Le calme relatif que Saniel avait éprouvé depuis son mariage, c'était
à Philis qu'il le devait, à la force, à la confiance, à la paix
qu'il puisait en elle. Philis sans force, sans confiance, sans paix
intérieure, telle qu'il la voyait maintenant, ne pouvait lui donner ce
qu'elle n'avait plus, et il revenait aux temps bouleversés qui avaient
précédé son mariage, avec les mêmes agitations désordonnées et stériles,
les mêmes angoisses, le même affolement. Les belles relations, la
considération mondaine, le succès, les décorations, les honneurs,
c'était bon pour les autres; mais, pour son repos, il fallait la
tranquillité et la sérénité de sa femme, sa bonne santé morale qui
passaient en lui lorsqu'elle dormait sur son épaule; alors, pas de
brusques réveils, pas d'insomnies: au bruit de sa douce respiration, il
se rassurait et les spectres restaient dans leur tombe.
Mais que cette respiration fût agitée, qu'il ne sentît plus en elle
cette tranquillité et cette sérénité, qu'il la vît faible, inquiète, il
n'en était plus ainsi: c'était sa fièvre qu'elle lui donnait, non son
sommeil.
--Tu ne dors pas? Pourquoi ne dors-tu pas?
--Et toi?
Il fallait qu'il sût.
Il avait recommencé ses questions, mais elle s'était toujours défendue,
dérobée plutôt, sans qu'il pût rien tirer d'elle, arrêté qu'il était par
la peur de se livrer, ce qui semblait facile au point où l'on devait
croire qu'elle était arrivée; un mot maladroit, une insistance trop
appuyée faisaient en elle la lumière.
Aussi affectait-il de ne parler que comme médecin lorsqu'il
l'interrogeait, et de ne chercher en elle que des explications médicales
à son état: Si tu ne dors pas, c'est que tu es souffrante; quelle est
cette souffrance? D'où provient-elle?
N'ayant pas de raisons à donner pour la justifier, puisqu'elle n'osait
même pas parler de son frère, elle la niait obstinément.
--Mais je n'ai rien, répétait-elle; je t'assure que je n'ai rien. Que
veux-tu que j'aie?
--C'est ce que je te demande.
--Alors, moi, je te demande: «Que veux-tu que je te cache?»
Il ne pouvait pas avouer qu'il la soupçonnait de vouloir lui cacher
quelque chose.
--Tu t'observes mal.
--Je n'y puis rien.
--Je te forcerai à t'observer mieux et à parler.
--Et comment?
--En t'endormant.
La menace était si terrible, qu'elle la jeta hors d'elle-même.
--Ne fais pas cela! s'écria-t-elle.
--Pourquoi ne le ferais-je pas?
Ils se regardèrent quelques instants en silence, aussi épouvantés l'un
que l'autre: elle de la menace, lui de l'aveu qu'il venait d'arracher;
mais montrer cette épouvante était, de son côté, en lâcher un autre plus
grave encore.
--Pourquoi ne chercherais-je pas, par tous les moyens, à découvrir en
toi les causes de ces malaises qui se dérobent à mon examen comme au
tien; pour cela, le somnambulisme provoqué nous en offre un excellent.
--Mais puisque je ne suis pas malade, essaya-t-elle, que te dirai-je de
plus endormie que ce que je te dis éveillée?
--Nous verrons.
--C'est une expérience que je te demande de ne pas tenter: essayerais-tu
un poison sur moi?
--Le somnambulisme n'est pas un poison.
--Qui sait?
--Ceux qui l'ont manié.
--Tu n'es pas de ceux-là.
--Encore en sais-je assez pour que tu ne coures aucun danger entre mes
mains.
Elle crut qu'il lui ouvrait une porte pour s'échapper.
--C'est égal, j'aurai trop grand peur; si jamais tu veux que je parle en
état de somnambulisme provoqué, demande à celui de tes confrères en qui
tu as confiance de m'endormir.
Devant un confrère, elle était certaine qu'il ne lui serait pas posé de
questions dangereuses.
Il comprit qu'elle voulait encore se dérober.
--Peur de quoi? dit-il. Peur que je t'interroge sur le passé, sur ce
qu'a été ta vie avant que nous nous connaissions, et te demande une
confession qui serait une blessure pour mon amour.
--Oh! Victor, s'écria-t-elle éperdue, quelle blessure plus cruelle au
mien pouvais-tu faire que celle de ces paroles: ma confession! Mais
elle tient dans deux mots: je t'aime, je n'ai jamais aimé que toi; je
n'aimerai jamais que toi; de passé, je n'en ai point: ma vie a commencé
avec mon amour.
