La route tournait entre des écroulements de rocs au milieu desquels
les paysans avaient, de loin en loin, conquis quatre ou cinq mètres
de terre crayeuse, plantée de vieux oliviers. Sous les pieds de
l'abbé, la poussière des ornières profondes avait de légers
craquements de neige. Parfois, en recevant à la face un souffle plus
chaud, il levait les yeux de son livre, cherchant d'où lui venait
cette caresse; mais son regard restait vague, perdu sans le voir,
sur l'horizon enflammé, sur les lignes tordues de cette campagne de
passion, séchée, pâmée au soleil, dans un vautrement de femme
ardente et stérile. Il rabattait son chapeau sur son front, pour
échapper aux haleines tièdes; il reprenait sa lecture, paisiblement;
tandis que sa soutane, derrière lui, soulevait une petite fumée, qui
roulait au ras du chemin.
- Bonjour, monsieur le curé, lui dit un paysan qui passa.
Des bruits de bêche, le long des pièces de terre, le sortaient
encore de son recueillement. Il tournait la tête, apercevait au
milieu des vignes de grands vieillards noueux, qui le saluaient. Les
Artaud, en plein soleil, forniquaient avec la terre, selon le mot de
Frère Archangias. C'étaient des fronts suants apparaissant derrière
les buissons, des poitrines haletantes se redressant lentement, un
effort ardent de fécondation, au milieu duquel il marchait de son
pas si calme d'ignorance. Rien de troublant ne venait jusqu'à sa
chair du grand labeur d'amour dont la splendide matinée
s'emplissait.
- Eh! Voriau, on ne mange pas le monde! cria gaiement une voix
forte, faisant taire le chien qui aboyait violemment.
L'abbé Mouret leva la tête.
- C'est vous, Fortuné, dit-il, en s'avançant au bord du champ, dans
lequel le jeune paysan travaillait. Je voulais justement vous
parler.
Fortuné avait le même âge que le prêtre. C'était un grand garçon,
l'air hardi, la peau dure déjà. Il défrichait un coin de lande
pierreuse.
- Par rapport, monsieur le curé? demanda-t-il.
- Par rapport à ce qui c'est passé entre Rosalie et vous, répondit
le prêtre.
Fortuné se mit à rire. Il devait trouver drôle qu'un curé s'occupât
d'une pareille chose.
- Dame, murmura-t-il, c'est qu'elle a bien voulu. Je ne l'ai pas
forcée... Tant pis si le père Bambousse refuse de me la donner! Vous
avez bien vu que son chien cherchait à me mordre tout à l'heure. Il
le lança contre moi.
L'abbé Mouret allait continuer, lorsque le vieil Artaud, dit
Brichet, qu'il n'avait pas vu d'abord, sortit de l'ombre d'un
buisson, derrière lequel il mangeait avec sa femme. Il était petit,
séché par l'âge, la mine humble.
- On vous aura conté des menteries, monsieur le curé, s'écria-t-il.
L'enfant est tout prêt à épouser la Rosalie... Ces jeunesses sont
allées ensemble. Ce n'est la faute de personne. Il y en a d'autres
qui ont fait comme eux et qui n'en ont pas moins bien vécu pour
cela... L'affaire ne dépend pas de nous. Il faut parler à Bambousse.
C'est lui qui nous méprise, à cause de son argent.
- Oui, nous sommes trop pauvres, gémit la mère Brichet, une grande
femme pleurnicheuse, qui se leva à son tour. Nous n'avons que ce
bout de champ, où le diable fait grêler les cailloux, bien sûr. Il
ne nous donne pas du pain... Sans vous, monsieur le curé, la vie ne
serait pas possible.
La mère Brichet était la seule dévote du village. Quand elle avait
communié, elle rôdait autour de la cure, sachant que la Teuse lui
gardait toujours une paire de pains de la dernière cuisson. Parfois
même, elle emportait un lapin ou une poule, que lui donnait Désirée.
- Ce sont de continuels scandales, reprit le prêtre. Il faut que ce
mariage ait lieu au plus tôt.
- Mais tout de suite, quand les autres voudront, dit la vieille
femme, très inquiète sur les cadeaux qu'elle recevait. N'est-ce pas?
Brichet, ce n'est pas nous qui serons assez mauvais chrétiens pour
contrarier monsieur le curé.
Fortuné ricanait.
