Des sécheresses et des stérilités spirituelles.
Quand vous aurez des consolations, ma chère Philothée,
conduisez-vous comme je viens de vous dire. Mais ce beau temps si
agréable ne durera pas toujours. Quelquefois vous serez tellement
privée de tout sentiment de dévotion, qu'il vous paroîtra que
votre ame est comme une terre déserte, infructueuse, stérile, où
il n'y a ni sentier, ni chemin pour aller à Dieu, ni aucune eau
de la grâce qui la puisse arroser parmi les sécheresses qui la
consument, et qui, ce semble, la réduisent totalement en friche.
Hélas! que l'ame qui est en cet état est digne de compassion,
surtout quand ce mal est violent! car alors, à l'exemple de David,
elle se nourrit de larmes et le jour et la nuit, tandis que par
mille suggestions, l'ennemi, pour la désespérer, se moque d'elle,
et lui dit: Ah! pauvrette, où est ton Dieu? par quel chemin le
pourras-tu trouver? qui te pourra jamais rendre la joie de sa
sainte grâce?
Que ferez-vous donc en ce temps-là, Philothée? Examinez d'où vient
le mal: nous sommes souvent nous-mêmes la cause de nos stérilités
et de nos sécheresses.
1. Comme une mère refuse le sucre à son enfant qui est sujet aux
vers, de même Dieu nous ôte ses consolations quand nous y prenons
quelque vaine complaisance, et que nous sommes sujets au ver de la
présomption. _Il m'est bon, ô mon Dieu! que vous m'ayez humilié_,
disoit David; _car avant que je fusse humilié, je vous avois
offensé._
2. Quand nous négligeons de recueillir les suavités et les délices
de l'amour de Dieu, dans le temps par lui marqué, il nous les
retire en punition de notre paresse. L'Israélite qui ne ramassoit
point la manne de bon matin, ne le pouvoit plus faire après le
soleil levé, car elle se trouvoit toute fondue.
3. Nous reposons quelquefois mollement parmi les contentemens
sensuels et les consolations périssables de ce monde, comme
faisoit l'épouse des Cantiques. L'époux de nos ames vient heurter
à la porte de notre cœur; il nous inspire de nous remettre à nos
exercices spirituels; mais nous marchandons avec lui, parce qu'il
nous fâche de quitter ces vains amusemens, et de renoncer à ces
faux biens; c'est pourquoi il passe outre, et nous laisse croupir;
puis, quand nous voulons le chercher, nous avons beaucoup de
peine à le trouver: ce qui est une punition bien juste, puisque
nous avons été si rebelles à son amour que d'en rejeter l'attrait
pour suivre celui des choses du monde. Ah! pauvre ame, vous avez
fait provision de farine d'Egypte, vous n'aurez pas la manne du
Ciel. Les abeilles haïssent toutes les odeurs artificielles; et
les suavités du Saint-Esprit sont incompatibles avec les délices
artificieuses du monde.
4. La duplicité et la finesse d'esprit que l'on apporte dans les
confessions et autres communications spirituelles que l'on a avec
son directeur, attirent les sécheresses et les stérilités; car,
puisque vous mentez au Saint-Esprit, ce n'est pas merveille s'il
vous refuse ses consolations; vous ne voulez pas être simple et
naïve comme un petit enfant, vous n'aurez donc pas la dragée des
petits enfans.
5. Notre cœur s'est rassasié des plaisirs du monde; faut-il
s'étonner, après cela, si vous avez du dégoût pour les délices
spirituelles? Les colombes bien rassasiées, dit l'ancien proverbe,
trouvent les cerises amères. _Dieu a comblé de biens ceux qui
étoient affamés_, dit la sainte Vierge, _et il a renvoyé dénués
de tout ceux qui étoient riches._ Ceux donc qui sont riches des
plaisirs du monde, ne sont pas capables des joies du Saint-Esprit.
