LES ÉTHIOPIENNES,
ou
THÉAGÈNES ET CHARICLÉE
Roman écrit en grec par HÉLIODORE.
TRADUCTION NOUVELLE ET EXACTE,
AVEC DES NOTES.
Par N. QUENNEVILLE,
Membre de plusieurs Sociétés Littéraires,
et Professeur de Langue Grecque,
A PARIS,
Chez BERTRANDET, Impr.-Libr. rue de
Sorbonne, No. 384.
Et chez l'Auteur, rue du Faubourg S. Antoine,
N°. 164, près la Barrière du Trône.
AN XI.
[Illustration: _Tu vois ceci, s'il ne m'a pas servi toi seul as retenu
mon bras.--Dessins: Huot--Sculp.: Lorieux]
σωΦροσύ νην δἄσκεῖν, ἀισχρῶν δἔργων ἀπεκέσθαι μὴ μιμου
κακότητα, δίκῃ δἄπά λειψον ἀμύναν
PHOCY
Cultivez la sagesse, abstenez-vous des choses honteuses;
n'imitez pas les méchans; laissez à la justice divine le
soin de vous venger.
Cet Ouvrage se trouve aussi à Avignon, chez BERTRANDET, Impr.-Libr.
Place de l'Horloge.
A
JEAN-NICOLAS-MARIE
DEGUERLE,
Membre de la Société libre des Sciences, Lettres et Arts de Paris, de
celle des Belles-Lettres de la même ville; de l'Athénée de Toulouse; de
l'Académie de Caen; de la Société d'Emulation d'Anvers; de celle des
Sciences, d'Agriculture et Arts de Châlons-sur-Marne, etc. Professeur
d'Eloquence et de Poësie au Prytanée de St.-Cyr.
* * * * *
_En achevant ma Traduction_ des Amours de Théagènes et de Chariclée,
_je me disois: «A qui dédierai-je cette copie française d'un roman
moral, écrit en grec par Héliodore, que ses traducteurs, depuis Amiot,
semblent avoir pris à tâche de défigurer?» La lecture de vos piquans
opuscules a fixé mon incertitude; et c'est sous vos auspices que je
publie mon Ouvrage. Acceptez, je vous prie, cet hommage désintéressé.
C'est l'estime et l'amitié qui l'offrent au Philosophe aimable, au
Savant sans pédantisme, au Poëte sans vanité._
QUENNEVILLE.
PRÉFACE.
Jamais Peuple n'a mieux mérité du genre humain que les Grecs; j'en
excepte les Lacédémoniens, pour qui la société fit tout, et qui ne
firent rien pour elle. Si les Grecs n'ont pas trouvé les élémens de
la civilisation; s'ils les ont reçus des Egyptiens, avec les premiers
principes des lois; en un mot, si l'édifice de la société n'est pas
leur ouvrage, au moins ne peut-on leur refuser la gloire de l'avoir
consolidé, affermi, embelli, et de lui avoir donné cette majesté
imposante, qui étonne l'œil du philosophe et de l'observateur.
Ce sont les Grecs qui nous ont transmis tous ces arts, enfans du génie
et de l'imagination, que le ciel a donnés aux hommes pour soulever, de
tems en tems, le poids des maux qui pèsent sur eux, pour cicatriser les
plaies profondes que la fureur et la rage des révolutions laissent
au fond des cœurs. La Grèce a été le berceau de la sculpture et de la
peinture. Le génie, qui conduit aujourd'hui le pinceau des David et
des Guérin, inspiroit les Appelles et les Zeuxis, il y a deux mille
ans. C'est dans la Grèce que la poésie fit entendre ses accens les
plus tendres et les plus mâles. C'est dans la Grèce que l'éloquence
régna avec le plus d'autorité, comme dans son empire naturel. C'est
dans la Grèce que la philosophie commença à scruter les merveilles de
la nature. Ce fut à Athènes que Socrates fit descendre la morale du
ciel, pour instruire les hommes de leurs devoirs envers la divinité,
envers la patrie et envers eux-mêmes; Socrates, qui éleva la raison
humaine au plus haut degré de perfection où elle puisse parvenir,
sans le secours de la révélation. Cet art même, qui ne s'occupe qu'à
maintenir ou à troubler la paix du monde, à calculer la force des
empires, à peser les intérêts et les ressources des nations; cet art,
qui semble ne devoir se perfectionner que par une longue suite de
siècles, la politique, opéra peut-être ses plus grands prodiges du tems
des Thémistocles, des Périclès, des Alcibiades, des Démosthènes et des
Philippe. C'est aux Grecs que nous sommes redevables de toutes ces
connoissances, qui mettent presque autant de distance entre un homme
et un autre homme, que la nature en a mis entre l'homme et la brute.
La Grèce, en un mot, me semble pouvoir être comparée à un vaste foyer,
dont les flammes ont éclairé une partie du monde, dont la lumière
s'est affaiblie pendant quelque tems, quoiqu'il ne cessât pas de
briller, jusqu'à ce que la chute de Constantinople fît jaillir quelques
étincelles de ce foyer en Italie, d'où elles pénétrèrent dans toute
l'Europe, et dissipèrent la nuit obscure, dont l'avoient enveloppée
des nuées de barbares, descendus des glaces du nord.
Nul peuple ne posséda, comme les Grecs, les dons du génie et de
l'imagination; mais ce n'étoit point une imagination gigantesque
et atrabilaire, qui se plût au milieu des ruines, des cavernes et
des tombeaux; une imagination, qui n'aimât à peindre que des objets
hideux, horribles, dégoûtans, qui s'entourât d'ombres funèbres, de
spectres lugubres, une imagination dont les productions monstrueuses
tendissent à écraser l'ame du lecteur sous le poids de l'appareil le
plus épouvantable; c'étoit, au contraire, une imagination riante et
enjouée, qui ne se plaisoit qu'à peindre les beautés de la nature,
qui ne s'environnoit que d'objets agréables, qui répandoit même sur
les plus hideux un coloris effrayant, sans être horrible. C'est
cette imagination, qui nous a fait de l'enfer même une peinture
qui touche, qui remue l'ame, qui la pénètre d'effroi, sans la faire
frissonner d'horreur. C'étoit cette imagination qui, par ses prestiges
enchanteurs, avoit peuplé les campagnes, les bois, les vallons, les
fleuves de divinités fantastiques, en assignant à chacune des fonctions
particulières.
