Propriétés et excellence de la dévotion.
Ceux qui vouloient détourner les Israélites d'entrer en la terre
promise leur disoient que c'étoit un pays qui dévoroit ses
habitans, c'est-à-dire, que l'air y étoit si mauvais qu'on ne
pouvoit y vivre long-temps; et qu'en outre les habitans étoient
des gens si prodigieux qu'ils mangeoient les autres hommes
comme des sauterelles. C'est ainsi, chère Philothée, que le
monde diffame tant qu'il peut la sainte dévotion, peignant les
personnes dévotes avec un visage fâcheux, triste et chagrin,
publiant partout que la dévotion rend l'humeur mélancolique et le
caractère insupportable. Mais, comme Josué et Caleb assuroient
que, non-seulement la terre promise étoit bonne et belle, mais
encore que la possession en seroit douce et agréable, de même le
Saint-Esprit nous enseigne par la bouche de tous les saints, et
notre Seigneur lui-même nous assure que la vie dévote est une vie
heureuse, aimable et douce.
Le monde voit que les dévots jeûnent, prient, souffrent les
injures, servent les malades, donnent aux pauvres, veillent,
répriment leur colère, font violence à leurs passions, se
privent des plaisirs sensuels, et font mille autres choses qui
de leur nature sont pénibles et rigoureuses; mais le monde ne
voit pas la dévotion intérieure qui rend toutes ces pratiques
agréables, douces et faciles. Regardez les abeilles sur le thym:
elles y trouvent un suc fort amer; mais en le suçant elles le
convertissent en miel: parce que telle est leur propriété. O
mondains! il est vrai que les ames dévotes trouvent beaucoup
d'amertume dans leurs mortifications; mais en les faisant, elles
les convertissent en douceurs et en consolations: les feux, les
flammes, les roues, les épées, sembloient des fleurs et des
parfums aux Martyrs, parce qu'ils étoient dévots. Que si la
dévotion peut donner de la douceur aux plus cruels tourmens, et à
la mort même, que ne fera-t-elle pas pour les actions de vertu?
le sucre adoucit les fruits qui ne sont pas murs, et corrige dans
ceux qui sont murs l'effet souvent nuisible de leur crudité: il en
est de même de la dévotion; elle est le vrai sucre spirituel qui
fait perdre aux mortifications leur amertume, et aux consolations
leur danger: elle ôte le chagrin aux pauvres, et l'empressement
aux riches; la désolation à l'oppressé, et l'insolence au
favorisé; la tristesse aux solitaires, et la dissolution à
l'homme du monde; elle sert de feu en hiver, et de rosée en été;
elle rend également utiles l'honneur et le mépris; elle reçoit le
plaisir et la peine avec un cœur presque toujours égal, et nous
remplit d'une suavité merveilleuse.
Contemplez l'échelle de Jacob, car c'est le vrai portrait de
la vie dévote. Les deux montans de cette échelle représentent
l'oraison qui demande l'amour de Dieu, et l'usage des sacremens
qui le donne; les échelons ne sont autre chose que les divers
degrés de charité, par lesquels on va de vertu en vertu, en
descendant par l'action au secours et support du prochain, ou
montant, par la contemplation, jusqu'à l'union amoureuse de Dieu.
Or, voyez, je vous prie, quels sont ceux qui sont sur l'échelle;
ce sont des hommes qui ont des cœurs angéliques, ou des anges
qui ont des corps humains. Ils ne sont pas jeunes, mais ils le
paroissent, parce qu'ils sont pleins de vigueur et d'agilité.
Ils ont des ailes pour voler et s'élancer en Dieu par la sainte
oraison, mais ils ont aussi des pieds pour marcher avec les hommes
et s'entretenir avec eux dans un saint et aimable commerce. La
beauté et la joie brillent sur leurs visages, pour indiquer qu'ils
reçoivent toutes choses avec une douceur et une paix parfaites.
Ils ont la tête nue, aussi-bien que les bras et les pieds, parce
que leurs pensées, leurs affections et leurs œuvres n'ont d'autre
but que de plaire à Dieu. Le reste de leur corps est couvert,
mais d'une belle et légère tunique, qui nous montre que, s'ils
usent de ce monde et des choses mondaines, c'est en toute pureté
et simplicité de cœur, n'en prenant que légèrement et autant
seulement que leur condition l'exige. Telles sont les personnes
dévotes. Croyez-moi, chère Philothée, la dévotion est la douceur
des douceurs, et la reine des vertus; c'est la perfection de la
charité. Si la charité est un lait, la dévotion en est la crème;
si elle est une plante, la dévotion en est la fleur; si elle est
une pierre précieuse, la dévotion en est l'éclat; si elle est un
baume, la dévotion en est l'odeur, et l'odeur pleine de suavité
qui conforte les hommes et réjouit les anges.