ceux qui venaient, les pousser à leur tour,

Et ne l'ai pu savoir jusques au point du jour.

Mais enfin sa clarté montre notre avantage;

Le Maure voit sa perte, et perd soudain courage:

Et voyant un renfort qui nous vient secourir,

L'ardeur de vaincre cède à la peur de mourir.

Ils gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les câbles,

Poussent jusques aux cieux des cris épouvantables,

Font retraite en tumulte, et sans considérer

Si leurs rois avec eux peuvent se retirer.

Pour souffrir ce devoir leur frayeur est trop forte;

Le flux les apporta, le reflux les remporte;

Cependant que leurs rois, engagés parmi nous,

Et quelque peu des leurs, tout percés de nos coups,

Disputent vaillamment et vendent bien leur vie.

A se rendre moi-même en vain je les convie;

Le cimeterre au poing, ils ne m'écoutent pas:

Mais voyant à leurs pieds tomber tous leurs soldats,

Et que seuls désormais en vain ils se défendent,

Ils demandent le chef; je me nomme, ils se rendent.

Je vous les envoyai tous deux en même temps;

Et le combat cessa faute de combattants.

[3] _Alfange._--Mot espagnol et portugais signifiant _cimeterre_

ou sabre très recourbé. Au temps de Corneille, la langue

espagnole était très en usage en France, et ce mot, sans doute,

assez usité, ou, tout au moins, compris de tout le monde. Aucun

autre auteur que Corneille ne l'a employé.

Rodrigue n'est plus le jeune homme obscur de la veille, il est le

sauveur du pays; il n'est plus même Rodrigue, il est _le Chef_, le

_Cid_. Il ne peut donc plus être question de le punir. Le roi

l'embrasse, et Chimène, qui n'a jamais cessé de l'estimer, et qui

maintenant l'admire, Chimène attendra en silence que sa douleur se soit

adoucie, et épousera plus tard le héros qui est si digne d'elle.

Voilà l'histoire du _Cid_. Elle nous apprend que les fils qui savent

défendre leurs pères sont les plus hardis ensuite et les plus heureux à

protéger, contre ceux qui la méprisent ou qui l'insultent, la mère

commune, qui est la patrie.

CHAPITRE V.

HORACE.

_Horace_ est une histoire aussi noble et aussi généreuse, mais plus

triste. C'est pour cela qu'il faut la lire et la bien comprendre, pour

apprendre que le devoir accompli n'a pas toujours une récompense aussi

douce que tout à l'heure, et qu'il faut néanmoins le remplir, parce que

la vraie récompense du bien que l'on fait, c'est la conscience qu'on a

d'avoir bien agi.

Horace était un Romain des temps anciens, du temps que Rome était en

guerre avec la ville d'Albe, sa voisine. Il avait trois fils, et, avant

la guerre, il en avait marié un avec une jeune fille d'Albe, nommée

Sabine, qui était de la famille des Curiaces. D'un autre côté, un jeune

homme de la famille des Curiaces devait épouser une fille d'Horace,

nommée Camille. Vous comprenez combien ces deux familles, unies par tant

de liens, désiraient la fin de la guerre qui les séparait sans que

pourtant elles pussent arriver à se haïr.

Précisément un sujet de joie, ou du moins d'espoir, se présente. Une

trêve a été conclue, et l'on a décidé, pour en finir, que trois Romains

combattraient pour tous contre trois Albains, et que la patrie des

vaincus se soumettrait à celle des vainqueurs.

Mais voilà que ce sont justement les trois fils d'Horace qui sont

choisis, et pour combattre contre qui? contre le Curiace, fiancé de

Camille, et ses deux frères. On pleure dans la maison d'Horace. Sabine

et Camille sont au désespoir. N'importe; la patrie ordonne, il faut

marcher sans plainte où elle veut qu'on aille. Le jeune Horace dit au

Curiace qui est son beau-frère:

«Albe vous a nommé; je ne vous connais plus.»

et Horace, le père, les envoie au combat en les bénissant, avec ces

paroles sublimes:

Ah! n'attendrissez point ici mes sentiments;

Pour vous encourager ma voix manque de termes;

Mon cœur ne forme point de pensers assez fermes;

Moi-même en cet adieu j'ai les larmes aux yeux.