Ici, sur la cîme d'une colline, résidoit le chœur des neuf Muses,
présidé par Apollon, dont les concerts mélodieux charmoient les
habitans de l'Olympe. Plus loin, un fleuve, appuyé sur son urne,
versoit des eaux qui, tantôt unies et tranquilles, portoient dans les
campagnes la fertilité et l'abondance; tantôt soulevées et en fureur,
servoient de ministres à la vengeance du Dieu. Dans les vallons,
des faunes, des satyres pétulans couroient après les nymphes qui se
déroboient à leurs embrassemens. Dans ce bois, couloit une source
argentée, où Diane, couverte de sueur et de poussière, venoit se
baigner avec ses nymphes, au retour de la chasse. Dans cette île, le
noir et infatigable Dieu du feu, avec ses laborieux Cyclopes, forgeoit
les foudres de Jupiter. Au retour des zéphyrs, Flore, couverte d'une
robe brillante des couleurs les plus vives, se promenoit au milieu des
prairies émaillées de fleurs; bientôt Pomone, couronnée de fruits,
parcouroit les campagnes et les vergers, promettant aux hommes une
récolte abondante; sur les côteaux couverts de vignes, Bacchus,
environné de son cortège, ivre de joie et de vin, montroit aux hommes
charmés ce doux nectar, qui alloit les consoler de tous leurs travaux
et de toutes leurs fatigues. Enfin l'imagination des Grecs avoit
transformé la nature entière en un vaste temple, qu'elle avoit rempli
de divinités de différentes espèces, auxquelles elle avoit donné nos
passions, nos désirs, nos joies, nos chagrins, nos douleurs, qu'elle
avoit chargées du soin de veiller aux différentes occupations des
hommes, et de protéger les diverses classes de la société.
Les Grecs, qui étoient doués d'une imagination si riche et si
brillante, qui nous ont transmis les aventures galantes de leurs
divinités, qui ont excellé dans tous les genres de littérature, les
Grecs semblent n'avoir point connu, ou du moins n'avoir point cultivé
le genre le plus analogue à leur qualité dominante; ils ne nous ont
point laissé de romans; car on ne doit pas ranger la Cyropédie dans
la classe des romans. Il n'est peut-être pas inutile d'examiner ici
les causes qui ont fait négliger un genre qui, chez les modernes, est
devenu une mine inépuisable, que le génie, la médiocrité et la sottise
ont exploité et exploitent encore avec une ardeur infatigable.
Les beaux siècles de la Grèce datent de l'expulsion des Pisistratides.
L'aurore de la liberté d'Athènes, fut pour tous les Grecs l'aurore de
la gloire. La destruction de la tyrannie, la naissance de la liberté,
allumèrent dans tous les cœurs une fermentation, qui n'attendoit qu'une
occasion pour étonner l'univers par des prodiges inouis. L'ambition
des rois de Perse la fit bientôt naître. Ils menacent Athènes de la
remettre dans les fers. La haine des tyrans se transforme en fureur,
en rage; chaque Grec devient un héros. Toutes les parties de la Grèce,
qui n'ont pas subi le joug des barbares, ou ne se sont point alliées
avec eux, deviennent un camp, ou plutôt une école d'héroïsme[1]. Cette
lutte terrible se termine glorieusement pour les Grecs. Les barbares,
effrayés, dispersés, battus, fuient honteusement, laissant couvertes
des lauriers de la victoire, des contrées, qu'ils avoient couvertes de
la multitude de leurs soldats.
A ce siècle, qu'on peut appeler le siècle des héros, succéda le siècle
des beaux-arts et des lettres. La Grèce, qui n'avoit retenti dans l'un
que de cris de guerre et de victoire, ne retentit dans l'autre que des
éloges donnés aux grands hommes, qui avoient répandu si généreusement
leur sang pour la patrie et pour la liberté. La Grèce, remplie
auparavant de guerriers, le fut alors d'orateurs, de poëtes, qui tous
consacrèrent leurs veilles et leurs talens à célébrer les exploits du
siècle précédent, et à entretenir dans tous les cœurs cet amour de la
liberté et cette haine pour la tyrannie.
Ce concert de louanges, en nourrissant dans les cœurs des Grecs une
aversion insurmontable pour les barbares, nourrit en même-tems l'amour
du bien public. La Grèce présenta alors l'image d'une famille heureuse,
au bien de laquelle chaque membre concourt de toutes ses forces; et
cette union si rare dura tant que les barbares parurent redoutables.
Mais, bientôt l'ambition secoua les brandons de la discorde parmi les
différens peuples de la Grèce. Des guerres s'allumèrent entre eux.
Des intérêts qui, jusque-là, avoient été communs, furent divisés. Un
esprit d'égoïsme, s'il m'est permis de me servir de ce terme, s'empara
des principales villes. Les haines se multiplièrent; et toutes ces
petites animosités, pour être concentrées dans un cercle plus étroit,
n'en furent pas moins ardentes: elles donnèrent même un nouveau degré
d'énergie au patriotisme. Chacun s'attacha plus fortement à son
gouvernement. Plus l'ennemi étoit près, plus ces liens se fortifioient,
plus aussi il fut aisé aux talens et à l'intrigue de s'élever. Comme
c'étoit la multitude qui distribuoit les emplois et les dignités, on
s'attacha à gagner la faveur de la multitude.
