Deux exemples remarquables sur ce sujet.
Il vous importe si fort, Philothée, de bien entendre ceci, que je
ne ferai nulle difficulté de m'y étendre davantage. Le jeune homme
dont parle saint Jérôme, qui, couché et attaché avec des écharpes
de soie, sur un lit mollet, étoit provoqué par tout ce que l'on
peut penser de l'impudence d'une femme, dont on se servoit pour
ébranler sa constance, dut sans doute être tenté d'une manière
bien violente; et qu'est-ce que ses sens et son imagination
n'éprouvèrent pas alors? Cependant au milieu d'un si terrible
orage de tentations sensuelles, il témoigne que son cœur n'est
point vaincu, et que sa volonté n'y consent en aucune manière:
car son ame voyant tout révolté contre elle, et n'ayant rien à
son commandement, de tout son corps, si ce n'est la langue, il se
la coupe avec les dents, et la crache au visage de cette vilaine,
qui lui étoit plus cruelle que les bourreaux les plus furieux. De
sorte que le tyran qui avoit désespéré de vaincre cette belle ame
par les douleurs, essaya vainement de la vaincre par les plaisirs.
L'histoire du combat de sainte Catherine de Sienne n'est pas moins
admirable, la voici en abrégé. Le malin esprit obtint un jour de
Dieu la permission d'éprouver la vertu de cette sainte vierge, et
d'user à cet effet de la plus grande rage qu'il pourroit, pourvu
toutefois qu'il épargnât sa personne. En conséquence il vint lui
suggérer toutes sortes de mauvaises pensées, et pour l'émouvoir
encore davantage, prenant avec lui plusieurs de ses compagnons
auxquels il avoit donné diverses formes; il fit avec eux mille
et mille représentations déshonnêtes, qu'il accompagna encore de
paroles et d'invitations les plus grossières; or, bien que toutes
ces choses fussent extérieures, elles ne laissoient pas toutefois,
par le moyen des sens, de pénétrer bien avant dans le cœur de la
vierge, lequel, comme elle l'avouait elle-même, en étoit tout
plein, ne lui restant plus que la fine pure volonté supérieure
qui ne fût pas agitée par cette tempête et ce débordement de
vilenies. Tout cela dura fort long-temps, jusqu'à ce qu'un jour,
Notre-Seigneur lui ayant apparu: Où étiez-vous, dit-elle, ô mon
doux Seigneur! pendant que mon cœur étoit plein de tant de
ténèbres et d'ordures? A quoi il répondit: Ma fille, j'étois au
dedans de votre cœur. Et comment, répliqua-t-elle, pouviez-vous
habiter mon cœur, tandis qu'il y avoit tant de vilenies?
habitez-vous donc en des lieux si déshonnêtes? Et Notre-Seigneur
lui dit: Dites-moi, ma chère fille, toutes ces sales pensées qui
étoient en votre cœur, vous donnoient-elles du plaisir ou de la
tristesse, de l'amertume ou de la joie? Et elle répondit: Une
extrême amertume et tristesse. Et qui donc, reprit le Sauveur,
mettoit cette grande amertume et tristesse au dedans de votre
cœur, sinon moi qui demeurois caché au milieu de votre ame? Soyez
sûre, ma fille, que si je n'eusse pas été présent, ces pensées
qui étoient autour de votre volonté, sans pouvoir s'en saisir,
l'eussent bien vite surmontée, et seroient entrées dedans, et
eussent été bien reçues par votre libre arbitre, et ainsi eussent
donné la mort à votre ame. Mais parce que j'étois au milieu de
vous, j'ai mis en votre cœur une tristesse et une résistance par
laquelle vous avez rejeté la tentation autant que vous avez pu; et
comme vous ne l'avez pu faire autant que vous l'auriez voulu, vous
en avez ressenti un grand déplaisir et une grande haine et contre
la tentation et contre vous-même. Ainsi ces peines ont été pour
vous un grand mérite et un grand gain, et votre vertu n'en a pris
que plus de force et d'accroissement.
Voyez-vous, Philothée, comme ce feu étoit couvert de cendres? et
comme la tentation et la délectation même, étant entrées dans
le cœur, en avoient environné la volonté, laquelle néanmoins,
uniquement assistée de son Sauveur, résistoit par des amertumes,
des déplaisirs et des détestations du mal qui lui étoit
suggéré, refusant perpétuellement son consentement au péché qui
l'environnoit de toutes parts? O Dieu! quelle détresse pour une
ame qui aime Dieu, de ne savoir seulement pas s'il est en elle ou
non, et si l'amour divin, pour lequel elle combat, est entièrement
éteint en elle ou non! Mais c'est la fine fleur de la perfection
de l'amour céleste, que de faire souffrir et combattre l'amant
pour l'amour, sans même qu'il sache s'il a l'amour pour lequel et
par lequel il combat.