_Sur cet ouvrage, et les autres écrits de saint François de Sales._
Mon cher neveu, c'est avec regret que j'ai souffert votre absence
et notre séparation; mais il nous faut rejoindre par le commerce
des lettres; et pour le commencer par un sujet digne de vous et
de moi, je ne saurois, ce me semble, mieux faire que de vous
continuer le discours que je vous faisois sur le point de votre
départ. Je vous conjure donc, encore une fois, de faire vos
délices et plus chères études des œuvres de M. de Sales, d'être
son lecteur assidu, son fils obéissant, et son imitateur fidèle.
C'est à sa Philothée, qui est la meilleure guide qu'on puisse
prendre pour se conduire dans le chemin de la vertu, que je
dois depuis vingt ans, après Dieu, la correction de mes mœurs;
et s'il y a quelque chose en moi exempt de vice, je lui en ai
obligation. Je l'ai lue une infinité de fois, et je ne saurois
me passer de la relire; elle ne perd jamais pour moi la grâce de
la nouveauté, et toutes les fois qu'elle repasse sous mes yeux,
il me semble qu'elle me dit toujours quelque chose de plus que
ce qu'elle m'avoit dit auparavant. Si vous m'en croyez, ce livre
sera le miroir de votre vie, et la règle sur quoi vous prendrez
la mesure de toutes vos actions, et de toutes vos pensées. Il ne
vous oblige pas à l'austérité et à la solitude d'un ermite; il ne
vous persuade pas d'entreprendre un genre de vie extraordinaire;
son dessein est de vous mener au bout de la perfection chrétienne,
et de vous instruire dans la solide piété, par une voie douce et
facile, qui s'accommode admirablement à toutes les différentes
conditions des hommes, quelque basses ou relevées qu'elles
puissent être. Si la vertu, disoit un ancien, pouvoit nous être
représentée avec des couleurs assez vives, et des traits dignes de
son mérite, elle attireroit tous les mortels à son amour, avec une
ardeur et une passion extrêmes. Il me semble, certes, que le grand
François de Sales a réussi parfaitement dans ce dessein; en effet,
il nous l'a représentée au vif avec tout l'éclat de sa majesté,
et tous les attraits de ses beautés et de ses grâces. Mais ce qui
est le plus digne de louange, et le plus agréable en cet excellent
écrivain, c'est que se proposant Notre-Seigneur pour son modèle,
il a commencé à bien faire avant que de bien dire, et que son
premier soin a été d'exécuter lui-même ce qu'il devoit enseigner
aux autres. De sorte qu'on peut dire avec raison, que ceux qui
étudient ses livres, étudient encore sa vie, et que ses préceptes
et ses avis sont d'autant plus faciles à pratiquer, qu'ils sont
prévenus et autorisés de son exemple. Cet homme, né dans une
famille noble et riche, élevé dans la vertu et les belles-lettres,
de la manière dont on a accoutumé d'instruire les enfans de bonne
maison, a paru dans la cour des rois, et les palais des princes,
dans les maisons des particuliers, dans les compagnies de ses
amis, dans les affaires du monde, dans les exercices de dévotion:
bref, dans tous les emplois de sa charge épiscopale, avec une
conduite et une sainteté merveilleuses; tellement que nous avons
bien sujet de nous couvrir de rougeur et de honte, et de condamner
notre lâcheté, nous, à qui le prétexte, ou de la coutume du monde,
ou de l'occupation des grandes affaires, ou de la condition de
notre naissance, sert d'excuse ordinaire pour nous dispenser de
vivre dans les règles exactes de la piété chrétienne. Or ce que je
dis de la Philothée, je le dis encore du Théotime: je veux dire,
de ce livre tout d'or de l'amour divin; bref, de tous les autres
ouvrages de ce grand homme, je vous avoue que les lisant souvent,
et de nuit, je me suis fait comme une idée en moi-même, et un
recueil de ses plus beaux sentimens, et des points principaux de
sa doctrine, que je rumine puis après à mon loisir, que je goûte
et que je fais passer, pour ainsi dire, dans mon estomac, afin de
le transformer en mon sang et en ma substance. Voilà mon sentiment
touchant ce saint homme, mon cher neveu, dont je vous fais part,
vous exhortant de tout mon cœur à le suivre: car en vérité, si
vous le prenez pour le censeur et le guide de votre vie, si vous
pratiquez en sa personne ce que Sénèque même nous enseigne, qu'il
nous faut choisir l'exemple de quelque homme illustre, qui serve
de patron à notre conduite, et en présence de qui nous nous
imaginions d'être et d'agir en toutes occasions, ni je n'aurai
sujet de me repentir du conseil que je vous donne, ni vous de
l'avoir mis en exécution. Je finis, mon cher neveu, en vous disant
avec Horace:
Adieu, vivez content, et si vous savez quelque chose de meilleur
que ces avis, je vous prie de m'en faire part en toute sincérité;
sinon, servez-vous comme moi de ceux-ci, et faites-en votre
profit.