Un des plus sûrs moyens d'y réussir, étoit le talent de la parole. Un
nouveau champ fut ouvert au génie. L'homme qui put espérer parvenir à
enlever les suffrages du peuple par son éloquence, put prétendre à la
même considération, aux mêmes récompenses, que l'homme qui repoussoit
les ennemis de l'état, qui sauvoit la patrie. L'orateur marcha
l'égal du guerrier; bientôt même il en effaça le crédit. Le pouvoir
de Démosthènes ne fut contrebalancé que par celui d'un orateur. Un
citoyen ne se sentoit-il pas né pour les armes? il se livroit à l'étude
de l'éloquence, essayoit ses talens devant les tribunaux, s'acquéroit
des amis, se faisoit des partisans en défendant la vie, l'honneur ou
la fortune de ses concitoyens. Bientôt il paroissoit à la tribune aux
harangues. Là, une carrière plus vaste s'ouvroit à ses regards. Les
sujets les plus graves exerçoient sa plume. Il discutoit les intérêts
les plus importans de l'état, les guerres, les traités de paix et
d'alliance. Dans ces assemblées, tout se faisoit par les orateurs:
c'étoient les orateurs que l'on envoyoit en ambassade, qui décidoient
de la perception des impôts, qui présentoient des plans de finance;
ils disposoient des charges et des emplois. Les généraux finirent par
n'être plus que leurs créatures. Ils exerçoient un pouvoir d'autant
plus grand, qu'il étoit en raison de leurs talens; d'autant plus
durable, qu'ils en avoient toujours l'instrument avec eux; d'autant
plus sûr, qu'il étoit fondé sur le plaisir même. Tous les motifs se
réunissoient donc pour lancer tous ceux qui étoient doués du talent de
la parole, dans une carrière, à l'extrémité de laquelle les attendoient
des récompenses, proportionnées aux efforts qu'ils faisoient pour la
parcourir avec distinction. Aussi nulle contrée n'a été plus féconde en
orateurs que la Grèce, et nulle ville de la Grèce n'en a plus produit
que la ville d'Athènes, appelée, avec raison, par Justin, _le temple
des lettres et de l'éloquence._
Ceux qui, comme Isocrates, n'avoient ni assez de force dans l'ame
pour braver les cris d'une multitude agitée, ni assez de vigueur dans
les poumons pour se faire entendre d'un grand nombre d'auditeurs,
rassemblent autour d'eux un certain nombre de jeunes gens, qu'ils
formoient au grand art de parler, ou, dans le silence du cabinet,
composoient des discours sur différens sujets, les adressoient à
leurs concitoyens, ou à quelques personnages illustres; et, s'ils ne
parvenoient point aux dignités, au moins parvenoient-ils à se procurer
une existence honorable et aisée: de-là cette foule de rhéteurs, de
sophistes, qui peuploient les différentes villes de la Grèce. Si
Héliodore eût vécu du tems de Périclès ou de Démosthènes, il nous eût
laissé, au lieu d'un beau roman, quelques harangues, quelques points de
morale ou de politique, revêtus des grâces de son génie, écrits avec
toute la pureté des beaux jours de la Grèce.
Le théâtre présentoit encore un autre chemin à la fortune et à la
célébrité. La représentation d'une des pièces de Sophocle lui valut
la préfecture de Samos. Le nom d'Aristophanes étoit parvenu jusqu'aux
oreilles du roi de Perse. Les poëtes dramatiques jouoient avec les
orateurs, le premier rôle dans l'état. On parloit autant à Athènes de
l'Auteur des Nuées, que de Cléon[2]. On voit donc que l'éloquence et
la poésie se partageoient l'empire de la littérature; et les autres
genres, qui ne pouvoient illustrer ceux qui les auroient cultivés,
étoient entièrement négligés.
Quels motifs auroient donc pu déterminer un homme de génie à imaginer
des faits, à raconter des évènemens controuvés, à rassembler, à lier
entre elles des catastrophes feintes, tandis que les évènemens du
siècle précédent, tandis que tout ce qui se passoit sous ses yeux,
tandis que les discussions philosophiques qu'il entendoit autour de
lui, lui présentoient une matière si riche et si féconde; tandis que
le gouvernement sous lequel il vivoit, les choses qui frappoient
continuellement ses sens, devoient fixer ses regards sur des objets
d'une toute autre importance; tandis que l'impulsion qu'il avoit reçue,
pour ainsi-dire, dès son berceau, les principes dans lesquels il avoit
été nourri; tout, en un mot, devoit le porter d'un autre côté.
Mais, me dira-t-on, ceux qui, sans avoir ces talens transcendans qui
élèvent un écrivain au premier rang, n'en étoient pas moins possédés
de la démangeaison d'écrire, pouvoient exercer leurs demi-talens à
composer des romans, comme nous voyons parmi nous des écrivassiers sans
nombre nous inonder de leurs brochures ridicules; où le bon sens et la
raison trébuchent à chaque page: heureux encore quand la morale n'est
pas outragée, quand la religion n'est pas attaquée!
Je conviens que les Grecs n'étoient pas moins que nous tourmentés de
la passion d'écrire; qu'Athènes n'étoit pas moins que Paris, féconde
en grands hommes d'un jour, aussi jaloux de faire parler d'eux,
qu'incapables de produire rien de bon. Mais, avant l'imprimerie, les
lumières et les sottises n'étoient pas aussi répandues, qu'elles le
sont aujourd'hui. Il n'étoit pas aussi aisé, qu'il l'est aujourd'hui,
de se faire admirer et de se faire honnir. On n'ennuyoit pas, et on
n'amusoit pas à si bon marché. Faire des livres n'étoit pas un état.
On ne se disoit pas homme de lettres, comme on se dit cordonnier
ou menuisier. On ne spéculoit pas sur les productions d'un génie
qu'on n'avoit pas. Il falloit de la fortune pour se composer une
bibliothèque, même d'un petit nombre de volumes[3]. Pour publier un
ouvrage, on n'avoit que la voie de la transcription. Les frais en
étoient énormes. Le dernier exemplaire étoit aussi cher que le premier.
Quel débit pouvoit donc avoir un roman, qui ne pouvoit être composé que
par un écrivain médiocre?
On ne doutera pas, je crois, de la validité de ces raisons, si on fait
attention que tous les écrits qui nous restent des beaux siècles de la
Grèce, ont été composé; par des hommes d'un talent distingué, et ne
roulent que sur des sujets de morale, de politique ou de philosophie,
et que tous les romanciers grecs ont vécu dans un tems où la Grèce
n'avoit plus d'existence politique, où elle étoit asservie aux
Romains, où le gouvernement ne pouvoit plus communiquer aux esprits
cette chaleur, cet enthousiasme, qui avoient animé les Grecs des
siècles passés, et ne présentoit plus aux esprits supérieurs les motifs
d'encouragement qu'ils avoient eus dans les âges antérieurs.
Je vais actuellement parler d'Héliodore et de son ouvrage. Ce qui doit
nous prévenir beaucoup en sa faveur, c'est que l'Auteur d'Iphigénie
l'apprit par cœur. En effet, une lecture réfléchie des Ethiopiennes,
fait appercevoir quelques traits de ressemblance entre Racine et
Héliodore. Tous deux ont célébré l'amour, mais l'amour chaste et
honnête. La lecture de l'épisode d'Arsace et de Démœnète n'a pas été
inutile au poëte, qui nous a crayonné les feux de Roxane et de Phèdre.
On trouve même dans Iphigénie des traits empruntés des Ethiopiennes, et
quelquefois Agamemnon parle le langage d'Hydaspe.
