Cependant, à cette heure, le parc entier était à eux. Ils en avaient
pris possession, souverainement. Pas un coin de terre qui ne leur
appartint. C'était pour eux que le bois de roses fleurissait, que le
parterre avait des odeurs douces, alanguies, dont les bouffées les
endormaient, la nuit, par leurs fenêtres ouvertes. Le verger les
nourrissait, emplissait de fruits les jupes d'Albine, les
rafraîchissait de l'ombre musquée de ses branches, sous lesquelles
il faisait si bon déjeuner, après le lever du soleil. Dans les
prairies, ils avaient les herbes et les eaux: les herbes qui
élargissaient indéfiniment leur royaume, en déroulant sans cesse
devant eux des tapis de soie; les eaux qui étaient la meilleure de
leurs joies, leur grande pureté, leur grande innocence, le
ruissellement de fraîcheur où ils aimaient à tremper leur jeunesse.
Ils possédaient la forêt, depuis les chênes énormes que dix hommes
n'auraient pu embrasser, jusqu'aux bouleaux minces qu'un enfant
aurait cassé d'un effort; la forêt avec tous ses arbres, toute son
ombre, ses avenues, ses clairières, ses trous de verdure, inconnus
aux oiseaux eux-mêmes; la forêt dont ils disposaient à leur guise,
comme d'une tente géante, pour y abriter, à l'heure de midi, leur
tendresse née du matin. Ils régnaient partout, même sur les rochers,
sur les sources, sur ce sol terrible, aux plantes monstrueuses, qui
avait tressailli sous le poids de leurs corps, et qu'ils aimaient,
plus que les autres couches molles du jardin, pour l'étrange frisson
qu'ils y avaient goûté. Ainsi, maintenant, en face, à gauche, à
droite, ils étaient les maîtres, ils avaient conquis leur domaine,
ils marchaient au milieu d'une nature amie, qui les connaissait, les
saluant d'un rire au passage, s'offrant à leurs plaisirs, en
servante soumise. Et ils jouissaient encore du ciel, du large pan
bleu étalé au-dessus de leurs têtes; les murailles ne l'enfermaient
pas, mais il appartenait à leurs yeux, il entrait dans leur bonheur
de vivre, le jour avec son soleil triomphant, la nuit avec sa pluie
chaude d'étoiles. Il les ravissait à toutes les minutes de la
journée, changeant comme une chair vivante, plus blanc au matin
qu'une fille à son lever, doré à midi d'un désir de fécondité, pâmé
le soir dans la lassitude heureuse de ses tendresses. Jamais il
n'avait le même visage. Chaque soir, surtout, il les émerveillait, à
l'heure des adieux. Le soleil glissant à l'horizon trouvait toujours
un nouveau sourire. Parfois, il s'en allait, au milieu d'une paix
sereine, sans un nuage, noyé peu à peu dans un bain d'or. D'autres
fois, il éclatait en rayons de pourpre, il crevait sa robe de
vapeur, s'échappait en ondées de flammes qui barraient le ciel de
queues de comètes gigantesques, dont les chevelures incendiaient les
cimes des hautes futaies. Puis, c'étaient, sur des plages de sable
rouge, sur des bancs allongés de corail rose, un coucher d'astre
attendri, soufflant un à un ses rayons; ou encore un coucher
discret, derrière quelque gros nuage, drapé comme un rideau d'alcôve
de soie grise, ne montrant qu'une rougeur de veilleuse, au fond de
l'ombre croissante; ou encore un coucher passionné, des blancheurs
renversées, peu à peu saignantes sous le disque embrasé qui les
mordait, finissant par rouler avec lui derrière l'horizon, au milieu
d'un chaos de membres tordus qui s'écroulait dans de la lumière.