- Moi, je suis tout prêt, déclara-t-il, et la Rosalie aussi... Je
l'ai vue hier, derrière le moulin. Nous ne sommes pas fâchés, au
contraire. Nous sommes restés ensemble, à rire...
L'abbé Mouret l'interrompit:
- C'est bien. Je vais parler à Bambousse. Il est là, aux Olivettes,
je crois.
Le prêtre s'éloignait, lorsque la mère Brichet lui demanda ce
qu'était devenu son cadet Vincent, parti depuis le matin pour aller
servir la messe. C'était un galopin qui avait bien besoin des
conseils de monsieur le curé. Et elle accompagna le prêtre pendant
une centaine de pas, se plaignant de sa misère, des pommes de terre
qui manquaient, du froid qui avait gelé les oliviers, des chaleurs
qui menaçaient de brûler les maigres récoltes. Elle le quitta, en
lui affirmant que son fils Fortuné récitait ses prières, matin et
soir.
Voriau, maintenant, devançait l'abbé Mouret. Brusquement, à un
tournant de la route, il se lança dans les terres. L'abbé dut
prendre un petit sentier qui montait sur un coteau. Il était aux
Olivettes, le quartier le plus fertile du pays, où le maire de la
commune, Artaud, dit Bambousse, possédait plusieurs champs de blé,
des oliviers et des vignes. Cependant, le chien s'était jeté dans
les jupes d'une grande fille brune, qui eut un beau rire, en
apercevant le prêtre.
- Est-ce que votre père est là, Rosalie? lui demanda ce dernier.
- Là, tout contre, dit-elle, étendant la main, sans cesser de
sourire.
Puis, quittant le coin du champ qu'elle sarclait, elle marcha devant
lui. Sa grossesse, peu avancée, s'indiquait seulement dans un léger
renflement des hanches. Elle avait le dandinement puissant des
fortes travailleuses, nu-tête au soleil, la nuque roussie, avec des
cheveux noirs plantés comme des crins. Ses mains, verdies, sentaient
les herbes qu'elle arrachait.
- Père, cria-t-elle, voici monsieur le curé qui vous demande.
Et elle ne s'en retourna pas, effrontée, gardant son rire sournois
de bête impudique. Bambousse, gras, suant, la face ronde, lâcha sa
besogne pour venir gaiement à la rencontre de l'abbé.
- Je jurerais que vous voulez me parler des réparations de l'église,
dit-il, en tapant ses mains pleines de terre. Eh bien! non, monsieur
le curé, ce n'est pas possible. La commune n'a pas le sou... Si le
bon Dieu fournit le plâtre et les tuiles, nous fournirons les
maçons.
Cette plaisanterie de paysan incrédule le fit éclater d'un rire
énorme. Il se frappa sur les cuisses, toussa, faillit étrangler.
- Ce n'est pas pour l'église que je suis venu, répondit l'abbé
Mouret. Je voulais vous parler de votre fille Rosalie...
- Rosalie? qu'est-ce qu'elle vous a donc fait? demanda Bambousse, en
clignant les yeux.
La paysanne regardait le jeune prêtre avec hardiesse, allant de ses
mains blanches à son cou de fille, jouissant, cherchant à le faire
devenir tout rose. Mais lui, crûment, la face paisible, comme
parlant d'une chose qu'il ne sentait point:
- Vous savez ce que je veux dire, père Bambousse. Elle est grosse,
il faut la marier.
- Ah! c'est pour ça, murmura le vieux, de son air goguenard. Merci
de la commission, monsieur le curé. Ce sont les Brichet qui vous
envoient, n'est-ce pas? La mère Brichet va à la messe, et vous lui
donnez un coup de main pour caser son fils; ça se comprend... Mais
moi, je n'entre pas là dedans. L'affaire ne me va pas. Voilà tout.
Le prêtre surpris, lui expliqua qu'il fallait couper court au
scandale, qu'il devait pardonner à Fortuné, puisque celui-ci voulait
bien réparer sa faute, enfin que l'honneur de sa fille exigeait un
prompt mariage.
- Ta, ta, ta, reprit Bambousse en branlant la tête, que de paroles!
