IX

Saniel ne devait revenir qu'assez tard dans l'après-midi. Quand il

rentra, en ouvrant la porte avec sa clef, comme toujours, il fut surpris

de ne pas voir sa femme accourir au devant de lui pour l'embrasser.

--Elle travaille, se dit-il, elle ne m'a pas entendu.

Il passa dans le salon, convaincu qu'il allait la trouver devant son

chevalet: mais il ne la vit point et le chevalet lui-même n'était plus à

sa place habituelle, ni là, ni autre part, d'ailleurs.

Il frappa à la porte de la chambre de madame Cormier, on ne répondit

pas; ayant frappé plus fort et attendu un moment, il entra; la chambre

était vide plus de lit, plus de meubles, personne.

Il regarda autour de lui, stupéfait, puis, revenant vivement dans le

vestibule, il appela:

--Philis!... Philis!

On ne répondit pas: il courut à la cuisine, personne; il vint dans son

cabinet, personne non plus mais comme il regardait autour de lui, la

lettre de Philis, placée sur son bureau, lui sauta au coeur; il se jeta

dessus, et d'une main tremblante l'ouvrit:

«Je suis partie pour ne plus revenir. Mon désespoir et mon dégoût de la

vie sont tels, que sans ma mère et sans le pauvre être qui est là-bas,

je me serais tuée; mais malgré l'horreur de ma situation, il m'a fallu

réfléchir, et je n'ai pas voulu aggraver par une faiblesse le mal qui

s'est fait autour de moi. Ma mère n'est plus jeune, elle est malade et

elle a cruellement souffert; non seulement je lui dois d'adoucir sa

vieillesse par ma présence, par le soutien matériel et moral que je puis

lui donner, mais il faut qu'elle garde la confiance que je suis là pour

la remplacer et ouvrir mes bras à son fils, à mon frère. C'est bien le

moins que je puisse faire pour eux de l'attendre courageusement; et si

pesante, si terrible, si effroyable que soit désormais ma vie, je la

supporterai pour que le malheureux, le paria que le sort implacable a

terrassé, trouve en revenant, un foyer, une maison, une amie. Ce sera là

mon unique but, ma raison d'être, et afin de me sauver des lâchetés, de

la lassitude, ma pensée ira toujours en avant vers l'heure où me sera

rendu celui dont je veux faire mon enfant et que mon amour doit sauver

et guérir. Je sais que de longues années me séparent de ce jour, et que

mon coeur brisé ne pourra jamais, avant qu'il se lève, avoir un moment

de repos; mais j'emploierai ce temps à travailler pour lui, pour

le frère, pour l'enfant, pour l'être chéri qui m'arrivera vieilli,

désespéré, et je veux qu'il puisse croire encore à quelque chose de bon,

qu'il n'imagine pas que tout est injuste et infâme dans ce monde, car

il me reviendra accablé par vingt ans de honte, de honte dégradante,

imméritée. Comment les aura-t-il supportés, ces vingt ans? Quels

efforts ne me faudra-t-il pas faire pour lui prouver qu'il ne doit pas

s'abandonner à la désespérance, et que la vie offre parfois le remède,

la compassion aux plus profondes, aux plus injustes douleurs humaines!

