Avis pour conserver la chasteté.
Ayez toujours une grande attention sur vous, pour éloigner
promptement tout ce qui peut porter quelque attrait à la volupté,
car c'est un mal qui se prend insensiblement, et qui par de petits
commencemens, fait de grands progrès. En un mot, il est plus aisé
de le fuir, que de le guérir.
La chasteté est ce trésor que saint Paul dit que nous possédons
dans des vases bien fragiles; et véritablement elle tient beaucoup
de la fragilité de ces vases qui, pour peu qu'ils se heurtent
les uns contre les autres, courent risque de se casser. L'eau la
plus fraîche que l'on veut conserver dans un vase, y perd bientôt
la fraîcheur, si quelque animal y a tant soit peu touché. Ne
permettez donc jamais, Philothée, et défendez-vous à vous-même
tous ces badinages extérieurs des mains, également contraires à
la modestie chrétienne, et au respect que l'on doit à la qualité
ou à la vertu d'une personne: car bien que peut-être on puisse
absolument conserver un cœur chaste parmi ces actions qui viennent
plutôt de légèreté que de malice, et qui ne sont pas ordinaires,
cependant la chasteté en reçoit toujours quelque mauvaise
atteinte. Au reste, vous jugez assez que je ne parle pas de ces
attouchemens malhonnêtes qui ruinent entièrement la chasteté.
La chasteté dépend du cœur comme de son origine, et sa pratique
extérieure consiste à régler et à purifier les sens; c'est
pourquoi elle se perd par tous les sens extérieurs, comme par
les pensées de l'esprit et par les désirs du cœur. Ainsi toute
sensation que l'on se permet sur un objet déshonnête et avec
esprit de déshonnêteté, est véritablement une impudicité; jusque
là que l'Apôtre disoit aux premiers chrétiens: _mes frères, que
la fornication ne se nomme pas même entre vous_. Les abeilles,
non-seulement ne touchent pas à un cadavre pourri, mais fuient
encore la mauvaise vapeur qui en exhale. Observez, je vous prie,
ce que la Sainte-Ecriture nous dit de l'Epouse des Cantiques;
tout y est mystérieux: La myrrhe distille de ses mains, et vous
savez que cette liqueur préserve de la corruption; ses lèvres
sont bandées d'un ruban vermeil, et cela nous apprend que la
pudeur rougit des paroles tant soit peu malhonnêtes; ses yeux sont
comparés aux yeux de la colombe, à cause de leur netteté; elle a
des pendans d'oreilles qui sont d'or, et ce précieux métal nous
marque la pureté; son nez est comparé à un cèdre du Liban, dont
l'odeur est exquise et le bois incorruptible. Que veut dire tout
cela? telle doit être l'ame dévote, chaste, nette, pure et honnête
en tous ses sens extérieurs.
A ce propos, je veux vous apprendre un mot bien remarquable, que
Jean Cassien, un ancien Père, assure être sorti de la bouche de
saint Basile, qui parlant de soi-même, dit un jour avec beaucoup
d'humilité: _je ne sais ce que sont les femmes, cependant je ne
suis pas vierge_. Certes la chasteté se peut perdre en autant
de manières qu'il y a de sortes d'impudicités, lesquelles, à
proportion qu'elles sont grandes ou petites, l'affoiblissent ou
la blessent dangereusement, ou la font entièrement périr. Il
y a de certaines libertés indiscrètes, badines et sensuelles,
qui, à proprement parler, ne violent pas la chasteté, mais
qui l'affoiblissent, qui l'amollissent et qui en ternissent
l'éclat. Il y a d'autres libertés non-seulement indiscrètes, mais
vicieuses; non-seulement badines, mais déshonnêtes; non-seulement
sensuelles, mais charnelles, qui du moins blessent mortellement
la chasteté: je dis du moins, parce qu'elle périt entièrement, si
cela va jusqu'au dernier effet du plaisir voluptueux. Alors la
chasteté périt d'une manière plus indigne que méchante, et plus
malheureuse que quand elle se perd par la fornication, même par
l'adultère et par l'inceste; car, quoique ces dernières espèces
de la brutale volupté soient de grands péchés, les autres, comme
dit Tertullien dans son livre de la pudicité, sont des monstres
d'iniquité et de péché. Or Cassien ne croit pas, ni moi non plus,
que saint Basile ait voulu s'accuser d'un dérèglement pareil,
quand il dit qu'il n'étoit pas vierge; et je crois avec raison
qu'il n'entendoit parler que des seules pensées voluptueuses qui
ne font que salir l'imagination, l'esprit et le cœur: donc la
chasteté a toujours été si chère aux ames généreuses, qu'elles en
ont été extrêmement jalouses.
N'ayez jamais de commerce avec des personnes dont vous connoîtrez
que les mœurs soient gâtées par la volupté, surtout quand
l'impudence est jointe à l'impureté, ce qui arrive presque
toujours.
L'on prétend que les boucs touchant seulement de la langue les
amandiers, qui sont doux de leur espèce, en rendent le fruit amer;
et ces ames brutales et infectes ne parlent guère à personne, ni
de même sexe, ni de sexe différent, qu'elles ne fassent un grand
tort à la pudeur: semblables aux basilics qui portent leur venin
dans leurs yeux et dans leur haleine.
Au contraire, faites une bonne liaison avec les personnes chastes
et vertueuses; occupez-vous souvent de la lecture des Livres
sacrés, car la parole de Dieu est chaste, et rend chastes ceux qui
l'aiment. C'est pourquoi David la compare à cette pierre précieuse
qu'on appelle topaze, et dont la propriété spéciale est d'amortir
le cœur de la concupiscence.
Tenez-vous toujours auprès de Jésus-Christ crucifié, soit
spirituellement par la méditation, soit réellement et
corporellement par la sainte communion. Vous savez que ceux
qui couchent sur l'herbe nommée _Agnus-castus_, prennent
insensiblement des dispositions favorables à la chasteté; pensez
donc que, reposant votre cœur sur Notre-Seigneur, qui est
véritablement l'agneau immaculé, vous trouverez bientôt votre
ame, votre cœur et vos sens entièrement purifiés de tous les
plaisirs sensuels.