Du choix que l'on doit faire quant à l'exercice des vertus.
Le roi des abeilles ne se met point aux champs qu'il ne soit
environné de tout son petit peuple, et la charité n'entre jamais
dans un cœur qu'elle n'y loge avec soi tout le cortége des autres
vertus, les exerçant et les réglant comme un capitaine fait ses
soldats; mais elle ne les met pas tout de suite à l'ouvrage, ni
toujours également, ni en tout temps, ni en tout lieu. Le juste
est comme l'arbre qui est planté au bord des eaux, et qui porte
son fruit en son temps: la charité arrosant son ame, y produit
des œuvres vertueuses, chacune en sa saison. _La musique, qui
est si douce par elle-même, est importune dans un deuil_, dit le
Proverbe. Aussi est-ce un grand défaut dans ceux qui entreprennent
l'exercice de quelque vertu particulière, de vouloir en produire
les actes en toutes sortes de rencontres; semblables en cela à
ces anciens philosophes, dont l'un vouloit toujours rire, et
l'autre toujours pleurer, et plus déraisonnables encore, en ce
qu'ils blâment et censurent ceux qui comme eux n'exercent pas
toujours les mêmes vertus. _Il faut se réjouir avec la joyeux_,
dit l'Apôtre, _et pleurer avec ceux qui pleurent_; et il ajoute:
_la charité est patiente, bénigne, libérale, prudente et
condescendante_.
Il y a néanmoins des vertus qui sont d'un usage presque universel,
et qui ne doivent pas se borner à leur action propre, mais encore
répandre leur esprit sur les actes de toutes les autres vertus. Il
ne se présente pas souvent des occasions de pratiquer la force,
la magnanimité, la magnificence; mais la douceur, la tempérance,
l'honnêteté et l'humilité sont des vertus dont toutes les actions
de notre vie doivent porter l'empreinte. S'il y a des vertus plus
excellentes qu'elles, il n'y en a pas dont l'usage soit plus
nécessaire. Le sucre est meilleur que le sel; mais le sel est d'un
usage plus fréquent et plus indispensable. C'est pourquoi il faut
toujours avoir bonne et ample provision de ces vertus générales,
afin de pouvoir s'en servir presque continuellement.
Dans la pratique des vertus, nous devons préférer celles qui
sont plus conformes à notre devoir, et non celles qui sont plus
conformes à notre goût. C'étoit le goût de sainte Paule d'exercer
sur elle-même de rudes mortifications corporelles, afin de jouir
plus aisément des douceurs spirituelles; mais il étoit plus de
son devoir de pratiquer l'obéissance envers ses supérieurs: c'est
pourquoi saint Jérôme avoue qu'elle étoit répréhensible, en ce
que, contre l'avis de son évêque, elle faisoit des abstinences
immodérées. Les apôtres, au contraire, chargés de prêcher
l'Evangile, et de distribuer le pain céleste aux ames, jugèrent
avec beaucoup de sagesse qu'ils ne devoient pas négliger ce saint
exercice, pour pratiquer la vertu du soin des pauvres, quelque
excellente qu'elle soit. Chaque état a besoin de pratiquer quelque
vertu particulière: autres sont les vertus d'un prélat, autres
celles d'un prince, autres celles d'un militaire, autres celles
d'une femme mariée, autres celles d'une veuve; et bien que tous
doivent avoir toutes les vertus, tous néanmoins ne les doivent
pas pratiquer également, chacun doit particulièrement s'adonner à
celles qui sont propres au genre de vie auquel il est appelé.
Entre les vertus qui ne regardent pas notre devoir particulier,
il faut préférer les plus excellentes, et non pas les plus
apparentes. Les comètes paroissent ordinairement plus grandes
que les étoiles, et tiennent beaucoup plus de place à nos yeux:
toutefois elles ne sont comparables ni en grandeur ni en beauté
aux étoiles, et ne paraissent plus grandes que parce qu'elles
sont plus près de nous, et d'une substance plus grossière. Il
y a de même certaines vertus qui, parce qu'elles sont près de
nous, sensibles, et pour ainsi dire matérielles, sont grandement
estimées du vulgaire, et préférés à toutes les autres. Ainsi
préfère-t-on communément l'aumône temporelle à la spirituelle;
la haire, le jeûne, la discipline et les mortifications du
corps, à la douceur, à la bonté, à la modestie, et aux autres
mortifications du cœur, qui néanmoins sont bien plus excellentes.
Choisissez donc, Philothée, les meilleures vertus, et non les plus
estimées; les plus excellentes et non les plus apparentes; les
plus réelles, et non les plus belles.