Comment lui faire croire cela? Comment amener son pauvre coeur fermé

à la confiance, à l'épanchement, aux pleurs qui seuls pourront le

soulager? Enfin Dieu qui m'a tant éprouvée, viendra sans doute à mon

aide et m'inspirera les paroles consolatrices, me montrera le chemin à

suivre et me donnera la force de la persévérance; n'ai-je pas déjà à le

bénir d'être seule au monde en dehors de la maman et du frère, de ceux

qui ne me trahiront pas? Je n'ai point d'enfants de mes entrailles, et

je suis sauvée de la terreur de voir une âme grandir pour le mal, une

intelligence m'échapper et aller vers l'infamie ou le déshonneur. Je me

retire donc comme je suis venue: pauvre fille j'étais, pauvre femme

je m'en vais. J'ai repris les vêtements et les objets personnels que

j'avais apportés dans le logis commun, aucun de ceux acquis de l'argent

commun, et je vous interdis de rien changer à ma volonté en ce qui

touche cette question matérielle, pas plus qu'à ma résolution de vous

fuir. Rien ne peut plus nous réunir jamais; rien ne nous réunira, aucune

considération, aucune nécessité. Je repousse le passé, ce passé coupable

dont la responsabilité pèse si lourdement sur ma conscience, et je

voudrais perdre la mémoire d'un temps détesté. Il me serait impossible

d'accepter la lutte, ni des supplications s'il vous convenait d'en

faire. J'ai tranché nos liens, et nous serons désormais aussi loin l'un

de l'autre que si l'un de nous était mort, plus loin encore. N'ayez

donc aucun scrupule à me laisser seule en face d'une nouvelle vie, d'un

recommencement qui peut paraître difficile et pénible à quiconque

n'est pas à ma place. Les épreuves d'autrefois m'auront été bonnes,

puisqu'elles m'ont aguerrie aux difficultés du travail; la désolation

d'aujourd'hui me soutiendra, en ce sens que, ayant souffert tout ce

qu'on peut souffrir, je n'ai plus à craindre quelque catastrophe

décourageante qui m'arrêterait dans mes résolutions. Pour ne pas vous

compromettre et redevenir mieux moi-même, je reprendrai mon nom de

famille,--nom déshonoré, mais que je porterai sans honte. Je vivrai

obscurément, absorbée par le travail et m'appliquant à oublier jusqu'à

votre existence: faites de même. Vous trouverez peut-être que je suis

dure, si vous songez au passé; cependant ce n'est pas une désertion

égoïste que ce départ; je ne vous suis plus bonne à rien, et le repos

dont vous avez besoin vous fuirait désormais près de moi. Au contraire,

cherchez l'oubli comme je vais le chercher moi-même. Si vous parvenez

à effacer de votre vie le temps pendant lequel je l'ai traversée, vous

arriverez peut-être à éloigner le reste et à reconquérir un peu du calme

d'autrefois. Je ne peux plus me rappeler que je vous ai aimé, car ma

situation a cela de particulier que je ne garde même pas le refuge du

souvenir; à mon âge, il faut que je reste sans passé comme sans avenir;

ce qui fait la consolation des malheureux me manque avec tout. Je ne

puis pas sortir de mon accablement pour essayer de retrouver une heure

où la vie se soit montrée douce pour moi; ces heures-là, au contraire,

me font frémir et je me les reproche comme un crime. Ainsi, de quelque

côté que je me retourne, je ne trouve que la douleur et les regrets

poignants; tout est flétri, déshonoré pour moi.»

Il avait lu cette lettre écrite d'un trait, d'une seule poussée, debout

au milieu de son cabinet; arrivé à la fin, vaguement il regarda autour

de lui; son fauteuil était un peu écarté de son bureau: il se laissa

tomber dessus et resta là, anéanti, gardant la lettre dans sa main

crispée:

--Seul!

C'était une après-midi d'octobre, sombre et boueuse; dans la rue des

Saints-Pères, le long des maisons qui cachent l'hôpital de la Charité,

des coupés étaient rangés, attendant, et leur file se prolongeait jusque

sur le boulevard Saint-Germain, où les cochers, descendus de leur

siège, causaient en gens qui sont habitués à se rencontrer. Du porche

à colonnes prétentieuses et lourdes qui fait le coin de la rue et du

boulevard, vers quatre heures et demie, dans l'obscurité qui commençait,

on vit sortir des hommes à la tournure grave et aux vêtements

sombres,--les membres de l'Académie de médecine,--qui, la séance du

mardi levée, regagnaient leurs voitures: les uns, ceux-là étaient

seuls, vivement, pour partir grand train; les autres, ceux-là étaient

accompagnés, avec d'habiles lenteurs, s'arrêtant pour aborder

aimablement un journaliste et lui recommander leur communication de ce

jour, ou bien continuant avec un confrère non académicien l'entretien

commencé dans la salle des pas-perdus; c'était la Bourse aux

consultations qui s'achevait, l'originalité la plus amusante de ce lieu

pour ceux qui savent regarder ou sont au courant des petites intrigues

électorales qu'on joue là. Tous les membres de l'Académie n'ont pas, en

effet, une longue liste de malades chez qui courir; mais tous ont une

voix à donner, et ce sont ceux-là que les candidats entourent, en

tâchant de les gagner.... On a déjà une riche clientèle, mais on n'est

pas encore de l'Académie; on manoeuvre donc pour y arriver: avec le

chirurgien, on arrange, aux frais des clients qui ont la foi, une

consultation pour aller voir un panaris superficiel; avec le médecin, on

en arrange une pour visiter une migraineuse. On espère que, le jour du

vote venu, l'académicien ne refusera pas sa voix à un confrère qui, par

des consultations de cette importance, vous fait gagner mille ou quinze

cents francs par an, vous envoie du gibier de sa chasse, sa loge à

l'Opéra, son coupon des Français; et qu'en galant homme qu'il est, il

aura la reconnaissance de l'estomac ou du porte-monnaie.

