Du second retranchement, qui est celui des affections au péché.
Tous les Israélites sortirent de la terre d'Egypte; mais tous n'en
sortirent pas de cœur et d'affection. Aussi, quand ils furent
dans le désert, plusieurs regrettèrent les ognons et les viandes
d'Egypte. Ainsi il y a des pécheurs qui sortent effectivement
du péché et qui n'en perdent pas pourtant l'affection. Ils se
proposent bien de ne plus pécher, mais c'est avec une certaine
répugnance à se priver des plaisirs du péché; leur cœur y renonce
et s'en éloigne, mais il ne laisse pas néanmoins de se retourner
souvent de ce côté-là, comme la femme de Loth se retournoit vers
Sodome. Ils s'abstiennent du péché comme les malades s'abstiennent
du melon: ils n'en mangent pas, parce que le médecin les menace de
mort s'ils en mangent; mais ils se tourmentent de cette privation:
ils en parlent, ils hésitent sur ce qu'il faut faire, ils veulent
au moins le sentir, et estiment fort heureux ceux qui peuvent en
manger. De même ces foibles et lâches pénitens s'abstiennent pour
quelque temps du péché, mais c'est à regret: ils voudroient bien
pouvoir pécher sans être damnés, ils parlent du péché avec goût,
et estiment heureux ceux qui s'y livrent. Un homme résolu de se
venger changera de volonté en se confessant; mais bientôt après,
on le trouvera au milieu de ses amis, prenant plaisir à parler
de sa querelle, disant que, sans la crainte de Dieu, il eût fait
ceci et cela; que la loi divine est bien gênante; que le pardon
des injures est bien difficile; que plût à Dieu qu'il fût permis
de se venger! Ah! qui ne voit que, bien que ce pauvre homme soit
hors du péché, il est néanmoins tout embarrassé de l'affection du
péché, et qu'étant hors d'Egypte par l'effet, il y est encore par
le désir, ne laissant pas d'aimer toujours et de regretter les
ognons qu'il y mangeoit? Comme fait aussi cette femme qui, après
avoir détesté son inconduite, se plaît encore néanmoins à être
flattée et recherchée. Hélas! que de telles gens sont en danger de
se perdre!
Philothée, puisque vous voulez entreprendre la vie dévote, il
ne faut pas seulement vous contenter de quitter le péché, mais
il faut encore délivrer tout-à-fait votre cœur des actions qui
dépendent du péché. Car, outre le danger de la rechute, ces
misérables affections amolliroient perpétuellement votre esprit,
et l'appesantiroient de telle sorte qu'il ne pourroit plus faire
de bonnes œuvres avec cette promptitude, cette persévérance et
ce zèle, qui sont de l'essence de la vraie dévotion. Les ames
qui, après avoir quitté le péché, ont encore ces affections et
ces langueurs, ressemblent, à mon avis, aux personnes qui ont les
pâles couleurs: elles ne sont pas absolument malades, mais toutes
leurs actions sont malades: elles mangent sans goût, dorment
sans repos, rient sans joie, et se traînent plutôt qu'elles ne
marchent. De même ces ames font le bien avec des lassitudes
spirituelles si grandes, que leurs bonnes œuvres, déjà fort
petites en nombre et en effet, cessent d'avoir la moindre grâce.