Avis pour les veuves.
Saint Paul instruit tous les prélats en la personne de son cher
Timothée, lorsqu'il lui dit: _Honorez les veuves qui sont vraiment
veuves._ Or, pour être vraiment veuve, plusieurs choses sont
requises.
1. Il faut que la veuve soit veuve de cœur, c'est-à-dire qu'elle
soit résolue d'une résolution inviolable de se conserver en l'état
d'une chaste et perpétuelle viduité; car les veuves qui ne le sont
qu'en attendant l'occasion de se remarier, ont déjà le cœur tout
entier dans le mariage. Que si la vraie veuve, pour se confirmer
en l'état de viduité, veut se consacrer à Dieu par un vœu de
chasteté, elle ajoutera un grand ornement à sa viduité, et mettra
en grande assurance sa sainte résolution; car voyant que par son
vœu il n'est plus en son pouvoir de quitter l'état de veuve sans
quitter le paradis, elle sera si jalouse de son dessein, qu'elle
ne permettra pas seulement aux plus simples pensées de mariage de
s'arrêter un instant dans son esprit; d'où il arrivera que ce vœu
mettra comme une barrière insurmontable entre son ame et toutes
sortes de projets contraires à sa résolution. Saint Augustin
conseille extrêmement ce vœu à la veuve chrétienne; et l'ancien
et savant Origène va bien plus loin: car il le conseille même aux
femmes mariées pour le cas où elles deviendroient veuves; afin,
dit-il, qu'au milieu des obligations du mariage, elles puissent
avoir, comme par anticipation, tout le mérite d'une sainte
viduité. Il est certain que le vœu procure de grands avantages: il
rend les œuvres qui en sont la suite bien plus agréables à Dieu;
il fortifie le courage pour les faire, et non-seulement il donne à
Dieu les œuvres qui sont comme les fruits de notre volonté, mais
il lui donne encore la volonté elle-même, qui est comme l'arbre et
la tige de nos actions. Par la simple chasteté nous soumettons nos
corps à l'esprit de Dieu, sans nous ôter la liberté d'en disposer
pour les engagemens du mariage; mais par le vœu de chasteté,
nous nous donnons à lui d'une manière absolue et irrévocable,
sans nous réserver aucun pouvoir de nous en jamais dédire, nous
rendant ainsi heureusement esclaves de celui dont le service
vaut mieux que toute royauté. Or, comme j'approuve infiniment la
pensée de ces deux grands personnages dont j'ai parlé plus haut,
je souhaiterois aussi que les ames qui seront si heureuses que de
vouloir suivre leur conseil, le fissent prudemment, saintement
et sûrement, après avoir bien consulté leur courage, invoqué
l'inspiration céleste, et pris conseil de quelque sage et pieux
directeur; car de cette manière tout se fera avec plus de fruit.
2. De plus, il faut que ce renoncement à de secondes noces se
fasse purement et simplement, dans l'intention de concentrer
toutes ses affections en Dieu, et de s'unir à lui plus
parfaitement; car si le désir de laisser plus de fortune à ses
enfans, ou quelqu'autre vue mondaine, détermine la veuve à rester
veuve, elle en aura peut-être de la louange; mais non pas certes
devant Dieu, puisque devant Dieu rien n'est véritablement digne de
louange que ce qui est fait pour lui.
3. Il faut encore que la veuve, pour être vraiment veuve, se
sépare et se prive volontairement des amusemens profanes. _La
veuve qui vit dans les délices_, dit saint Paul, _est morte en
paroissant vivante._ Vouloir être veuve, et se plaire néanmoins à
être courtisée, flattée, recherchée; vouloir se trouver aux bals,
aux danses et aux festins; vouloir être parée, parfumée et coiffée
avec prétention, c'est être une veuve vivante quant au corps, mais
morte quant à l'ame. Qu'importe, je vous prie, que l'enseigne du
logis de l'amour profane soit faite d'aigrettes blanches relevées
en forme de panache, ou bien de crêpe noir étendu comme un réseau
tout autour du visage? Ne sait-on pas même que le noir n'est
souvent qu'un nouvel artifice et un nouveau calcul de la vanité,
pour rehausser la blancheur naturelle et la beauté du teint?
artifice d'autant plus dangereux, que la veuve a l'expérience de
tous les moyens que les femmes ont de plaire aux hommes, et de
les séduire en charmant leurs yeux. Celle donc qui vit en ces
folles délices, n'est pas vivante; elle est morte, et ce n'est à
proprement parler qu'une idole de viduité.
_Le temps est venu d'émonder les arbres_, dit le Cantique, _la
voix de la tourterelle s'est fait entendre en notre terre._ Ces
paroles nous indiquent que si le retranchement des superfluités
mondaines est nécessaire à quiconque veut vivre pieusement, il
l'est surtout à la vraie veuve, qui, comme une chaste tourterelle,
pleure et gémit sur la perte de son époux. Quand Noëmi revint
de Moab à Bethléem, les femmes de la ville qui l'avoient connue
au commencement de son mariage se disoient les unes aux autres:
_N'est-ce point là Noëmi?_ Mais elle répondit: _Ne m'appelez pas,
je vous prie, Noëmi; car Noëmi veut dire gracieuse et belle: mais
appelez-moi Mara, car le Seigneur a rempli mon ame d'amertume._ Ce
qu'elle disoit parce qu'elle avoit perdu son mari. Ainsi la veuve
chrétienne ne veut jamais qu'on l'appelle ni belle, ni gracieuse;
mais elle se contente d'être ce que Dieu veut qu'elle soit,
c'est-à-dire, humble et abjecte à ses yeux.