Héliodore naquit à Emèse, ville de Phénicie: son père s'appeloit
Théodose. Les uns prétendent qu'il fut évêque de Tricca en Thessalie,
et qu'il fut déposé dans un Concile, parce qu'il ne voulut pas
désavouer son ouvrage. D'autres prétendent qu'il n'étoit pas même
Chrétien; et ils se fondent sur ce qu'il se dit lui-même de la race du
Soleil. S'il falloit adopter une de ces deux opinions, j'embrasserois
la dernière, non pas parce qu'Héliodore se dit de la race du Soleil,
mais parce qu'il ne me paroît pas vraisemblable qu'un prélat de la
primitive Eglise eût employé ses talens à composer un roman, consacré à
célébrer une passion, que ne devoient pas connoître les hommes de son
état, contre laquelle ils devoient s'élever avec force, pour prémunir
les cœurs contre ses atteintes, bien loin de les inviter à s'y livrer
parla peinture des charmes qu'on y goûte. Voilà tout ce que nous
savons sur sa personne. Les écrivains ne nous apprennent rien de sa
vie. Vécut-il dans l'opulence ou la médiocrité; jouit-il pendant sa vie
de l'estime de ses concitoyens; ne fut-il point en butte aux traits
de l'envie et de la calomnie? c'est ce que nous ignorons entièrement.
Quant à son caractère, à son génie, c'est dans son ouvrage, je crois,
qu'il faut le chercher.
Son histoire Ethiopienne peut-elle être regardée comme un poëme écrit
en prose, ou ne doit-elle être regardée que comme un roman? Pour ceux
qui pensent qu'il ne peut y avoir de poëme épique écrit en prose; que
la versification et le merveilleux sont des qualités essentielles au
poëme épique, la difficulté est levée. Héliodore n'est qu'un romancier;
et je ne crois pas qu'il puisse être autre chose pour ceux qui sont
d'un avis opposé. Qu'est-ce, en effet, qu'un poëme épique? c'est le
récit d'une action grande, sublime et merveilleuse. Il faut que les
acteurs brillent de tout l'éclat qui éblouit les hommes, dignités,
puissance, vertus; il faut que leurs défauts même portent l'empreinte
de la grandeur et de l'héroïsme; d'où suit, je crois, la nécessité
qu'un poëme épique soit écrit en vers. Puisque c'est la plus sublime
conception de l'esprit humain, il doit aussi réunir tout ce que le
langage humain a de plus noble et de plus élevé. Il suffit de lire
l'histoire d'Héliodore, pour voir qu'elle n'a rien de tout cela; et
qu'en supposant qu'un poëme épique pût être écrit en prose, elle
ne seroit même à cette sorte de poëme, que ce que Beverley est aux
tragédies. Nous mettons donc les Ethiopiennes dans la classe des
romans; et ce n'est que comme roman que nous allons l'examiner.
Héliodore, comme romancier, n'a peut-être pas moins de mérite qu'Homère
comme poëte. Comme lui, il a servi de modèle à tous ceux qui ont
travaillé depuis dans le même genre. Dans son ouvrage se trouvent tous
les moyens que les romanciers ont employés pour intéresser, toucher,
émouvoir le lecteur. Songes, oracles, surprises, reconnoissance,
caverne, brigands, pirates, magie, évocations, talisman merveilleux,
échanges de coupes empoisonnées, enlèvemens, prodiges et catastrophes
extraordinaires, traverses de tout genre, malheurs de toute espèce, en
un mot, tous ces moyens, tous ces ressorts, si connus, si usés de nos
jours, mais alors nouveaux, se rencontrent dans les Ethiopiennes. Ce
qui établit le mérite d'Héliodore d'une manière incontestable, aussi
bien que celui d'Homère, c'est que, de même qu'Homère n'a été surpassé,
à peine même égalé par aucun des poëtes venus après lui, qui même n'ont
approché de la perfection, qu'autant qu'ils ont approché d'Homère; de
même aussi les Romanciers purs n'ont été estimables, qu'autant qu'ils
ont approché d'Héliodore. Je ne parle pas ici de la nouvelle Héloïse,
de Clarisse, de Paméla: ce ne sont pas des ouvrages du même genre.
Les Ethiopiennes me semblent admirables sous plusieurs points de
vue: tout y est bien lié; les épisodes sont amenés sans effort et
naturellement; la série des évènemens se développe avec beaucoup
d'art; en un mot, l'ouvrage forme un ensemble dont toutes les
parties sont bien unies, bien adaptées les unes avec les autres, et
forment un édifice régulier. Le style est nombreux, coulant, riche
en métaphores, quelquefois recherché, annonçant quelquefois de la
prétention au bel-esprit; les réflexions sont sages, judicieuses et
naturelles; les discours sont éloquens, quoiqu'on n'y trouve point de
ces traits sublimes, de ces élans du génie, qui étonnent le lecteur et
ravissent son admiration; ils sont animés d'une douce chaleur qui y
règne d'un bout à l'autre. On a reproché à Héliodore, et avec raison,
d'aimer l'antithèse, de s'appesantir trop sur la même pensée, de ne
l'abandonner qu'après l'avoir retournée de tous les côtés.
On lui a reproché encore, comme à Homère, mais avec plus de raison
qu'à Homère, d'être entré dans des détails trop bas et trop puériles.
Homère, écrivant plusieurs siècles avant lui, dans un tems où la
civilisation n'avoit pas fait de grands progrès, ne pouvoit pas manquer
d'intéresser par ces détails, qui ne sont que l'histoire des mœurs de
ces tems reculés. Bien loin de blâmer ces détails dans Homère, je suis
presque fâché qu'il n'en ait pas mis davantage. Mais dans Héliodore,
comme ces détails ne peuvent avoir le piquant que l'antiquité donne
à ceux d'Homère, ils ne font que ralentir la marche de l'action, et
distraire l'attention du lecteur. Mais par combien de beautés ne
rachète-t-il pas ces défauts!
Ses descriptions sont magnifiques et pompeuses: elles brillent des
couleurs les plus vives, nuancées avec un art et une délicatesse dignes
de la magie du pinceau des Delille et des Laharpe. Tout ce qu'il décrit
est si bien présenté, que le lecteur, trompé par les prestiges de son
éloquence, croit voir et entendre tout ce qu'il raconte. On m'accusera
peut-être de partager l'enthousiasme des Traducteurs; mais Héliodore me
semble égaler, dans cette partie, les Ecrivains anciens et modernes: je
n'en excepte pas même Fenélon.
Il a une connoissance profonde du cœur humain, et de tous les ressorts
qui le remuent le plus puissamment; et il sait habilement en faire
usage: mais il excelle à peindre cette passion, à laquelle son
ouvrage est consacré tout entier. Nul n'a mieux que lui développé le
désordre d'un cœur, où s'allument les premiers feux de l'amour; nul
n'en a décrit les progrès avec plus de finesse; nul n'en a peint les
transports et les fureurs avec plus de force et d'énergie: quel art,
quelle justesse, quel feu dans l'épisode de Démœnète et d'Arsace!
