LE PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER

J'ai commis, sans m'en apercevoir, une injustice, il y a quinze jours.

En disant «au revoir», pour un an, aux deux Salons de la Nationale et

des Artistes français, j'en signalais deux autres qui venaient de nous

ouvrir leurs portes, rue de Sèze et rue La Boétie. J'insistais sur

l'attrait de curiosité qui s'attachait à la seconde de ces Expositions:

l'exposition du futuriste Boccioni, peintre-sculpteur. J'y insistais

narquoisement, sans doute; mais enfin j'y insistais! Et je ne faisais

que mentionner l'autre: celle des «Petits Maîtres de l'École de 1830».

Voilà bien l'injustice. Nous allons à ce qui amuse, à ce qui étonne, à

ce qui scandalise un peu, au besoin. Nous allons (disons l'affreux mot

juste!) à ce qui épate... Et volontiers nous négligeons les grâces

discrètes du joli spectacle qui ne fait pas de bruit. C'est mal. Mais

l'essentiel est de pouvoir se repentir à temps; et c'est pourquoi je

vous supplie de courir chez ces «Petits Maîtres», et de ne les point

quitter trop vite, vite.

Cette exposition est, en ce moment, un des plus délicieux ornements de

Paris. J'y suis retourné l'autre matin; et il m'a paru que la saison

était particulièrement propice au spectacle délicat qui nous y est

offert. Le public élégant--mais un peu tumultueux--des vernissages a

déjà fait ses malles, ou, tout au moins, ne songe plus qu'à se sauver

vers la montagne, vers les plages, vers les «eaux» diverses qui le

sollicitent; et sur les cimaises, doucement éclairées, du Salon où règne

un silence de chapelle, les «Petits Maîtres» ont l'air de sourire au

visiteur et de le remercier: «C'est gentil à vous d'être venu...»

Arsène Alexandre a appelé cette exposition «le Salon des _Eclipsés_».

C'est vrai. Nous ne les connaissions pas, ces «Petits Maîtres»; ou nous

ne les connaissions que très mai. De trop grandes gloires, de bruyantes

célébrités nous les cachaient; ils avaient eu le malheur de venir

chanter leur discrète chanson en même temps que des ténors

considérables, dont les voix éclatantes eurent tôt fait de couvrir les

leurs. La postérité les vengera-t-elle d'une si amère mésaventure? C'est

bien possible. Il paraît qu'il ne sera plus permis, l'hiver prochain,

d'ignorer les «Petits Maîtres» et que nous allons voir triompher, dans

les ventes, ces signatures d' «éclipsés»: Baron Berchère, Brissot de

Carville, Cabat, Chavet, Cicéri, Couder. Karl Daubigny fils, Defaux,

Dédreux, Victor Dupré, Fauvelet. Fichel. Flers, Guillemin, Héreau,

Hervier, Joyant. Lambinet (qui a quarante paysages exposés!), Lavieille.

Le Poittevin, le Roux, Longuet. Jules Noël, Ouvrié, Plassan, Roqueplan,

Philippe-Rousseau, Rozier, Ville-vieille, et plus de trente autres

encore! Leur catalogue, excellemment présenté par M. Roger Miles, ne

comprend pas moins de trois cent cinquante ouvrages, dont beaucoup vous

seront des révélations véritables. Allez voir cela.

Peu de bruit; peu de monde; de petites toiles que l'oeil embrasse vite:

c'est bien l'atmosphère et le cadre d'intimité qui conviennent à

d'honnêtes gens dont la destinée fut d'ignorer la gloire et, simplement,

de travailler très bien dans le silence...

*

* *

Ce qu'il faut voir, cette semaine, après les «Petits Maîtres»? Ne

cherchez pas. C'est tout trouvé. Il faut voir la Fête nationale.