Il ne pouvait pas la presser davantage sans montrer l'importance qu'il
attachait à cet interrogatoire:
--Je n'insiste pas, dit-il; c'était un moyen comme un autre, meilleur
qu'un autre; tu n'en veux pas, n'en parlons plus.
Mais il avait cédé trop vite pour qu'elle pût espérer qu'il renonçait à
son projet, et elle resta sous le coup d'une frayeur stupéfiante. Que
dirait-elle s'il la faisait parler? Tout n'était-il pas possible, alors
qu'elle ne savait même pas quelles pensées se cachaient au fond de son
cerveau et qu'elle ignorait entièrement ce qu'était ce somnambulisme
provoqué dont elle était menacée.
A cette époque, les travaux de l'_École de Nancy_ sur le sommeil,
l'hypnotisme et la suggestion n'avaient pas encore été publiés, ou tout
au moins le livre qui leur a servi de point de départ n'était pas connu,
et elle ne savait rien des procédés qu'on peut employer pour provoquer
le sommeil hypnotique, en étant restée à ce qu'elle avait lu, sans y
prêter grande attention d'ailleurs, sur Cagliostro. Aussitôt que son
mari fut parti, elle chercha dans la bibliothèque les livres qui
pouvaient l'éclairer; mais le dictionnaire qu'elle trouva ne fournit à
sa curiosité que des renseignements obscurs ou confus au milieu desquels
elle se noya; le seul point précis qui la frappa fut la formule à
employer pour provoquer le sommeil; faire regarder au sujet qu'on veut
endormir un objet brillant placé à 15 ou 20 centimètres au-dessus de
ses yeux; si cela était vrai, elle n'avait pas à craindre d'être jamais
endormie.
Cependant elle ne se laissa pas rassurer, et comme à quelques jours de
là elle se trouva dans un dîner à côté d'un confrère de son mari, qui,
elle le savait, s'occupait de somnambulisme, elle eut le courage de
vaincre sa timidité habituelle en tout ce qui touchait à la médecine,
pour l'interroger:
--Est-ce qu'il n'y a que les personnes malades de certaines maladies qui
peuvent être mises en état de somnambulisme?
--C'était une croyance autrefois admise par le public et par beaucoup de
médecins qu'on ne pouvait provoquer le somnambulisme que chez les sujets
atteints d'hystérie, de nervosisme, mais il y avait là une erreur:
le somnambulisme artificiel s'obtient chez un grand nombre de sujets
parfaitement sains.
--Conserve-t-on sa volonté dans le sommeil?
--Le sujet ne conserve de spontanéité et de volonté que ce que veut bien
lui en laisser son hypnotiseur, qui, à son gré peut le rendre triste,
gai, colère, tendre et jouer de son âme comme d'un instrument[1].
[Note 1: H. Beaunis: _Le Somnambulisme provoqué._]
--Mais c'est effroyable.
--Curieux au moins; il est certain qu'il y a une paralysie locale de
telle ou telle cellule dont l'étude deviendra le point de départ de
découvertes intéressantes.
--Une fois réveillé, le sujet se rappelle-t-il ce qu'il a dit pendant
son sommeil?
--On n'est pas d'accord là-dessus: les uns sont pour l'affirmative, les
autres pour la négative; quant à moi, je crois que le souvenir tient
pour beaucoup au degré de sommeil du sujet: sommeil léger, il y a
souvenir; sommeil profond, le sujet ne se rappelle ni ce qu'il a dit, ni
ce qu'il a entendu, ni ce qu'il a fait.
Elle eût voulu continuer, et son interlocuteur, heureux de parler de ce
qui l'occupait, l'eût volontiers suivie, mais elle vit son mari placé à
l'autre bout de la table les regarder à plusieurs reprises, et de peur
qu'il ne devinât le sujet de leur entretien, elle en resta là.
Ce qu'elle venait d'apprendre lui paraissait effroyable, son cri le
disait; mais enfin, tant qu'elle ne se laisserait pas hypnotiser, elle
n'avait rien à craindre; et s'en tenant à ce qu'elle avait lu, elle se
promettait de ne jamais accepter qu'il la plaçât dans des conditions où
il pourrait l'endormir: c'était pendant le sommeil que la volonté de
l'hypnotiseur se substituait à celle du sujet, non pendant la veille.