Jamais situation ne fut plus délicate que celle de Théagènes dans le
palais d'Arsace, livré à la passion forcenée, à la fureur, à la rage
d'une femme toute-puissante, qui ne connoît de loi que sa volonté et
ses caprices, qui ne met aucun frein à ses désirs, accoutumée à ne
trouver aucune résistance, à être flattée, satisfaite à l'instant
dans ses fantaisies les plus bizarres et les plus monstrueuses. Le
combat est terrible: c'est la passion la plus ardente, entourée de
tout l'éclat et de tout le faste du trône, qui sème les pièges de la
séduction et de la vanité sous les pas de la chasteté et de la vertu.
C'est la fureur armée de tout l'appareil de la puissance, qui déploie
ce qu'elle a de plus terrible et de plus effrayant, pour triompher de
la foiblesse et de l'innocence. Promesses, menaces, caresses, tout est
employé; mais tout est inutile, jusqu'aux mauvais traitemens, jusqu'aux
déchiremens des tortures. Théagènes est sourd à tout; il oppose à tout
une fermeté inébranlable; il ne pense qu'à Chariclée; il ne voit que
Chariclée. L'ame du lecteur est dans les transes les plus cruelles. Il
voit le tombeau ouvert sous les pas de Théagènes et de Chariclée, et
prêt à les engloutir; il ne voit aucun moyen de les tirer de l'abîme où
ils sont descendus. C'est là que l'art d'Héliodore me paroît sur-tout
admirable. Comme il oppose une passion à une autre! comme il se sert de
la jalousie, de la vanité, de l'amour d'un subalterne, pour arracher
son héros des mains d'Arsace! Quelle leçon pour les grands!
Cet épisode me paroît encore intéressant sous un autre rapport. J'y
vois une image des intrigues qui agitoient la cour de Suse; j'y vois
un abrégé de la vie privée des rois de Perse.
Si nous passons ensuite à l'examen de la morale, on verra que jamais
livre ne mérita mieux l'épigraphe qu'il porte. Depuis le commencement
jusqu'à la fin, on peut le regarder comme un cours de morale en
action. Les principes de vertu qu'il contient d'un bout à l'autre, se
gravent d'autant mieux dans l'ame, qu'ils sont donnés sans faste, sans
prétention; qu'ils sont dégagés de toute la morgue philosophique, et du
pédantisme de l'école.
Théagènes et Chariclée ont commis une faute grave; l'un, en enlevant
son amante, l'autre, en s'enfuyant de chez Chariclès, qui lui avoit
tenu lieu de père, qui l'aimoit avec toute la tendresse d'un père. Il
est bien vrai qu'il vouloit contraindre l'inclination de celle qu'il
appeloit sa fille; que Chariclée semble ne suivre que la volonté des
dieux et la voix des oracles; que, malgré l'irrégularité d'une pareille
démarche, elle demeure inébranlable dans ses principes de pudeur et
de vertu. L'Auteur cependant, par tous les malheurs qu'elle éprouve
avec Théagènes, n'en a pas moins voulu donner une leçon aux jeunes
gens qui se laissent emporter par la fougue de leurs passions, qui se
dérobent au joug d'une autorité sacrée, qu'il ne leur est jamais permis
de méconnoître, sous quelque prétexte que ce soit. Cette longue suite
de calamités qu'elle éprouve, n'est que la punition de sa fuite de
la maison de son bienfaiteur. Mais comme son cœur n'en est pas moins
pur, que sa conduite n'en est pas moins irréprochable, et, qu'excepté
ce moment, sa vie n'est qu'un enchaînement de vertus, elle échappe à
toutes les traverses par lesquelles elle passe, arrive dans sa patrie,
et monte sur le trône de ses ancêtres. C'est ainsi qu'Héliodore, dès
le commencement de son ouvrage, apprend à la jeunesse à ne jamais
manquer aux auteurs de ses jours, à ne jamais violer les lois sacrées
de la reconnoissance.
Dans tout le cours de l'ouvrage, les exemples, aussi propres à former
le cœur des jeunes gens, se rencontrent à chaque page. Ici, une esclave
perfide, teinte du sang de sa maîtresse, expie ses méchancetés et ses
noirceurs de la manière la plus extraordinaire, puisque l'épée qui
lui perce le sein n'étoit point dirigée contre elle: là, un frère
ambitieux, qui, par ses cabales et ses sourdes intrigues, est venu à
bout de dépouiller son frère, et de se mettre à sa place, dépouillé à
son tour ignominieusement, à la vue de ses concitoyens, et par son père
lui-même, apprend aux hommes à ne pas sacrifier les liens du sang à
leur ambition, à ne pas chercher à s'élever sur les ruines de qui que
ce soit, et sur-tout sur celles d un frère. Plus loin, une Cybèle,
victime de ses propres attentats, nous montre que nous ne devons pas
nous rendre les ministres des plaisirs des autres; que nous ne devons
pas conjurer la perte de la vertu pour servir le crime. Une princesse,
placée par son rang et sa naissance sur la partie la plus apparente
du théâtre du monde, plongée dans les plaisirs de la débauche,
périssant de ses propres mains, Théagènes et Chariclée échappant à
la mort, contre toute espérance, nous font voir que le vice et les
passions déréglées n'ont point de plus grand ennemi qu'elles-mêmes;
que l'innocence et la vertu peuvent braver le crime armé de la
toute-puissance. Il n'est pas inutile de remarquer que le coupable
périt toujours à côté de l'innocent, et que la même catastrophe est en
même-tems un exemple de la vengeance du ciel, et de la protection qu'il
accorde à la vertu opprimée.
Ce qui me paroît admirable dans Héliodore, c'est la sagesse avec
laquelle il observe les caractères et garde les convenances. Chez
lui, chaque acteur parle le langage de son âge, de son rang et de ses
passions. Théagènes, toujours amant, mais amant honnête, parle et
agit d'après la passion qui le domine. Vaincu par l'amour, comme le
dit Héliodore, mais vainqueur du plaisir, il respecte sa maîtresse.
