Des passe-temps et des jeux; et premièrement de ceux qui sont
permis et louables.
Il est nécessaire de donner quelquefois à notre esprit et même à
notre corps quelque sorte de récréation. Cassien rapporte qu'un
chasseur trouva un jour saint Jean l'Evangéliste tenant une
perdrix sur son poing, et s'amusant à la caresser. Le chasseur
lui demanda pourquoi un homme de son caractère passoit le temps
à une chose si vile et si basse; et saint Jean lui dit: Pourquoi
ne portez-vous pas votre arc toujours tendu? De peur, répondit le
chasseur, que, demeurant toujours courbé, il n'ait plus la force
de s'étendre quand il en sera besoin. Ne vous étonnez donc pas,
répliqua l'apôtre, si je donne quelque relâche à mon esprit, et
prends un peu de récréation; car c'est le moyen de pouvoir ensuite
m'appliquer plus vivement à la contemplation. Assurément c'est un
travers que d'être si rigoureux et si sauvage, qu'on ne veuille
prendre pour soi et ne permettre aux autres aucune espèce de
récréation.
Prendre l'air, se promener, s'entretenir de choses gaies et
aimables, jouer du luth, ou de quelque autre instrument, chanter
en musique, aller à la chasse, ce sont des récréations si
honnêtes, que, pour en bien user, il ne faut que cette prudence
commune qui donne à toutes choses le rang, le temps, le lieu et la
mesure convenables.
Les jeux où le gain sert de prix et de récompense à l'habileté
du corps ou de l'esprit, comme les jeux de paume, de ballon, de
mail, les courses de bague, les échecs et les dames, sont des
récréations par elles-mêmes bonnes et permises. Seulement il faut
se garder de l'excès, soit quant au temps qu'on y emploie, soit
quant au prix qu'on y met. Car si l'on y emploie trop de temps, ce
n'est plus une récréation, mais une occupation; on ne délasse ni
l'esprit ni le corps, et au contraire on étourdit et on accable
l'un et l'autre; comme il arrive à ceux qui, ayant joué cinq ou
six heures aux échecs, en sortent la tête brisée, ou qui, après
avoir long-temps joué à la paume, en sont accablés de fatigue. Que
si le prix, c'est-à-dire, ce qu'on joue, est trop considérable,
les affections des joueurs se dérèglent; de plus, il y a une
sorte d'injustice à mettre de grands prix à des choses aussi
peu importantes et aussi inutiles que sont les adresses et les
habiletés du jeu. Mais surtout prenez garde, Philothée, à ne point
vous passionner pour tout cela; car, quelque honnête que soit une
récréation, c'est un vice d'y attacher son cœur et son affection.
Je ne dis pas qu'il ne faille pas prendre plaisir au jeu pendant
qu'on joue: car autrement on ne se récréeroit pas; mais je dis
qu'il ne faut pas y mettre trop de désir, d'empressement et de
feu.