Faites votre devoir, et laissez faire aux dieux!

Ils font leur devoir.

Au premier choc, deux Horaces sont tués, les trois Curiaces blessés. On

vient apprendre cette nouvelle au vieil Horace, et on ajoute que le seul

survivant de ses trois fils a pris la fuite. Il refuse d'y croire. Un

Horace fuir! ce n'est pas possible:

O d'un triste combat effet vraiment funeste!

Rome est sujette d'Albe, et pour l'en garantir

Il n'a pas employé jusqu'au dernier soupir!

Non, non, cela n'est point, on vous trompe, Julie;

Rome n'est point sujette, ou mon fils est sans vie:

Je connais mieux mon sang, il sait mieux son devoir.

Que vouliez-vous qu'il fît contre trois? lui demande-t-on.--«_Qu'il

mourût!_» répond d'un ton sublime ce père, déjà privé de deux enfants,

mais qui ne songe qu'à l'honneur du pays.

Qu'il mourût!

Ou qu'un beau désespoir alors le secourût.

N'eût-il que d'un moment reculé sa défaite,

Rome eût été du moins un peu plus tard sujette;

Il eût avec honneur[4] laissé mes cheveux gris,

Et c'était de sa vie un assez digne prix.

Il est de tout son sang comptable à sa patrie;

Chaque goutte épargnée a sa gloire flétrie;

Chaque instant de sa vie, après ce lâche tour,

Met d'autant plus ma honte avec la sienne au jour.

J'en romprai bien le cours, et ma juste colère,

Contre un indigne fils usant des droits d'un père,

Saura bien faire voir, dans sa punition,

L'éclatant désaveu d'une telle action.

[4] Il eût laissé honorés mes cheveux gris.

Cependant d'autres nouvelles arrivent. Le jeune Horace n'était pas un

lâche. Sa fuite n'était qu'une ruse. Il comptait que les trois Curiaces

blessés le poursuivraient, qu'en le poursuivant, étant blessés plus

grièvement les uns que les autres, ils se sépareraient, et que lui,

revenant sur eux, n'aurait affaire qu'à un seul à la fois, et pourrait

les frapper l'un après l'autre.

Resté seul contre trois, mais, en cette aventure,

Tous trois étant blessés, et lui seul sans blessure,

Trop faible pour eux tous, trop fort pour chacun d'eux,

Il sait bien se tirer d'un pas si dangereux;

Il fuit pour mieux combattre, et cette prompte ruse

Divise adroitement trois frères qu'elle abuse.

Chacun le suit d'un pas ou plus ou moins pressé,

Selon qu'il se rencontre ou plus ou moins blessé;

Leur ardeur est égale à poursuivre sa fuite;

Mais leurs coups inégaux séparent leur poursuite.

Horace, les voyant l'un de l'autre écartés,

Se retourne, et déjà les croit demi domptés:

Il attend le premier, et c'était votre gendre[5].

L'autre, tout indigné qu'il ait osé l'attendre,

En vain en l'attaquant fait paraître un grand cœur;

Le sang qu'il a perdu ralentit sa vigueur.

Albe à son tour commence à craindre un sort contraire;

Elle crie au second qu'il secoure son frère:

Il se hâte et s'épuise en efforts superflus;

Il trouve en les joignant que son frère n'est plus.

Encor tout hors d'haleine, il prend pourtant sa place,

Et redouble bientôt la victoire d'Horace:

Son courage sans force est un débile appui;

Voulant venger son frère, il tombe auprès de lui.

L'air résonne des cris qu'au ciel chacun envoie;

Albe en jette d'angoisse, et les Romains de joie.

Comme notre héros se voit près d'achever,

C'est peu pour lui de vaincre, il veut encor braver:

«J'en viens d'immoler deux aux mânes de mes frères;

Rome aura le dernier de mes trois adversaires:

C'est à ses intérêts que je vais l'immoler»,

Dit-il; et tout d'un temps on le voit y voler.