Je sais qu'une immense foule de Parisiens blasés s'enfuient de Paris, le

14 juillet. Qu'est-ce que cela prouve, sinon que le spectacle de cette

journée a cessé d'être intéressant pour eux? Qu'ils se sauvent donc;

mais qu'ils n'aillent point conseiller aux étrangers de les suivre! Ce

serait mai. Il faut avoir vu, ne fût-ce qu'une fois, le peuple de Paris

célébrer son Quatorze Juillet.

Je suis sûr qu'il le célébrera, cette année, avec une joie particulière,

et que depuis longtemps on ne l'aura vu se précipiter avec un si joli

enthousiasme à la revue de Longchamp!

Est-ce à dire que ce spectacle doive apporter aux Parisiens quelque

supplément de plaisir? une surprise quelconque? Non. Mais pour toutes

sortes de raisons (que nos coeurs connaissent et qu'il est inutile de

redire ici) l'heure est propice aux beaux spectacles militaires.

On courra donc à Longchamp, et deux tableaux, également émouvants et

pittoresques, s'y mêleront sous nos yeux; celui de l'armée qu'on

acclamera; et celui de la foule qui acclamera l'armée... Les

«cocardiers» vont vivre là d'heureuses minutes, et je crois que les

étrangers qui les auront suivis au bois de Boulogne ne s'y ennuieront

pas, comme on dit.

Mais qu'après la fête militaire du matin ces amateurs de pittoresque

parisien n'aillent point manquer la fête populaire du soir! Cette fête

est partout, et principalement dansées parties les plus populeuses et

les moins élégantes de la ville; aux boulevards extérieurs et dans ce

qu'on appelle les faubourgs. Nul protocole ne la règle; aucun programme

n'en a fixé les amusements. C'est une sorte de kermesse improvisée dans

le vacarme des orchestres de carrefours et parmi la joie d'illuminations

où la guirlande électrique, le réverbère municipal et le lampion de

marchand de vin combinent leurs effets pittoresques.

Chose curieuse: la gaieté de cette fête nocturne du Quatorze Juillet est

très différente de celle dont le Carnaval, par exemple, nous donne le

spectacle. La nécessité de s'entasser là où passeront les cortèges, la

liberté du déguisement, la liberté--odieuse!--du confetti semblent

exciter à un peu de brutalité les foules de Carnaval. On se bouscule, on

s'écrase; sous le déguisement, la plaisanterie devient vite plus

grossière, parce qu'elle est anonyme; et sous l'averse cinglante des

petites rondelles de papier multicolores, que d'hommes paisibles se

sentent devenir enragés!

Le Paris du Quatorze Juillet a une tout autre physionomie. Il nous donne

l'amusante vision d'une multitude de fêtes de familles, éparses dans les

rues... Chaque quartier s'amuse chez soi, et personne ne gêne personne.

C'est comme un immense concert de joie bruyante, mais honnête, et à la

protection de laquelle semble paternellement concourir l'autorité

publique. On dirait--et cela est touchant--que durant toute cette soirée

du Quatorze Juillet le droit de s'amuser est, aux yeux de la police

elle-même, un droit très sérieux et qu'il convient que chacun respecte.

Le soir du Quatorze Juillet, il y a de petites rues, à Paris, où les

familles dînent sur le trottoir et rendent aux passants la circulation

très difficile. La police sourit, et laisse faire. Elle est pour ceux

qui «font la fête» contre ceux qui ne la font pas; et si quelque

voiture, au carrefour où s'érige le petit kiosque à musique, s'avance

menaçante vers les couples qui s'agitent en cadence sur la chaussée, la

police tire son bâton blanc et ordonne que la voiture s'arrête, aussi

longtemps que durera la valse ou le quadrille: la police est, le soir du

Quatorze Juillet, contre ceux qui ne dansent pas,--pour ceux qui

dansent.

Amis étrangers, je vous en prie, ne nous quittez pas lundi prochain!

L'Illustration, No. 3672, 12 Juillet 1913 · 第 23 / 38 题