Un des académiciens, qui parut le dernier au haut des marches, était

un homme de grande taille, mais voûté, au visage creux et blême,

qu'éclairaient deux yeux bleu pâle d'une expression étrange, dure et

désolée à la fois; il s'avançait seul, et à sa démarche lourde, à son

pas traînant, on pouvait se demander s'il avait soixante ans,

tandis que, par d'autres côtés il gardait encore une certaine

jeunesse,--Saniel, vieilli de vingt ans.

Sans que personne échangeât un signe de tête ou un serrement de main

avec lui, il descendit sur le trottoir, et, le remontant, il vint

jusqu'au boulevard, où il ouvrit la portière d'un coupé dont l'intérieur

montrait l'installation complète d'une bibliothèque ambulante: tablette

pour écrire, avec papier, encrier et lampe, poches, soufflets tous

pleins de livres et de brochures.

Au moment où il allait monter, une voix l'arrêta:

--Cher maître!

Il se retourna; c'était un de ses anciens internes, médecin depuis peu

dans la banlieue, du côté de Gentilly, qui accourait.

--Qu'est-ce qu'il y a? demanda Saniel.

--Je voudrais vous prier de venir m'assister dans un cas d'éclampsie

très curieux, où votre intervention peut être décisive.

--Où?

--A la Maison-Blanche, une pauvre femme.... Quel jour pourrez-vous me

donner?

--Il y a urgence?

--Oui.

--Tout de suite alors; montez avec moi, après avoir donné des

explications à mon cocher.

Mais à ce moment, un homme à cheveux blancs, vêtu de velours marron,

coiffé d'un feutre cabossé et chaussé de sabots, vint vers eux

accompagné de deux jeunes gens avec lesquels il discourait à haute voix

en gesticulant: sur leur passage on se retournait pour les regarder,

tant était originale, au milieu des gens corrects qui à ce moment

passaient par là, la tenue du vieux Brigard, resté des pieds à la tête

l'homme d'autrefois.

Il vint à Saniel les deux mains tendues, et Saniel, chapeau bas,

l'accueillit avec toutes les marques du respect.

--Enchanté de vous rencontrer, dit Brigard, car j'ai été hier à votre

consultation sans vous voir.

--Comment ne m'avez-vous pas prévenu par un mot? Si vous avez besoin de

moi, je suis tout à vous.

--Merci, je n'ai pas, par bonheur, besoin de vos conseils, ni pour moi,

vous le voyez, ni pour les miens; c'était simplement vous voir que je

voulais. Arrivé chez vous avant l'heure, j'ai attendu dans votre salon,

puis sont entrées derrière moi plusieurs personnes: une jeune femme qui

paraissait cruellement souffrir; une vieille dame qui donnait tous les

signes de l'anxiété, enfin un homme agité de mouvements désordonnés qui

ne pouvait rester en place. Et moi, les regardant, je me disais que,

n'ayant qu'une visite amicale à vous faire, j'allais prolonger l'attente

de ces malheureux qui comptaient les minutes; alors je suis parti.

--Puis-je vous demander ce qui me valait l'honneur de cette visite?

Les deux jeunes gens qui accompagnaient Brigard et l'ancien interne de

Saniel s'étaient discrètement éloignés de quelques pas.

--Le désir de vous présenter mes félicitations. Quand j'ai appris votre

candidature à l'Académie de médecine, je me suis dit: «En voilà un qui

n'a aucune chance; il a l'originalité, l'ami Saniel, la force, il

a réussi brillamment, et ces qualités-là ne sont pas précisément

académiques.» Je me trompais: vous avez enfoncé les portes, ce qui est

la seule manière d'entrer dans ces endroits que je comprenne; c'est

pour cela que je vous félicite. Et puis j'ai eu des torts envers vous

autrefois....

--Des torts, vous?

--Je vous ai accusé de vous croire plus fort que la vie: vous l'étiez en

effet; mes compliments! C'est un spectacle réconfortant pour moi de vous

suivre.

Après avoir chaleureusement serré les mains de Saniel, il s'éloigna

accompagné de ses deux disciples, en prêchant.

Le jeune médecin s'était rapproché de Saniel:

--Voilà un original, dit-il.

--Un homme heureux!

Conscience(#13400) · 第 47 / 48 题