Jamais sa passion, quelque violente qu'elle soit, ne lui fait oublier
la sainteté de ses sermens. Chariclée, toujours brûlée des mêmes feux
que Théagènes, n'en demeure pas moins inviolablement attachée aux lois
de la vertu et de l'honneur: elle est prête à sacrifier sa vie à son
amant, et son amant à sa vertu. Quelle idée ne nous donne-t-elle pas
de sa pudeur, lorsqu'enlevée de chez elle pendant la nuit, tremblante,
étourdie, auprès de Théagènes et de Calasiris, elle saisit parla robe
celui-ci, qui veut l'abandonner un instant avec Théagènes, et l'oblige
à faire jurer son amant, en présence des dieux, de la respecter,
jusqu'à ce que des nœuds légitimes les unissent l'un à l'autre? Toutes
les figures de rhétorique, ramassées pour louer la pudeur de Chariclée,
ne vaudroient pas ce seul trait. C'est ainsi que peignent les Anciens,
par des actions, et non par des paroles; c'est ainsi qu'Héliodore
nous fait connoître la noblesse des sentimens de Théagènes, en nous
le montrant rappelant à Thyamis, sous les murs de Memphis, que c'est
son frère qu'il va combattre, beaucoup mieux qu'il n'auroit pu le
faire en deux ou trois pages, dans lesquelles il auroit épuisé toutes
les richesses de son imagination et de sa langue. En un mot, ces deux
caractères me paroissent deux chefs-d'œuvre d'art, d'intelligence et de
connoissance du cœur humain.
Je ne parlerai pas des autres personnages: il en est un cependant
qui me paroît frappant; c'est celui de Calasiris. Toujours inspiré,
toujours en prières, il ne parle qu'au nom du ciel, et n'agit que pour
suivre la voix des oracles. Sans doute, il falloit des motifs bien
puissans pour déterminer Chariclée à se laisser enlever; il falloit
lui persuader que sa passion étoit d'accord avec la volonté des dieux;
qu'en suivant son amant, elle retournoit dans les bras de sa mère, pour
faire moins contraster cette démarche avec cette retenue extrême, cette
sage réserve dont elle use envers Théagènes. Héliodore s'est habilement
servi de Calasiris pour cela; cependant il me semble que l'Egyptien
trompe Chariclès trop aisément. Celui-ci joue un rôle méprisable; le
rôle de la bonhomie la plus ridicule, de la simplicité la plus sotte,
de la crédulité la plus aveugle: il n'y a pas de vieux tuteur de
comédie, de vieux Cassandre, qui donne aussi grossièrement que lui dans
tous les pièges qu'on lui tend.
Héliodore me paroît d'autant moins excusable de l'avoir ainsi avili,
qu'il lui donne une très-grande envie de marier Chariclée avec son
neveu Alcamènes; et ce désir devroit le mettre sur ses gardes. Quand
il a été présenter son neveu à Chariclée, la réception étrange qu'elle
leur fait, ne lui dessille pas encore les yeux. Sa confiance en
Calasiris est toujours la même. Il écoute avec la même bonhomie tout ce
que l'Egyptien lui débite, et y ajoute foi avec la même crédulité.
Quoi qu'il en soit, le rôle de Calasiris me paroît ici mériter
l'attention du lecteur. Ses rêveries sur les enchantemens, ses
discussions sur les apparitions des dieux, ne peuvent-elles pas nous
apprendre à quelles espèces d'études se livroient ces fameux prêtres
d'Egypte? Son air mystérieux et réservé, son ton sententieux et
dogmatique, les invocations qu'il fait sur Chariclée, tout ce qu'il
débite sur sa science, sur ses vastes connoissances qui embrassent
l'avenir, n'est-il pas une espèce de représentation des ruses, des
moyens qu'employoient les prêtres pour tromper la multitude, éterniser
leur crédit, et régner ainsi à l'ombre de la divinité, entre laquelle
et le peuple ils se mettoient toujours? Seroit-ce aller trop loin
que de dire qu'Héliodore a voulu, dans la personne de Calasiris,
ridiculiser les piètres d'Egypte en dévoilant leurs petits secrets?
et, dans cette hypothèse, ceux qui prétendent qu'il étoit chrétien,
trouveroient peut-être des raisons pour étayer leur sentiment.
Il est encore un autre reproche qu'on peut faire à Héliodore, c'est
d'avoir rempli son ouvrage de songes et d'oracles. Sans prétendre
le justifier entièrement, je crois devoir observer qu'avant de le
condamner, il faut se transporter au tems dont il parle; il faut se
souvenir que les songes, les oracles avoient une grande influence sur
toutes les actions, les entreprises, les démarches des Anciens, qui ne
regardoient pas toujours leurs rêves comme des rêves, mais comme des
espèces de révélations. Le sage Socrate lui-même rêve dans le Criton.
Ce fut un rêve qui eut l'honneur de déterminer Xerxès à précipiter
l'Asie sur l'Europe. Les songes, les oracles sont à-peu-près dans les
auteurs anciens, ce que sont dans les modernes les reconnoissances,
les billets, les lettres, et ces autres petits moyens si fréquemment
employés; et le reproche fait à Héliodore, tombe sur beaucoup
d'écrivains modernes, et notamment sur Voltaire.
On eût peut-être désiré une traduction en vers de ces oracles, d'un
hymne qui se trouve au commencement du troisième livre, et de quelques
citations d'Homère. Je l'avois faite; mais en la relisant elle m'a
paru si mauvaise, que je l'ai brûlée, pour y substituer une traduction
en prose, qui m'a paru plus supportable, et de plus réunir l'avantage
d'une plus grande fidélité et d'une plus grande exactitude.
C'est par la traduction d'Héliodore, que le célèbre Amyot débuta
dans la carrière des belles-lettres. Cet ouvrage, qui jouit encore
aujourd'hui des suffrages des savans, comme tout ce qui est sorti de
la plume d'Amyot, valut à son auteur l'abbaye de Bellozane. Quel que
soit le mérite de cet écrivain, il faut convenir que les changemens
introduits dans la langue française, rendent ses ouvrages difficiles
à entendre au commun des lecteurs, et qu'ils ne sont lus que par les
savans.
Montlyard en donna une, dont le seul mérite, dit-on, est d'avoir des
estampes scandaleuses. L'auteur me paroît bien coupable d'avoir outragé
les yeux de la chasteté dans un ouvrage où les lois de la pudeur sont
si scrupuleusement observées.
Malnoury en donna une autre, qui mourut en naissant: puisse la mienne
ne pas avoir le même sort!
Une autre fut imprimée à Amsterdam, en 1727, en deux volumes in-12:
elle est, dit-on, assez bonne, mais inexacte.