La victoire entre eux deux n'était pas incertaine;

L'Albain percé de coups ne se traînait qu'à peine,

Et, comme une victime aux marches de l'autel,

Il semblait présenter sa gorge au coup mortel:

Aussi le reçoit-il, peu s'en faut, sans défense,

Et son trépas de Rome établit la puissance.

[5] Ce récit s'adresse au vieil Horace.

Rome est victorieuse, Albe est sujette. Le vieil Horace éclate en

transports de joie et d'orgueil.

O mon fils! ô ma joie! ô l'honneur de nos jours!

O d'un Etat penchant l'inespéré secours!

Vertu digne de Rome, et sang digne d'Horace!

Appui de ton pays, et gloire de ta race!

Quand pourrai-je étouffer dans tes embrassements

L'erreur dont j'ai formé de si faux sentiments?

Quand pourra mon amour baigner avec tendresse

Ton front victorieux de larmes d'allégresse?

Hélas! il n'est pas au bout de ses peines.

Camille, sa fille, a perdu son fiancé, tué par son frère. Quand celui-ci

revient vainqueur, elle pleure devant lui cette victoire funeste, et peu

à peu en vient à l'insulter. Le jeune Horace, tout chaud encore de la

bataille et du triomphe, s'emporte, perd l'esprit, et frappe

mortellement sa sœur.

[Illustration: Horace tire son épée pour en frapper sa sœur Camille.

(_Horace._)

P. 28-29.]

Voilà le vieil Horace, en un seul jour, privé de trois de ses enfants

par suite de la guerre qu'a faite sa patrie. Eh bien, il ne la maudit

pas pour cela, il ne s'en plaint pas, il sait qu'on lui doit tout; il

l'aime encore.

Son dernier fils passe en jugement pour avoir tué sa sœur; il le

défend devant le roi et les Romains.

Savez-vous comme il le défend? Il ne supplie pas le roi de lui conserver

ce dernier enfant, ce soutien de sa vieillesse. Il le conjure de le

conserver _à Rome_, qui peut avoir encore besoin de ce bras et de ce

sang. Il dit au roi:

Un premier mouvement ne fut jamais un crime;

Et la louange est due, au lieu du châtiment,

Quand la vertu produit ce premier mouvement.

Aimer nos ennemis avec idolâtrie,

De rage en leur trépas maudire la patrie,

Souhaiter à l'Etat un malheur infini,

C'est ce qu'on nomme crime, et ce qu'il a puni.

Le seul amour de Rome a sa main animée;

Il serait innocent s'il l'avait moins aimée.

Qu'ai-je dit, Sire? il l'est, et ce bras paternel

L'aurait déjà puni s'il était criminel;

J'aurais su mieux user de l'entière puissance

Que me donnent sur lui les droits de la naissance;

J'aime trop l'honneur, Sire, et ne suis point de rang

A souffrir ni d'affront ni de crime en mon sang.

C'est dont je ne veux point de témoin que Valère[6];

Il a vu quel accueil lui gardait ma colère,

Lorsqu'ignorant encor la moitié du combat,

Je croyais que sa fuite avait trahi l'Etat.

Qui le fait se charger des soins de ma famille?

Qui le fait, malgré moi, vouloir venger ma fille?

Et par quelle raison, dans son juste trépas,

Prend-il un intérêt qu'un père ne prend pas?

On craint qu'après sa sœur il n'en maltraite d'autres!

Sire, nous n'avons part qu'à la honte des nôtres.

Et de quelque façon qu'un autre puisse agir,

Qui ne nous touche point ne nous fait point rougir.

[6] Celui qui accuse le jeune Horace, parce qu'il aimait Camille

qu'Horace a tué.

Et puis le crime ne disparaît-il pas dans la grandeur du service rendu à

la Patrie? La Patrie peut-elle permettre qu'on la prive ainsi de ses

défenseurs?

Romains, souffrirez-vous qu'on vous immole un homme

Sans qui Rome aujourd'hui cesserait d'être Rome,

Et qu'un Romain s'efforce à tacher le renom

D'un guerrier à qui tous doivent un si beau nom?

