LES OUVRIERS DANS LA MAISON

Pourquoi donc, suis-je content ce matin. D'où sort ce je ne sais quoi

d'inattendu, de vif et d'apaisé que je remarque en moi? Je cherche, sans

inquiétude. Je me tâte en dedans. Puis, n'ayant rien senti ni vu de ce

côté, je regarde à l'extérieur, j'écoute... Il fait beau, le ciel est

lumineux, tout rayonne... Mais ce n'est pourtant pas cela seul qui

m'éveille et me satisfait... Et voilà qu'après une minute d'attente et

d'observation, le bruit, pas très éloigné, d'un marteau, vers la

buanderie, frappe mon oreille. En même temps m'arrive à toute vitesse,

du fond de la cour, le cri blanc de la pierre grattée, comme

martyrisée,... et presque aussitôt, de la bouche d'une fenêtre voisine,

grande ouverte, s'échappe et se dandine à, travers l'espace l'air à

pampilles du _Toréador..._

J'ai compris maintenant pourquoi j'étais ce matin, sans en découvrir

tout de suite la cause, heureux de vivre, et «de me trouver là». J'ai

reconnu, sans les voir, le menuisier, le maçon et le peintre. _Il y a

des ouvriers dans la maison._

*

* *

Ne souriez pas. Ne vous écartez pas d'être de mon avis. Donnez-moi le

temps de m'expliquer, de vous développer ma sensation si gentille avant

d'en extraire un peu de sentiment.

Il y a deux sortes d'ouvriers: ceux de la ville et ceux de la campagne.

Les premiers, sauf exception, sont presque tous un sujet d'effroi. Dire

à Paris: «_J'ai des ouvriers à la maison_» équivaut à constater, en la

déplorant, une irrémédiable catastrophe. Tandis qu'au contraire, ici,

aux champs, penser: «_J'ai des ouvriers à la maison_», ne déclanche

qu'une impression agréable, gaie, plutôt ravigotante. Pourquoi? C'est

qu'ils n'offrent entre eux aucune ressemblance, et qu'autant les

premiers font peur, autant les seconds rassurent. Entendons-nous bien

toutefois. Les ouvriers que je veux dire et pour lesquels je plaide une

cause déjà gagnée ne sont pas ces hommes quelconques, verra on ne sait

d'où, ramassés au hasard de l'embauchage et fournissant en quelque sorte

un travail impersonnel et anonyme... non, les ouvriers que j'aime et que

j'estime, que je désigne à la considération et à la sympathie; sont les

ouvriers _du pays_, connus réputés, dont le nom est familier, mieux que

des régionaux, ceux de la ville, du village, du lieu même, d'en face,

les ouvriers d'un caractère natal, qui n'ont jamais bougé de l'endroit

où ils opèrent depuis leur jeunesse, où ils ont appris le peu, le peu

qui est immense, et qu'ils savent. Parlez-moi de ceux-là... Ils sont des

types traditionnels, des exemplaires parfaits d'artisans provinciaux,

des modèles accomplis de travailleurs français, perpétuant avec

simplicité, conscience et dignité, l'exercice du métier qui est le leur,

à la place même où les a situés leur naissance et les a préparés

l'existence toute pareille de leurs pères et de leurs grands-pères

qu'ils ne font, manuellement et socialement, que continuer.

*

* *

En voici trois, que j'emploie depuis des années, et qui sont la preuve

vivante de mon affirmation.

Le _menuisier_. Solide, équilibré, râblé, bien portant, paisible et

robuste, attentif et réfléchi, parlant peu, écoutant beaucoup, plutôt

sérieux et d'apparence timide, c'est un homme qui possède à fond tout ce

qui concerne sa partie. Ebéniste aussi, charpentier au besoin, il

connaît le bois et il en fait ce qu'il veut. D'une égalité d'humeur et

de labeur que rien n'entame il apporte à toutes les différentes

besognes, simples ou compliquées, la même somme d'effort tranquille et

continu. Il n'a jamais l'air de se fatiguer ni de s'ennuyer. Il ignore

l'impatience et la nervosité. Il est aussi régulier qu'une mécanique et

il n'en fournit pas l'ouvrage morne et insignifiant. Il met dans son

travail, il y fait passer l'expression de son désir et de sa volonté, ce

rien qui attache aux choses un peu de personnalité et par quoi le

résultat, au lieu d'être fade et froid, garde et montre une moitié de

l'intelligence et de la peine qu'il a coûtées.