J'en ai une anonyme sous les yeux, qui fait partie de la collection
des Romans grecs, réimprimée en l'an 4: je soupçonne que c'est celle
d'Amsterdam. Elle n'a pas le mérite de l'élégance, et encore moins
celui de l'exactitude. L'Auteur a ajouté, a retranché à sa fantaisie;
il a habillé Héliodore à la moderne. La multitude de contre-sens dont
sa traduction est remplie, fait même douter qu'il ait entendu la langue
de son auteur. Je ne parle point des traductions étrangères que je ne
connois point.
Il ne me reste plus qu'à parler de la mienne. J'ai recherché, avant
tout, l'exactitude, persuadé qu'elle est le premier mérite d'un
Traducteur.
Il en est d'une traduction comme de la copie d'un tableau, qui ne
mérite d'être regardée qu'autant qu'elle donne aux personnages les
mêmes traits, les mêmes nuances, la même grandeur, les mêmes attitudes;
qu'elle les place dans les mêmes positions respectives, qu'elle les
colorie des mêmes teintes, qu'elle observe bien les mêmes proportions:
de même la traduction d'un auteur quelconque, et sur-tout d'un auteur
ancien, doit rendre, avec toute la fidélité possible, les traits, la
physionomie et la couleur de l'original. Tel a été le premier but que
je me suis proposé: il ne faut donc pas s'attendre à trouver dans
mon ouvrage un style paré de toutes les fleurs de la rhétorique. Un
Gueroult, un Deguerle, auroient sans doute trouvé le secret d'allier
l'exactitude la plus scrupuleuse avec les charmes du style; auroient
rendu Héliodore avec cette pompe, cette majesté, cette force et cette
précision qu'on admire dans la traduction de Pline et dans les essais
sur Pétrone. Mais s'il n'y avoit que les hommes d'un talent supérieur
qui se mêlassent d'écrire, plus des trois quarts des Imprimeurs et des
Libraires n'auroient pas d'autre parti à prendre que de briser leurs
presses et fermer leurs boutiques.
Quoi qu'il en soit, je me croirai bien payé de mes peines, si le
Public juge que je lui ai fait connoître un auteur qui ne l'étoit pas.
Car la traduction anonyme dont je parle n'est pas même une imitation
d'Héliodore, bien loin d'être une traduction. Si mon travail a quelque
mérite, la gloire en appartient à cet illustre corps, dont la perte
a été si vivement regrettée des amis des lettres et de l'antiquité,
et sera peut-être encore long-tems sentie. Mais elle appartient plus
particulièrement à M. Bergeron, ancien principal du Collège de
Lisieux, qui me reçut dans sa maison à l'âge de dix ans, dans lequel
je trouvai un père, qui suppléa au défaut de fortune dans mes parens.
Puissé-je me voir un jour en état de lui témoigner ma reconnoissance
pour l'inestimable bienfait de l'éducation, que j'en ai reçu!
[1] Rien, selon moi, ne prouve mieux quel étoit l'enthousiasme des
Grecs pour la gloire militaire, qu'un mot de Thémistocle. On lui
demandoit lequel des deux, d'Homère ou d'Achille, il aimeroit le
mieux être: _Il vaudroit autant_, répondit-il, _me demander lequel
des deux j'aimerois le mieux, ou d'être couronné aux jeux olympiques,
ou de proclamer les noms des Athlètes couronnés._ Cette réponse, dans
la bouche d'un homme tel que Thémistocle, qui ne devoit pas être
insensible aux beautés de l'Iliade, dont la lecture avoit probablement
beaucoup contribué à allumer en lui cette ardeur martiale qu'il sut
communiquer à tous les Grecs; cette réponse doit nous rendre un peu
plus circonspects dans les jugemens que nous portons sur tout ce que
nous lisons dans les historiens de l'antiquité.
Quelques paroles, échappées au hasard, valent quelquefois mieux qu'un
livre entier, pour nous faire connoître le caractère d'un homme,
l'esprit d'une nation, d'un gouvernement. Le mot d'Alexandre: _Si je
n'étois pas Alexandre, je voudrois être Diogènes;_ ce mot, qui n'est
que l'expression de la passion la plus effrénée de faire parler de soi
plutôt que l'expression de la véritable passion de la gloire, me paroît
plus propre à nous donner une juste idée du caractère de ce prince, que
tout ce que peuvent en dire les historiens. Le lecteur intelligent,
qui a bien entendu ce mot, n'est plus étonné de voir le vainqueur de
Darius se précipiter seul dans la ville des Oxydraques, au milieu des
bataillons ennemis; s'écrier, sur le bord de l'Océan: _Je voudrois
qu'il y eût un autre univers pour le conquérir;_ se faire gloire
de vider la coupe d'Hercule: ce qui prouve, ce me semble, combien
cette observation est vraie, c'est le cri que fit entendre le même
conquérant, dans une circonstance périlleuse: _O Athéniens! qu'il m'en
coûte pour me faire louer de vous!_
C'est ainsi que la réponse suivante d'un membre de comité
révolutionnaire, servira mieux, que tous les détails possibles, à
nous faire connoître l'esprit qui animoit tous ces petits tyrans, à
qui on avoit assigné une portion de Paris pour la tourmenter, et qui,
dans leur petit empire, se disputant d'inhumanité et de barbarie,
remplissoient leur mission avec un zéle rare et une ardeur infatigable.
On avoit dénoncé à un comité révolutionnaire, un jeune homme, accusé
_d'avoir tenu des propos liberticides._ En effet, il s'étoit expliqué
sur la convention d'une manière énergique, mais un peu triviale.
Après avoir pris la précaution de lui retirer son couteau, comme s'il
eût été digne de siéger dans un comité révolutionnaire, après avoir
posté à ses côtés deux intrépides _sans-culottes,_ l'interrogatoire
commença. On lui fit mille questions sur sa naissance, sur sa famille.
Il avoit beau protester qu'il n'étoit que le fils d'un charpentier, on
n'en vouloit rien croire. On lui demanda ce qu'il pensoit de _Marat_
et de la mort du _tyran._ Enfin, on en vint au fait; il avoua son
crime sans balancer. A l'instant on détache les _patriotes_ C... et
L... pour faire perquisition chez lui. On ne trouve rien de suspect;
quelques livres grecs, cependant, fixèrent les regards des deux
honorables membres, qui crurent, non pas lire, mais appercevoir, dans
la singularité des caractères et les sinuosités de leurs liaisons, _les
ramifications d'un vaste complot tendant à rétablir la royauté._ Ce qui
ne contribua pas peu à les tranquilliser, ce fut la forme antique, la
couleur enfumée des volumes, qui annonçoient une existence antérieure à
celle de la nouvelle liberté.