Il est utile que chacun s'attache particulièrement à la pratique
de quelque vertu, non point pour abandonner les autres, mais pour
occuper son esprit d'une manière plus réglée. Une jeune fille
plus brillante que le soleil, ornée et parée comme une reine, et
couronnée d'une couronne d'olives, apparut un jour à saint Jean
évêque d'Alexandrie, et lui dit: Je suis la fille aînée du roi;
si tu peux gagner mon amitié, je te conduirai devant sa face. Le
saint comprit par cette vision que c'étoit la miséricorde envers
les pauvres que Dieu lui commandoit; et depuis lors il s'adonna
tellement à l'exercice de cette vertu, qu'il mérita d'être partout
appelé saint Jean l'aumônier. Euloge d'Alexandrie, désirant faire
quelque chose de particulier pour le service de Dieu, et n'ayant
pas assez de force, soit pour embrasser la vie solitaire, soit
pour se ranger sous l'obéissance d'un autre, imagina de retirer
dans sa maison un malheureux tout rongé et perdu de lèpres, afin
d'exercer auprès de lui la charité et la mortification; et voulant
rendre la chose encore plus méritoire, il fit vœu d'honorer son
malade, de le traiter et de le servir, comme un valet sert son
maître et son seigneur. Or, la tentation de se quitter étant
survenue au lépreux et à Euloge, ils s'adressèrent au grand saint
Antoine, qui leur fit cette réponse: Gardez-vous bien, mes enfans,
de vouloir vous séparer; car étant tout les deux proches de votre
fin, si l'ange ne vous trouve pas ensemble, vous courez grand
péril de perdre vos couronnes.
Le roi saint Louis se faisoit comme un devoir de visiter les
hôpitaux, et de servir les malades de ses propres mains. Saint
François aimoit par-dessus tout la pauvreté, qu'il appeloit sa
dame; et saint Dominique, la prédication, d'où est venu à son
ordre le nom qu'il porte. Saint Grégoire-le-Grand se plaisoit à
recevoir les pèlerins, à l'exemple du grand Abraham, et comme
lui, il reçut le Roi de gloire sous la forme d'un voyageur. Tobie
exerçoit sa charité à ensevelir les morts. Sainte Elizabeth,
toute grande princesse qu'elle étoit, aimoit surtout l'abjection
de soi-même. Sainte Catherine de Gênes, étant devenue veuve, se
consacra au service d'un hôpital; et Cassien rapporte qu'une
pieuse dame, voulant s'exercer à la vertu de patience, eut recours
à saint Athanase, qui, pour répondre à son désir, mit auprès
d'elle une pauvre veuve, chagrine, colère, fâcheuse, et vraiment
insupportable, laquelle, gourmandant sans cesse cette dévote
fille, lui donna bon sujet de pratiquer amplement la douceur et la
condescendance. C'est ainsi qu'entre les serviteurs de Dieu, les
uns se consacrent à servir les malades, les autres à secourir les
pauvres, les autres à enseigner la doctrine chrétienne aux petits
enfans, les autres à recueillir les ames perdues et égarées, les
autres à parer les églises et à orner les autels, les autres
enfin à rétablir la paix et l'union parmi les hommes. En quoi
ils imitent les brodeurs, qui, sur un certain fond, couchent une
grande variété de soie, d'or et d'argent, de manière à former
toutes sortes de fleurs. Car ainsi ces ames pieuses, entreprenant
l'exercice de quelque vertu particulière, s'en servent comme d'un
fond pour leur broderie spirituelle, et elles appliquent sur ce
fond la variété de toutes les autres vertus; en sorte que leurs
actions et leurs affections se rapportant toutes à la même fin,
s'en trouvent mieux unies, mieux arrangées, et font ainsi paroître
la dévotion,
En son beau vêtement, d'un tissu d'or formé
Et d'ouvrages divers à l'aiguille semé.
Quand nous sommes combattus de quelque vice, il faut, tant qu'il
nous est possible, embrasser la vertu contraire, et y rapporter la
pratique des autres; car par ce moyen nous vaincrons notre ennemi,
et ne laisserons pas de nous avancer dans toutes les vertus. Si
je suis combattu par l'orgueil ou par la colère, il faut qu'en
toutes choses je me penche et me plie du côté de l'humilité et de
la douceur, et qu'à cela je fasse servir les autres exercices de
l'oraison, des sacremens, de la prudence, de la constance, de la
sobriété; car, comme les sangliers, pour aiguiser leurs défenses,
les frottent et les usent contre leurs autres dents, lesquelles
réciproquement en deviennent fort affilées et tranchantes, ainsi
l'homme vertueux, ayant entrepris de se perfectionner dans la
vertu dont il sent avoir le plus de besoin pour son salut, doit
la limer et l'affiler par l'exercice des autres vertus qui,
en perfectionnant celle-là, n'en deviennent, à leur tour, que
plus excellentes et mieux polies. C'est ce qui arriva à Job,
lorsque, s'exerçant particulièrement à la patience contre tant
de tentations qui l'agitoient, il devint parfaitement saint et
vertueux dans toutes sortes de vertus. Et même il est arrivé,
dit saint Grégoire de Nazianze, que pour un seul acte de vertu,
pratiqué avec une grande perfection, une personne a de suite
atteint le comble des vertus; ce qu'il prouve par l'exemple
de Rahab, qui, ayant excellemment pratiqué les devoirs de
l'hospitalité, parvint à une gloire immense: mais pour cela il
faut que l'action soit faite avec une extrême ferveur et une très
grande charité.