Et le _maçon_ n'est pas moins intéressant, moins digne d'être pris comme

exemple. Mince et vif, alerte, avec des yeux d'oiseau, blond brûlé,

musclé, souple et dégourdi en tout, il a l'air fantassin, gymnaste et

chasseur à pied. On le sent rompu aux exercices du corps. Il suffit de

le voir marcher et faire dix pas, l'allure dégagée, le rein bien

balancé, pour imaginer comme il se trouve à son aise sur la planche

élastique d'un échafaudage. Il manie ainsi qu'un joujou une échelle de 8

mètres et porte une lourde pierre sur son épaule droite aussi aisément

qu'un petit paquet. Vous pouvez vous fier à lui pour ce qui rentre dans

son état. Il a du coup d'oeil et de la main, et bien qu'il ait recours,

aussi souvent qu'il le faut, au compas, à l'équerre et au fil à plomb,

il pourrait à la rigueur s'en passer. Il travaille pendant des heures,

au plein soleil du mois d'août, par 40 degrés, sans mouiller sa chemise,

car il est sec et pointu comme une pioche. Il a l'endurance sobre et

tenace, toutes les qualités d'un petit soldat d'Afrique. Il est toujours

en train, toujours d'attaque, et son ouvrage est sans reproche.

Avec le _peintre_ je me trouve aussi, tout de suite, en assurance de

sympathie. Très grand, les cheveux longs et noirs, grave de regard et de

manières, il a dans la silhouette quelque chose de romantique, cet

indéfinissable cachet qui signe l'artiste. Il pourrait arborer un

feutre. La fréquentation des couleurs, l'habitude d'observer les tons,

de chercher la nuance, d'admirer et d'étudier les tableaux, d'en faire

aussi soi-même, à ses loisirs, et d'un sentiment très juste, tout cela

crée chez le peintre une atmosphère intellectuelle particulière. Il est

évident que le ciel rentre plus dans ses ordinaires préoccupations que

dans celles du menuisier et du maçon. Il travaille avec le secours et

l'enorgueillissement de la lumière. Tout en faisant «chanter» les murs

et les plafonds dont il étend les couches, avec le geste de la caresse,

il se laisse aller à chanter lui-même par un besoin naturel... c'est sa

façon de rêver et de mettre de la mélodie dans son travail, qui ne

réclame pas, comme celui du toucheur de pierre et de bois, une exacte et

sévère contiguïté. Il est pour ainsi dire impossible «d'envoyer»

_Carmen_ en taillant à coups de ciseau un bloc de granit ou en montant

une armoire lingère de chêne plein.

*

* *

Tels quels, et si sommairement que je vous les aie esquissés, vous ne

pouvez vous faire une idée de ce dont, à eux trois, sont capables ces

fins _ouvriers_, en prenant le mot, dont ils n'ont pas l'étroitesse de

rougir, dans sa plus haute et favorable expression, dans son sens

générique, ainsi qu'on l'entendait au dix-septième siècle et que

l'employait La Bruyère. Ouvrier: celui qui fait un ouvrage, une chose

réussie, «une petite oeuvre» de ses mains et de son intelligence,

parfaitement adaptée à sa destination.

Aussi, est-ce un plaisir véritable que de s'approcher de leur travail et

de s'y mêler, ne serait-ce que par la cordialité muette de la présence.

Regarder travailler les ouvriers... Dès le jeune âge on y prend goût,

par instinct, sans se rendre compte encore, des difficultés et du mérite

dont on est le spectateur ignorant. Mais plus tard, quand on sait, que

l'on apprécie... peu de distractions sont à ce point amusantes et

soutenues. Qui de nous, maintes fois, n'est resté longtemps à côté d'un

de ces braves gens qui faisait sa besogne et allait son train sans

s'occuper du monde, comme s'il était tout seul?... Et cependant il ne

peut jamais arriver à oublier totalement que nous sommes là. Notre

curiosité, notre intérêt lui sont le plus efficace des stimulants. Il

s'applique donc et se surpasse. On est émerveillé de suivre le manège de

ses mains, aptes à tant de choses, de ses doigts épais et forts, d'une

adresse et d'une habileté auxquelles semblait s'opposer leur grosseur,

et qui savent se plier aux plus délicates exigences. De cet humble et de

ce modeste on apprend mille petits secrets, et aussi la lenteur

obstinée, la patience animale, l'inusable esprit de suite. Ce temps que

nous croyons perdre en flânant auprès de lui, nous le gagnons. Paresse

laborieuse et féconde. Nous retirons de notre récréation le plus

instructif des divertissements. Nous prenons une leçon de choses

incessante, toujours neuve. Le travail de l'ouvrier joue pour nous le

rôle d'un reconstituant moral, et quand nous l'avons bien observé, que

nous avons bien regardé _comment il fait_, c'est d'un coeur plus battant

et avec meilleur entrain que nous allons à notre tour travailler,--sans

qu'il nous regarde. Mais cependant il ne reste pas, même à distance,

absolument éloigné de notre effort. Dans un arrêt de l'esprit, à une

brève suspension de séance, entre deux idées ou deux mots, le rabot qui

ronfle... la pierre taquinée, la voix heureuse du ténor, invisible

«rossignol des murailles», viennent à titre d'encouragement nous

rappeler çà et là _qu'il y a des ouvriers... des ouvriers dans la

maison._

Et pas beaucoup... deux ou trois seulement. La bonne mesure pour

bricoler. Davantage serait trop.

L'Illustration, No. 3672, 12 Juillet 1913 · 第 5 / 38 题