Les lampes dont l'huile est aromatique jettent une plus douce
odeur quand on éteint leurs flammes; ainsi les veuves dont le cœur
a été pur durant le mariage, répandent un plus grand parfum de
vertu et de chasteté, quand leur lumière, c'est-à-dire leur mari,
vient à s'éteindre par la mort. Aimer un mari tandis qu'il est en
vie, c'est chose assez commune parmi les femmes; mais l'aimer à
ce point qu'après sa mort on n'en veuille point d'autre, c'est un
degré de fidélité qui n'appartient qu'aux vraies veuves. Espérer
en Dieu tandis que le mari sert de soutien, ce n'est pas chose si
rare; mais espérer en Dieu quand on est privé de cet appui, c'est
un acte vraiment digne de grande louange. C'est pourquoi l'on
reconnoît plus aisément dans la viduité la perfection des vertus
que l'on a eues durant le mariage.
La veuve qui est nécessaire à ses enfans, principalement en ce qui
regarde leur ame et leur bonne éducation, ne doit en aucune façon
les abandonner; car l'apôtre saint Paul dit clairement qu'elles
sont tenues à ce soin-là en acquit des soins qu'elles ont reçus
de leurs pères et mères; d'autant que si quelqu'un n'a pas soin
des siens, et principalement de ceux de sa famille, il est pire
qu'un infidèle. Mais si les enfans sont en état de se conduire
par eux-mêmes, la veuve alors doit ramasser toutes ses affections
et toutes ses pensées, pour les appliquer plus parfaitement à son
avancement en l'amour de Dieu. A moins donc que quelque force
majeure n'oblige en conscience la vraie veuve à se jeter dans les
embarras extérieurs, tels que sont les procès, je lui conseille
de s'en abstenir entièrement, et de préférer toujours dans la
conduite de ses affaires la voie la plus paisible et la plus
tranquille, encore qu'elle ne paroisse pas la plus avantageuse;
car il faut que les fruits de ces soins fatigans soient bien
grands pour être comparables au bien d'une sainte tranquillité.
Joignez à cela que les procès et autres semblables brouilleries
dissipent le cœur et ouvrent souvent la porte aux ennemis du
salut, tandis que pour plaire à ceux dont on croit avoir besoin,
on se porte à mille manières inconvenantes et fort désagréables à
Dieu.
L'oraison doit être le continuel exercice de la veuve; or ne
devant plus avoir d'amour que pour Dieu, elle ne doit presque
plus aussi avoir de paroles que pour Dieu; et comme le fer qu'un
diamant empêche de s'attacher à l'aimant, s'élance vers cet aimant
aussitôt que le diamant est éloigné, de même le cœur de la veuve,
qui ne pouvoit s'élancer vers Dieu, ni suivre les attraits du
divin amour pendant la vie de son mari, doit, soudain après sa
mort, courir ardemment à l'odeur des parfums célestes, et dire
comme l'épouse sacrée: O Seigneur! maintenant que je suis toute à
moi, recevez-moi pour être toute à vous, attirez-moi après vous,
et je courrai à l'odeur de vos parfums.
Les vertus propres à la veuve chrétienne sont la parfaite
modestie, le renoncement aux honneurs, aux rangs, aux assemblées,
aux titres et aux autres vanités de cette espèce, le service des
pauvres et des malades, la consolation des affligés, le zèle à
instruire les filles en la dévotion, et à se rendre auprès des
jeunes femmes un parfait modèle de toutes les vertus; la nécessité
et la simplicité doivent être les deux ornemens de leurs habits;
l'humilité et la charité les deux ornemens de leurs actions;
l'honnêteté et la bonté les deux ornemens de leurs paroles;
la modestie et la réserve les deux ornemens de leurs yeux; et
Jésus-Christ crucifié l'unique amour de leur cœur.
Bref, la vraie veuve est dans l'Eglise une petite violette de
mars, qui parfume l'air d'une odeur délicieuse par le charme de
sa dévotion, et qui se tient presque toujours cachée sous les
larges feuilles de son abjection. Sa couleur peu éclatante est le
symbole de la mortification; elle vient dans les lieux frais et
solitaires, c'est-à-dire qu'elle évite la compagnie des mondains,
pour mieux conserver la fraîcheur de son cœur contre toutes les
ardeurs que le désir des biens, des honneurs et des plaisirs
pourroit lui apporter. _Elle sera bienheureuse_, dit le saint
Apôtre, _si elle persévère en cet état._
J'aurois encore beaucoup d'autres choses à dire sur ce sujet;
mais j'aurai tout dit quand j'aurai dit à la veuve chrétienne
vraiment jalouse de sa perfection, qu'elle lise attentivement les
belles épîtres de saint Jérôme à Furia et à Salvia, et à toutes
les autres dames, qui furent assez heureuses pour être les filles
spirituelles d'un si bon père; car il ne se peut rien ajouter à
ce qu'il leur dit, sinon cet avertissement, que la vraie veuve
ne doit jamais ni blâmer, ni mépriser celles qui passent à de
secondes, ou même à de troisièmes et à de quatrièmes noces; car
en certains cas Dieu en dispose ainsi pour sa plus grande gloire;
et il faut toujours avoir devant les yeux cette doctrine des
anciens, que ni la viduité ni la virginité n'ont de rang au Ciel,
si ce n'est celui qui leur est assigné par l'humilité.