6. Avez-vous bien conservé le fruit des consolations reçues? vous
en aurez de nouvelles; car à qui a, on donnera davantage; mais à
celui qui n'a pas ce qu'on lui a donné, et qui l'a perdu par sa
faute, on lui ôtera même ce qu'il n'a pas, c'est-à-dire qu'on le
privera des grâces qui lui étoient préparées. La pluie vivifie les
plantes qui ont de la verdeur; mais à celles qui n'en ont pas,
elle ôte encore le peu de vie qu'elles semblent avoir, et les
détruit tout-à-fait. C'est pour ces raisons et autres semblables
que nous perdons les consolations de Dieu, et que nous tombons en
mille sécheresses et stérilités d'esprit. Examinons donc notre
conscience, pour voir s'il n'y a pas en nous quelques-uns de ces
défauts. Mais souvenons-nous, Philothée, de faire cet examen sans
inquiétude, ni curiosité. Que si après avoir fidèlement considéré
nos dispositions, nous trouvons en nous-mêmes la cause du mal,
il en faut remercier Dieu; car le mal est à moitié guéri quand
on en a découvert la cause. Si au contraire vous ne voyez rien
en particulier qui vous semble avoir causé cette sécheresse, ne
vous amusez point à une plus curieuse recherche; mais avec toute
simplicité, faites ce que je vais vous dire.
1. Humiliez-vous grandement devant Dieu en la connoissance de
votre néant et de votre misère. Dites du fond du cœur: hélas! que
suis-je, quand je suis abandonnée à moi-même? rien, Seigneur,
qu'une terre desséchée et ouverte de toute part, qui a un extrême
besoin de pluie, et que le vent réduit en poussière.
2. Invoquez Dieu, et demandez-lui la suavité de sa grâce:
_Rendez-moi, ô Seigneur! la joie salutaire de votre esprit. Mon
Père, s'il est possible, éloignez de moi ce calice._ O Sauveur
Jésus! arrêtez ce vent brûlant qui dessèche mon cœur; et vous, ô
précieux vent des consolations, venez, soufflez sur moi, et les
plantes de mon jardin répandront une odeur douce et agréable.
3. Allez à votre confesseur, ouvrez-lui votre cœur, faites-lui
bien voir tous les replis de votre ame, prenez tous les avis qu'il
vous donnera, avec grande simplicité et humilité; car Dieu, qui
aime infiniment l'obéissance, rend souvent utiles les conseils
que l'on reçoit d'autrui et surtout de ceux qu'il a établis pour
conduire les ames, lors même qu'il y a peu apparence d'un heureux
succès; c'est ainsi qu'il rendit profitables à Naaman les eaux du
Jourdain, dont Elizée, sans aucune apparence de raison humaine,
lui avoit ordonné l'usage.
4. Mais après tout cela, rien n'est si utile en de telles
sécheresses et stérilités, que de ne pas désirer avec trop
d'empressement d'en être délivré. Je ne dis pas qu'on ne doive
faire de simples souhaits de délivrance, mais je dis qu'on ne doit
pas trop s'y attacher et qu'il faut s'abandonner à la Providence
pour qu'elle mette à notre peine le terme qui lui plaira. Disons
donc à Dieu en ce temps-là: disons donc avec ces désirs que nous
pouvons nous permettre et au milieu de ces épines que nous devons
supporter: _ô mon Père! s'il est possible, éloignez de moi ce
calice_; mais ajoutons aussi de grand courage: _Toutefois que
votre volonté soit faite, et non la mienne_; et arrêtons-nous à
cela avec le plus de tranquillité que nous pourrons; car Dieu,
nous voyant en cette sainte indifférence, nous favorisera de
plusieurs grâces et consolations: comme quand il vit Abraham
déterminé à lui sacrifier son fils, il se contenta de cet acte
de résignation et le récompensa par une vision très-agréable et
par la bénédiction qu'il lui donna ainsi qu'à sa postérité. Nous
devons donc, en toutes sortes d'afflictions, tant corporelles
que spirituelles, et parmi les distractions ou les privations
de la dévotion sensible qui nous arrivent, dire de tout notre
cœur et avec une profonde soumission: _le Seigneur m'a donné
les consolations; le Seigneur me les a ôtées; que ton saint nom
soit béni_; car, persévérant en cette pratique d'humilité, il
nous rendra ses délicieuses faveurs, comme il fit à Job, qui usa
constamment de ces mêmes paroles en toutes ses désolations.