Cependant, quelques amis du malheureux jeune homme, à la nouvelle
de son _arrestation,_ se présentent au moment où l'on dresse le
procès-verbal de la visite. Ils demandent qu'on le leur laisse,
promettant de le représenter quand on le redemandera. Le _patriote_
L... interroge un d'eux. Connois-tu le c. Q...--Oui, je le connois,
et depuis dix ans; c'est un galant homme.--Est-ce un bon patriote?
n'est-ce point un aristocrate?--Je crois qu'il ne se mêle guère de
politique; mais, ce dont je suis sûr, c'est que c'est un parfait
honnête homme.--Tais-toi; laisse-là tes honnêtes-gens: si nous n'avions
que d'honnêtes-gens, la république n'existeroit pas deux jours. Il n'y
a rien à ajouter à une profession de foi aussi authentique. D'après
cette réponse, on pourra, ou plutôt on ne pourra pas, se faire une idée
de l'audace et de l'effronterie d'un gouvernement, qui armoit d'une
portion de son immense puissance, des subalternes aussi impudens et
aussi stupides tout ensemble. Que de bénédictions ne devons-nous pas à
l'homme qui a muselé de pareilles tigres, les a repoussés dans leurs
affreux repaires, d'où ils n'auroient jamais dû sortir pour le bien de
la société, et l'honneur de l'espèce humaine!
[2] Cléon, homme vain, emporté, sans talent, comme sans naissance, dont
toute l'éloquence consistoit dans des déclamations fougueuses, dans des
gestes forcenés. Du reste il auroit probablement joué un rôle parmi
nous du tems des Marat, Hébert, Chaumette, Robespierre et compagnie;
car il n'avoit pas le tact moins fin qu'eux en fait de liberté. Il
se présenta un jour dans l'assemblée du peuple, une hache à la main,
menaçant de casser la tête à quiconque ne seroit pas de son avis.
[3] Platon paya trois petits traités de Philolaüs cent mines (neuf
mille francs). Après la mort de Speusippe, disciple de Platon, Aristote
acheta ses livres, qui étoient en petit nombre, trois talens (seize
mille deux cents francs).
LES ÉTHIOPIENNES.
LIVRE PREMIER.
SOMMAIRE.
_Des brigands arrivent au bord de la mer. Description du spectacle qui
s'offre à leurs jeux. Ils prennent la fuite à la vue dune autre troupe
de brigands. Ceux-ci emmènent Théogènes et Chariclée. Description
des Bucolies. La garde de Théagènes et de Chariclée est confiée à
Cnémon. Histoire de Cnémon. Passion de Démœnète pour Cnémon. Perfidie
de Thisbé. Cnémon accusé de parricide et condamné à l'exil. Mort de
Démœnète. Songe de Thyamis. Son discours aux Bucoles. Chariclée
promet sa main à Thyamis. Douleur de Théagènes. Les ennemis arrivent.
Chariclée conduite dans une caverne. Thyamis exhorte les Bucoles à se
défendre avec courage. Combat terrible. Thyamis est pris. Les Bucolies
dévastées._
Le jour commençoit à paroître; les premiers rayons du soleil doroient
le sommet des collines, lorsque des hommes, dont l'armure annonçoit
des brigands, parurent au haut d'une montagne, qui domine l'embouchure
du Nil, qu'on appelle l'embouchure d'Hercule, s'y arrêtèrent quelques
instans, parcourant des yeux la vaste étendue des flots. La mer
n'offrant à leurs regards rien qui tentât leur cupidité, ils les
portent sur le rivage, qui leur présente le spectacle suivant.
A l'ancre flottoit un navire, dans lequel il n'y avoit personne;
mais on jugeoit, même de loin, qu'il étoit extrêmement chargé; car
il plongeoit dans l'onde jusqu'à peu de distance du bord. Le rivage,
couvert d'hommes, les uns sans vie, les autres à demi-morts, de
membres encore palpitans, montroit qu'il venoit d'être le théâtre d'un
sanglant combat.[1] A ces affreux monumens de la fureur et de la rage,
étoient mêles les déplorables restes d'un festin malheureux, dont cette
catastrophe avoit été l'issue: des tables couvertes de viandes, des
débris de tables encore dans les mains de ces cadavres étendus sur le
rivage, prouvoient que leur fureur, dans un combat inopiné, s'en étoit
servie au lieu d'armes: ils crurent même appercevoir des hommes cachés
sous quelques-unes de ces tables. On voyoit des coupes renversées; les
unes sembloient s'échapper des mains des convives, tués en les portant
à leur bouche; d'autres avoient été lancées au lieu de traits. Surpris
par une attaque soudaine, ces coupes et tout ce qui s'étoit présenté
sous leur main, avoit servi la rage des combattans. L'un étoit frappé
d'un coup de hache, un autre atteint d'une pierre ramassée sur ce
même rivage; celui-ci avoit les membres fracassés de coups de bâton;
celui-là avoit été dévoré par les flammes: un autre étoit mort d'une
autre manière; mais la plûpart étoient percés de traits et de flèches.
C'est ainsi que la fortune, ayant allumé la rage des combats au milieu
de la joie d'un festin, réunit dans un petit espace, sous les yeux de
ces pirates égyptiens, mille objets divers, des flots de sang coulant
avec des flots de vin, des meurtres, un carnage affreux, au milieu des
plaisirs et de l'alégresse d'un repas.
Tel est le spectacle que les Egyptiens apperçoivent du haut de la
montagne; tant de victimes, sans qu'ils puissent découvrir ceux qui les
ont immolées, une victoire éclatante, un butin immense, un navire seul,
sans matelots, aussi intact que s'il eût été rempli de défenseurs,
ou en pleine paix dans un port: tous ces objets les jettent dans une
grande incertitude; mais l'appât du gain n'en réveille pas moins leur
avidité: ils descendent, résolus de faire valoir pour eux les droits
que donne la victoire. Déjà ils ne sont plus qu'à une petite distance
du vaisseau et du champ de bataille, quand un autre spectacle, plus
extraordinaire encore, vient fixer leur attention.
Sur un rocher est assise une jeune fille d'une beauté éblouissante.
Ils la prennent pour une déesse: elle est plongée dans une douleur
profonde. La majesté d'une naissance illustre brille sur toute sa
personne; une couronne de laurier lui ceint la tête: un carquois
descend le long de ses épaules; son bras gauche est appuyé sur son
arc; sa main pend négligemment; l'autre, appuyée sur sa cuisse droite,
soutient sa tête, qu'elle lève de tems en tems, cherchant des yeux un
jeune homme, étendu sur la poussière à quelque distance.