Les plantes seules n'avaient pas fait leur soumission. Albine et
Serge marchaient royalement dans la foule des animaux qui leur
rendaient obéissance. Lorsqu'ils traversaient le parterre, des vols
de papillons se levaient pour le plaisir de leurs yeux, les
éventaient de leurs ailes battantes, les suivaient comme le frisson
vivant du soleil, comme des fleurs envolées secouant leur parfum. Au
verger, ils se rencontraient, en haut des arbres, avec les oiseaux
gourmands; les pierrots, les pinsons, les loriots, les bouvreuils,
leur indiquaient les fruits les plus mûrs, tout cicatrisés des coups
de leur bec; et il y avait là un vacarme d'écoliers en récréation,
une gaieté turbulente de maraude, des bandes effrontées qui venaient
voler des cerises à leurs pieds, pendant qu'ils déjeunaient, à
califourchon sur les branches. Albine s'amusait plus encore dans les
prairies, à prendre les petites grenouilles vertes accroupies le
long des brins de jonc, avec leurs yeux d'or, leur douceur de bêtes
contemplatives; tandis que, à l'aide d'une paille sèche, Serge
faisait sortir les grillons de leurs trous, chatouillait le ventre
des cigales pour les engager à chanter, ramassait des insectes
bleus, des insectes roses, des insectes jaunes, qu'il promenait
ensuite sur ses manches, pareils à des boutons de saphir, de rubis
et de topaze; puis, là était la vie mystérieuse des rivières, les
poissons à dos sombre filant dans le vague de l'eau, les anguilles
devinées au trouble léger des herbes, le frai s'éparpillant au
moindre bruit comme une fumée de sable noirâtre, les mouches montées
sur de grands patins ridant la nappe morte de larges ronds argentés,
tout ce pullulement silencieux qui les retenait le long des rives
leur donnait l'envie souvent de se planter, les jambes nues, au beau
milieu du courant, pour sentir le glissement sans fin de ces
millions d'existences. D'autres jours, les jours de langueur tendre,
c'était sous les arbres de la forêt, dans l'ombre sonore, qu'ils
allaient écouter les sérénades de leurs musiciens, la flûte de
cristal des rossignols, la petite trompette argentine des mésanges,
l'accompagnement lointain des coucous; ils s'émerveillaient du vol
brusque des faisans, dont la queue mettait comme une raie de soleil
au milieu des branches; ils s'arrêtaient, souriants, laissant passer
à quelques pas une bande joueuse de jeunes chevreuils, ou des
couples de cerfs sérieux qui ralentissaient leur trot pour les
regarder. D'autres jours encore, lorsque le ciel brûlait, ils
montaient sur les roches, ils prenaient plaisir aux nuées de
sauterelles que leurs pieds faisaient lever des landes de thym, avec
le crépitement d'un brasier qui s'effare; les couleuvres déroulées
au bord des buissons roussis, les lézards allongés sur les pierres
chauffées à blanc, les suivaient d'un oeil amical; les flamants
roses, qui trempaient leurs pattes dans l'eau des sources, ne
s'envolaient pas à leur approche, rassurant par leur gravité
confiante les poules d'eau assoupies au milieu du bassin.
Cette vie du parc, Albine et Serge ne la sentaient grandir autour
d'eux que depuis le jour où ils s'étaient senti vivre eux-mêmes,
dans un baiser. Maintenant, elle les assourdissait par instants,
elle leur parlait une langue qu'ils n'entendaient pas, elle leur
adressait des sollicitations, auxquelles ils ne savaient comment
céder. C'était cette vie, toutes ces voix et ces chaleurs d'animaux,
toutes ces odeurs et ces ombres de plantes, qui les troublaient, au
point de les fâcher l'un contre l'autre. Et, cependant, ils ne
trouvaient dans le parc qu'une familiarité affectueuse. Chaque
herbe, chaque bestiole, leur devenaient des amies. Le Paradou était
une grande caresse. Avant leur venue, pendant plus de cent ans, le
soleil seul avait régné là, en maître libre, accrochant sa splendeur
à chaque branche. Le jardin, alors, ne connaissait que lui. Il le
voyait, tous les matins, sauter le mur de clôture de ses rayons
obliques, s'asseoir d'aplomb à midi sur la terre pâmée, s'en aller
le soir, à l'autre bout, en un baiser d'adieu rasant les feuillages.
Aussi le jardin n'avait-il plus honte, il accueillait Albine et
Serge, comme il avait si longtemps accueilli le soleil, en bons
enfants avec lesquels on ne se gêne pas. Les bêtes, les arbres, les
eaux, les pierres, restaient d'une extravagance adorable, parlant
tout haut, vivant tout nus, sans un secret, étalant l'effronterie
innocente, la belle tendresse des premiers jours du monde. Ce coin
de nature riait discrètement des peurs d'Albine et de Serge, il se
faisait plus attendri, déroulait sous leurs pieds ses couches de
gazon les plus molles, rapprochait les arbustes pour leur ménager
des sentiers étroits. S'il ne les avait pas encore jetés aux bras
l'un de l'autre, c'était qu'il se plaisait à promener leurs désirs,
à s'égayer de leurs baisers maladroits, sonnant sous les ombrages
comme des cris d'oiseaux courroucés. Mais eux, souffrant de la
grande volupté qui les entourait, maudissaient le jardin. L'après-
midi où Albine avait tant pleuré, à la suite de leur promenade dans
les rochers, elle avait crié au Paradou, en le sentant si vivant et
si brûlant autour d'elle:
- Si tu es notre ami, pourquoi nous désoles-tu?