5. Enfin, Philothée, parmi toutes nos sécheresses et nos
stérilités ne perdons point courage. Mais, attendant avec patience
le retour des consolations, allons toujours notre train. Ne
négligeons pour cela aucun exercice de piété; au contraire,
multiplions, s'il est possible, nos bonnes œuvres; et ne pouvant
rien présenter de mieux à notre époux, offrons-lui notre cœur
tout sec qu'il est; cet hommage ne lui sera pas moins agréable,
pourvu que nous soyons bien déterminés à l'aimer toujours. Quand
le printemps est beau, les abeilles font plus de miel et moins de
moucherons; parce qu'à la faveur du beau temps elles s'amusent
tant à faire leur cueillette sur les fleurs, qu'elles en oublient
la production de leurs nymphes; mais quand le printemps est âpre
et nébuleux, elles font plus de nymphes et moins de miel; car
ne pouvant pas sortir pour faire la cueillette du miel, elles
s'occupent davantage à multiplier leur race. Il arrive aussi
maintes fois, Philothée, que l'ame, se voyant au beau printemps
des consolations spirituelles, s'amuse tant à les amasser et à
les sucer, que par l'abondance de ces douces délices elle fait
beaucoup moins de bonnes œuvres, tandis que parmi les âpretés
et stérilités spirituelles, à mesure qu'elle se voit privée des
sentimens agréables de la dévotion, elle en multiplie d'autant
plus les œuvres solides, et abonde en la génération intérieure des
vraies vertus de patience, d'humilité, de mépris de soi-même, de
résignation et de détachement.
C'est donc un grand abus en plusieurs personnes, et notamment
parmi les femmes, de croire que le service de Dieu, sans goût,
sans douceur, sans attrait sensible, en soit pour cela moins
agréable à sa divine majesté; puisqu'au contraire nos actions
sont comme les roses, qui étant fraîches ont plus de grâce, mais
étant sèches ont plus de force et d'odeur: car, bien que nos
œuvres faites avec goût nous soient plus agréables, à nous qui ne
regardons que notre propre consolation, toujours est-il qu'étant
faites avec sécheresse et dégoût, elles ont plus d'odeur et de
valeur devant Dieu. Oui, chère Philothée, en temps de sécheresse,
notre volonté nous porte au service de Dieu comme de vive force;
et par conséquent il faut qu'elle soit plus vigoureuse et plus
constante qu'au temps des consolations; ce n'est pas grand'chose
de servir un prince parmi les douceurs de la paix, et les délices
de la cour; mais de le servir au milieu des fatigues de la guerre,
parmi les troubles et les persécutions, c'est une vraie marque
de fidélité et de constance. La bienheureuse Angèle de Foligny
dit que l'oraison la plus agréable à Dieu est celle qui se fait
par force et contrainte, c'est-à-dire celle que nous faisons, non
par goût et par inclination, mais purement pour plaire à Dieu,
notre volonté ne s'y portant que comme à contre-cœur, et devant
toujours forcer et violenter les répugnances et les ennuis qu'elle
y rencontre. J'en dis de même de toutes sortes de bonnes œuvres;
car plus nous y trouvons de contradictions, soit extérieures, soit
intérieures, plus elles sont estimées et prisées de Dieu. Moins il
y a de notre intérêt particulier en la poursuite des vertus, plus
la pureté de l'amour divin y reluit; l'enfant baise aisément sa
mère quand elle lui donne du sucre; mais c'est signe qu'il l'aime
beaucoup, s'il la baise après qu'elle lui aura donné de l'absynthe
ou du chicotin.