Dis, Valère, dis-nous, si tu veux qu'il périsse,

Où tu penses choisir un lieu pour son supplice:

Sera-ce entre ces murs que mille et mille voix

Font résonner encor du bruit de ses exploits?

Sera-ce hors des murs, au milieu de ces places

Qu'on voit fumer encor du sang des Curiaces,

Entre leurs trois tombeaux, et dans ce champ d'honneur

Témoin de sa vaillance et de notre bonheur?

Tu ne saurais cacher sa peine à sa victoire;

Dans les murs, hors des murs, tout parle de sa gloire,

Tout s'oppose à l'effort de ton injuste amour,

Qui veut d'un si bon sang souiller un si beau jour.

Albe ne pourra pas souffrir un tel spectacle,

Et Rome par ses pleurs y mettra trop d'obstacle.

Vous les préviendrez, Sire: et par un juste arrêt

Vous saurez embrasser bien mieux son intérêt.

Ce qu'il a fait pour elle, il peut encor le faire;

Il peut la garantir encor d'un sort contraire.

Sire, ne donnez rien à mes débiles ans;

Rome aujourd'hui m'a vu père de quatre enfants;

Trois en ce même jour sont morts pour sa querelle:

Il m'en reste encore un, conservez-le pour elle:

N'ôtez pas à ses murs un si puissant appui;

Et souffrez, pour finir, que je m'adresse à lui.

Horace, ne crois pas que le peuple stupide

Soit le maître absolu d'un renom bien solide.

Sa voix tumultueuse assez souvent fait bruit

Mais un moment l'élève, un moment le détruit;

Et ce qu'il contribue à notre renommée

Toujours en moins de rien se dissipe en fumée.

C'est aux rois, c'est aux grands, c'est aux esprits bien faits,

A voir la vertu pleine en ses moindres effets;

C'est d'eux seuls qu'on reçoit la véritable gloire;

Eux seuls des vrais héros assurent la mémoire.

Vis toujours en Horace[7], et toujours auprès d'eux

Ton nom demeurera grand, illustre, fameux;

Bien que l'occasion, ou moins haute, moins brillante,

D'un vulgaire ignorant trompe l'injuste attente.

Ne hais donc plus la vie, et du moins vis pour moi,

Et pour servir encor ton pays et ton roi.

Sire, j'en ai trop dit: mais l'affaire vous touche;

Et Rome tout entière a parlé par ma bouche.

[7] Tel qu'un Horace doit vivre.

Voilà le vrai patriotisme, celui qui donne sans compter, qui perd sans

se plaindre, qui ne veut conserver que pour donner encore. Ce père

méritait bien qu'on lui laissât son fils. On le lui rend en effet, et il

rentre dans sa maison désolée, triste, mais la tête haute, et le cœur

calme; car on est inébranlable aux coups du sort, quand on s'est attaché

moins aux êtres les plus chéris, qui peuvent mourir, qu'à la patrie, qui

ne meurt pas.

CHAPITRE VI.

CINNA.

_Cinna_ est l'histoire d'un beau mouvement de courage de l'empereur

Auguste. Le courage ne consiste pas toujours à braver l'ennemi, à

attaquer, parce que l'honneur le veut, un homme qui tient votre bonheur

en sa main, à sacrifier ses enfants aux intérêts de son pays. Il

consiste souvent à briser, à vaincre les mauvais sentiments qu'on a dans

son cœur. C'est un courage intérieur, en quelque sorte, et obscur,

qui n'a rien d'éclatant et de frappant, qui ne fait pas que les gens se

retournent et vous applaudissent, mais qui n'en demande peut-être que

plus d'effort et de fermeté.

Cet Auguste s'était emparé du pouvoir à Rome, grâce à beaucoup de

perfidies et de violences. Il s'était montré affreusement cruel envers

ses ennemis et envers ceux qu'il avait vaincus. C'était un homme habitué

à la haine, à la rancune et à la vengeance. Des villes entières avaient

été noyées dans le sang pour s'être opposées à ses desseins. Enfin il

était devenu le maître, et il gouvernait sans obstacle.

Il était heureux, me direz-vous peut-être.