Je garde ma fille, entendez-vous. Tout ça ne me regarde pas... Un
gueux, ce Fortuné. Pas deux liards. Ce serait commode si, pour
épouser une jeune fille, il suffisait d'aller avec elle. Dame! entre
jeunesses, on verrait des noces matin et soir... Dieu merci! je ne
suis pas en peine de Rosalie: on sait ce qui lui est arrivé: ça ne
la rend ni bancale, ni bossue, et elle se mariera avec qui elle
voudra dans le pays.
- Mais son enfant? interrompit le prêtre.
- L'enfant? il n'est pas là, n'est-ce pas? Il n'y sera peut-être
jamais... Si elle fait le petit, nous verrons.
Rosalie, voyant comment tournait la démarche du curé, crut devoir
s'enfoncer les poings dans les yeux en geignant. Elle se laissa même
tomber par terre, montrant ses bas bleus qui lui montaient au-dessus
des genoux.
- Tu vas te taire, chienne! cria le père devenu furieux.
Et il la traita ignoblement, avec des mots crus, qui la faisaient
rire en-dessous, sous ses poings fermés.
- Si je te trouve avec ton mâle, je vous attache ensemble, je vous
amène comme ça devant le monde... Tu ne veux pas te taire? Attends,
coquine!
Il ramassa une motte de terre, qu'il lui jeta violemment, à quatre
pas. La motte s'écrasa sur son chignon, glissant dans son cou, la
couvrant de poussière. Étourdie, elle se leva d'un bond, se sauva,
la tête entre les mains pour se garantir. Mais Bambousse eut le
temps de l'atteindre encore avec deux autres mottes: l'une ne fit
que lui effleurer l'épaule gauche; l'autre lui arriva en pleine
échine, si rudement, qu'elle tomba sur les genoux.
- Bambousse! s'écria le prêtre, en lui arrachant une poignée de
cailloux, qu'il venait de prendre.
- Laissez donc! monsieur le curé, dit le paysan. C'était de la terre
molle. J'aurais dû lui jeter ces cailloux... On voit bien que vous
ne connaissez pas les filles. Elles sont joliment dures. Je
tremperais celle-là au fond de notre puits, je lui casserais les os
à coups de trique, qu'elle n'en irait pas moins à ses saletés! Mais
je la guette, et si je la surprends!... Enfin, elles sont toutes
comme cela.
Il se consolait. Il but un coup de vin, à une grande bouteille
plate, garnie de sparterie, qui chauffait sur la terre ardente. Et,
retrouvant son gros rire:
- Si j'avais un verre, monsieur le curé, je vous en offrirais de bon
coeur.
- Alors, demanda de nouveau le prêtre, ce mariage?...
- Non, ça ne peut pas se faire, on rirait de moi... Rosalie est
gaillarde. Elle vaut un homme, voyez-vous. Je serai obligé de louer
un garçon, le jour où elle s'en ira... On reparlera de la chose,
après la vendange. Et puis, je ne veux pas être volé. Donnant,
donnant, n'est-ce pas?
Le prêtre resta encore là une grande demi-heure à prêcher Bambousse,
à lui parler de Dieu, à lui donner toutes les raisons que la
situation comportait. Le vieux s'était remis à la besogne; il
haussait les épaules, plaisantait, s'entêtant davantage. Il finit
par crier:
- Enfin, si vous me demandiez un sac de blé, vous me donneriez de
l'argent... Pourquoi voulez-vous que je laisse aller ma fille contre
rien!
L'abbé Mouret, découragé, s'en alla. Comme il descendait le sentier,
il aperçut Rosalie se roulant sous un olivier avec Voriau, qui lui
léchait la figure, ce qui la faisait rire. Elle disait au chien:
- Tu me chatouilles, grande bête. Finis donc!
Puis, quand elle vit le prêtre, elle fit mine de rougir, elle ramena
ses vêtements, les poings de nouveau dans les yeux. Lui, chercha à
la consoler, en lui promettant de tenter de nouveaux efforts auprès
de son père. Et il ajouta qu'en attendant, elle devait obéir, cesser
tout rapport avec Fortuné, ne pas aggraver son péché davantage.
- Oh! maintenant, murmura-t-elle en souriant de son air effronté, il
n'y a plus de risque, puisque ça y est.
Il ne comprit pas, il lui peignit l'enfer, où brûlent les vilaines
femmes. Puis, il la quitta, ayant fait son devoir, repris par cette
sérénité qui lui permettait de passer sans un trouble au milieu des
ordures de la chair.