Une mer de verdure, en face, à droite, à gauche, partout. Une mer
roulant sa houle de feuilles jusqu'à l'horizon, sans l'obstacle
d'une maison, d'un pan de muraille, d'une route poudreuse. Une mer
déserte, vierge, sacrée, étalant sa douceur sauvage dans l'innocence
de la solitude. Le soleil seul entrait là, se vautrait en nappe d'or
sur les prés, enfilait les allées de la course échappée de ses
rayons, laissait pendre à travers les arbres ses fins cheveux
flambants, buvait aux sources d'une lèvre blonde qui trempait l'eau
d'un frisson. Sous ce poudroiement de flammes, le grand jardin
vivait avec une extravagance de bête heureuse, lâchée au bout du
monde, loin de tout, libre de tout. C'était une débauche telle de
feuillages, une marée d'herbes si débordante, qu'il était comme
dérobé d'un bout à l'autre, inondé, noyé. Rien que des pentes
vertes, des tiges ayant des jaillissements de fontaine, des masses
moutonnantes, des rideaux de forêts hermétiquement tirés, des
manteaux de plantes grimpantes traînant à terre, des volées de
rameaux gigantesques s'abattant de tous côtés.
A peine pouvait-on, à la longue, reconnaître sous cet envahissement
formidable de la sève l'ancien dessin du Paradou. En face, dans une
sorte de cirque immense, devait se trouver le parterre, avec des
bassins effondrés, ses rampes rompues, ses escaliers déjetés, ses
statues renversées dont on apercevait les blancheurs au fond des
gazons noirs. Plus loin, derrière la ligne bleue d'une nappe d'eau,
s'étalait un fouillis d'arbres fruitiers; plus loin encore, une
haute futaie enfonçait ses dessous violâtres, rayés de lumière, une
forêt redevenue vierge, dont les cimes se mamelonnaient sans fin,
tachées du vert-jaune, du vert pâle, du vert puissant de toutes les
essences. A droite, la forêt escaladait des hauteurs, plantait des
petits bois de pins, se mourait en broussailles maigres, tandis que
des roches nues entassaient une rampe énorme, un écroulement de
montagne barrant l'horizon; des végétations ardentes y fendaient le
sol, plantes monstrueuses immobiles dans la chaleur comme des
reptiles assoupis; un filet d'argent, un éclaboussement qui
ressemblait de loin à une poussière de perles, y indiquait une chute
d'eau, la source de ces eaux calmes qui longeaient si indolemment le
parterre. A gauche enfin, la rivière coulait au milieu d'une vaste
prairie, où elle se séparait en quatre ruisseaux, dont on suivait
les caprices sous les roseaux, entre les saules, derrière les grands
arbres; à perte de vue, des pièces d'herbage élargissaient la
fraîcheur des terrains bas, un paysage lavé d'une buée bleuâtre, une
éclaircie de jour se fondant peu à peu dans le bleu verdi du
couchant. Le Paradou, le parterre, la forêt, les roches, les eaux,
les prés, tenaient toute la largeur du ciel.
- Le Paradou! balbutia Serge ouvrant les bras comme pour serrer le
jardin tout entier contre sa poitrine.
Il chancelait. Albine dut l'asseoir dans un fauteuil. Là, il resta
deux heures sans parler. Le menton sur les mains, il regardait. Par
moments, ses paupières battaient, une rougeur montait à ses joues.
Il regardait lentement, avec des étonnements profonds. C'était trop
vaste, trop complexe, trop fort.
- Je ne vois pas, je ne comprends pas, cria-t-il en tendant ses
mains à Albine, avec un geste de suprême fatigue.
La jeune fille alors s'appuya au dossier du fauteuil. Elle lui prit
la tête, le força à regarder de nouveau. Elle lui disait à demi-
voix:
- C'est à nous. Personne ne viendra. Quand tu seras guéri, nous nous
promènerons. Nous aurons de quoi marcher toute notre vie. Nous irons
où tu voudras... Où veux-tu aller?
Il souriait, il murmurait:
- Oh! pas loin le premier jour, à deux pas de la porte. Vois-tu, je
tomberais... Tiens, j'irai là, sous cet arbre, près de la fenêtre.
Elle reprit doucement:
- Veux-tu aller dans le parterre? Tu verras les buissons de roses,
les grandes fleurs qui ont tout mangé, jusqu'aux anciennes allées
qu'elles plantent de leurs bouquets... Aimes-tu mieux le verger où
je ne puis entrer qu'à plat ventre, tant les branches craquent sous
les fruits?... Nous irons plus loin encore, si tu te sens des
forces. Nous irons jusqu'à la forêt, dans des trous d'ombre, très
loin, si loin que nous coucherons dehors, lorsque la nuit viendra
nous surprendre... Ou bien, un matin, nous monterons là-haut, sur
ces rochers. Tu verras des plantes qui me font peur. Tu verras les
sources, une pluie d'eau, et nous nous amuserons à en recevoir la
poussière sur la figure... Mais si tu préfères marcher le long des
haies, au bord d'un ruisseau, il faudra prendre par les prairies. On
est bien sous les saules, le soir, au coucher du soleil. On
s'allonge dans l'herbe, on regarde les petites grenouilles vertes
sauter sur les brins de jonc.
- Non, non, dit Serge, tu me lasses, je ne veux pas voir si loin...
Je ferai deux pas. Ce sera beaucoup.
- Et moi-même, continua-t-elle, je n'ai encore pu aller partout. Il
y a bien des coins que j'ignore. Depuis des années que je me
promène, je sens des trous inconnus autour de moi, des endroits où
l'ombre doit être plus fraîche, l'herbe plus molle... Écoute, je me
suis toujours imaginé qu'il y en avait un surtout où je voudrais
vivre à jamais. Il est certainement quelque part; j'ai dû passer à
côté, ou peut-être se cache-t-il si loin, que je ne suis pas allée
jusqu'à lui, dans mes courses continuelles... N'est-ce pas? Serge,
nous le chercherons ensemble, nous y vivrons.
- Non, non, tais-toi, balbutia le jeune homme. Je ne comprends pas
ce que tu me dis. Tu me fais mourir.
Elle le laissa un instant pleurer dans ses bras, inquiète, désolée
de ne pas trouver les paroles qui devaient le calmer.
-Le Paradou n'est donc pas aussi beau que tu l'avais rêvé? demanda-
t-elle encore.
Il dégagea sa face, il répondit:
- Je ne sais plus. C'était tout petit, et voilà que ça grandit
toujours... Emporte-moi, cache-moi.
Elle le ramena à son lit, le tranquillisant comme un enfant, le
berçant d'un mensonge.
- Eh bien! non, ce n'est pas vrai, il n'y a pas de jardin. C'est une
histoire que je t'ai contée. Dors tranquille.