Non, il s'ennuyait. On n'est heureux que par le bonheur qu'on donne aux

autres, et, ne s'étant occupé que du sien, il n'avait acquis que la

puissance, et non la satisfaction, ce qui n'est pas du tout la même

chose. Il était si dégoûté de sa fausse prospérité qu'il songeait à

quitter ce haut rang qui lui avait tant coûté d'efforts, et qu'il le

disait en ces termes à Cinna et à Maxime, qu'il croyait ses amis:

Cet empire absolu sur la terre et sur l'onde,

Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le monde,

Cette grandeur sans borne et cet illustre rang

Qui m'a jadis coûté tant de peine et de sang,

Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune

D'un courtisan flatteur la présence importune,

N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit,

Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit.

L'ambition déplaît quand elle est assouvie,

D'une contraire ardeur son ardeur est suivie;

Et comme notre esprit, jusqu'au dernier soupir,

Toujours vers quelque objet pousse quelque désir,

Il se ramène en soi, n'ayant plus où se prendre[8],

Et, monté sur le faîte, il aspire à descendre.

J'ai souhaité l'empire, et j'y suis parvenu;

Mais, en le souhaitant, je ne l'ai pas connu:

Dans sa possession j'ai trouvé pour tous charmes

D'effroyables soucis, d'éternelles alarmes,

Mille ennemis secrets, la mort à tous propos,

Point de plaisir sans trouble, et jamais de repos.

Sylla[9] m'a précédé dans ce pouvoir suprême:

Le grand César[10] mon père en a joui de même;

D'un œil si différent tous deux l'ont regardé,

Que l'un s'en est démis et l'autre l'a gardé:

Mais l'un, cruel, barbare, est mort aimé, tranquille,

Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville;

L'autre, tout débonnaire, au milieu du sénat,

A vu trancher ses jours par un assassinat.

Ces exemples récents suffiraient pour m'instruire,

Si par l'exemple seul on se devait conduire:

L'un m'invite à le suivre, et l'autre me fait peur.

Mais l'exemple souvent est un miroir trompeur;

Et l'ordre du destin qui gêne nos pensées

N'est pas toujours écrit dans les choses passées:

Quelquefois l'un se brise où l'autre s'est sauvé,

Et par où l'un périt un autre est conservé.

Voilà, mes chers amis, ce qui me met en peine.

Vous, qui me tenez lieu d'Agrippe et de Mécène[11],

Pour résoudre ce point avec eux débattu,

Prenez sur mon esprit le pouvoir qu'ils ont eu;

Ne considérez point cette grandeur suprême,

Odieuse aux Romains et pesante à moi-même;

Traitez-moi comme ami, non comme souverain;

Rome, Auguste, l'État, tout est en votre main:

Vous mettrez et l'Europe, et l'Asie, et l'Afrique,

Sous les lois d'un monarque, ou d'une république;

Votre avis est ma règle, et par ce seul moyen

Je veux être empereur ou simple citoyen.

[8] _N'ayant plus où se prendre._--Ne sachant plus à quoi

s'attacher.

[9] _Sylla._--Célèbre général romain qui s'était fait maître dans

Rome avec beaucoup de cruautés et de sang répandu. Vous le

retrouverez dans la tragédie de Corneille intitulée: _Sertorius_.

(Voir plus loin, p. 125)

[10] César.--Le fondateur de l'_Empire_ à Rome. Auguste

l'appelle: _mon père_, parce que César l'avait adopté.

[11] _Agrippe._ Agrippa, lieutenant d'Auguste et son principal

ministre dans les commencements de son gouvernement.--_Mécène._

Ami et ministre aussi d'Auguste.

Tout à coup Auguste apprend que Cinna, un jeune Romain qu'il aurait pu

frapper autrefois, car il était parent de ses ennemis, mais qu'au

contraire il avait protégé et comblé de faveurs, forme un complot contre

lui. Cet homme ardent, violent, si enclin à la vengeance, ne songe

d'abord qu'à châtier l'ingrat. Il en avait le droit; car Cinna, ayant

accepté ses bienfaits, était peut-être le seul à Rome à qui il fût

interdit, en conscience, de se révolter contre Auguste. Il s'écrie:

Corneille expliqué aux enfants · 第 1 / 7 段