S'appuyant sur cette croyance et aussi sur ce qu'il ne lui avait plus
reparlé de l'endormir, elle se rassura: n'était-ce pas la marque qu'il
acceptait la résistance qu'elle lui avait opposée et renonçait à son
idée de somnambulisme provoqué?
Mais elle se trompait.
Une nuit qu'elle s'était couchée à son heure habituelle, tandis qu'il
restait à travailler, elle s'éveilla brusquement et le vit debout près
d'elle, la regardant avec des yeux dont la fixité l'effraya.
--Qu'y a-t-il? demanda-telle; que veux-tu?
--Il n'y a rien, je ne veux rien; je me couche.
Malgré l'étrangeté du regard qui l'avait frappée, elle n'insista pas:
les questions ne lui auraient rien appris; et d'ailleurs, maintenant
qu'il ne se mettait plus au lit en même temps qu'elle, il n'y avait rien
d'extraordinaire dans son attitude.
Mais à quelques jours de là elle se réveilla encore dans la nuit sous
une impression de gêne, et elle le vit penché sur elle, comme s'il
voulait l'envelopper de ses deux bras.
Cette fois, si effrayée qu'elle fût, elle eut la force de ne rien
dire; mais son angoisse n'en fut que plus intense: voulait-il donc
l'hypnotiser pendant qu'elle dormait? Était-ce possible? Alors le
dictionnaire l'avait donc trompée?
Exact au moment de sa publication, ce dictionnaire ne l'était plus quant
aux procédés à employer pour amener le sommeil; c'était, en effet,
pendant qu'elle dormait que, par des passes, Saniel cherchait à
transformer en artificiel son sommeil naturel. Réussirait-il? Il
n'en savait rien, puisque l'expérience était neuve; mais enfin il la
risquait.
La première fois, au lieu de la mettre en état de somnambulisme,
il l'avait réveillée; la seconde, il n'avait pas mieux réussi; la
troisième, quand il vit qu'après un certain temps elle n'ouvrait pas les
yeux, il supposa qu'elle était endormie. Pour s'en assurer il lui leva
un bras, qui resta en l'air jusqu'à ce qu'il l'abaissât sur le lit.
Puis, lui prenant les deux mains, il les fit tourner, et retirant les
siennes, l'impulsion qu'il avait donnée continua jusqu'à ce qu'il
l'arrêtât: sa physionomie avait une expression de calme et de
tranquillité qu'on ne voyait plus en elle depuis longtemps: elle était
la jolie Philis d'autrefois, au visage enjoué.
--Demain, je t'endormirai à la même heure, dit-il, et tu parleras.
Le lendemain, en effet, il l'endormit, et plus facilement encore; mais,
quand il l'interrogea, elle résista.
--Non, dit-elle, je ne parlerai pas, c'est horrible, je ne veux pas, je
ne peux pas!
Il insista, elle se défendit.
--Eh bien, soit, dit-il, pas aujourd'hui, demain, mais demain je veux
que tu parles et que tu ne me résistes pas; je veux!
S'il n'avait pas insisté, c'était non seulement parce qu'il savait qu'il
fallait une accoutumance pour la soumettre à sa volonté sans qu'elle pût
se défendre, mais encore parce qu'il ignorait si elle garderait ou ne
garderait pas, éveillée, le souvenir de ce qui s'était passé dans son
sommeil,--ce qui était un point capital.
Le lendemain, elle fut ce qu'elle était la veille, et rien n'indiquait
qu'elle eût conscience de son sommeil provoqué, pas plus que de ce
qu'elle avait dit dans ce sommeil; il pouvait donc continuer.
Cette fois, elle s'endormit plus vite encore, plus facilement, et sa
physionomie prit de nouveau l'expression de tranquillité reposée qu'il
avait vue la veille. Allait-elle répondre? et, si elle y consentait,
parlerait-elle sincèrement, sans chercher à atténuer ou fausser la
vérité? L'émotion faisait trembler sa voix lorsqu'il lui posa sa
première question, c'était sa vie, son repos, leur bonheur à tous deux
qui se décidait.
--Où souffres-tu? demanda-t-il.
--Je ne souffre pas.
--Cependant tu es agitée, sombre quelquefois ou bien inquiète; tu dors
mal. Qui te tourmente?
--J'ai peur.
--Peur de quoi? De qui?
--De toi!...
Il frissonna.
--Peur de moi! Crois-tu donc que je puisse te faire mal?...
--Non!...
Son coeur serré se détendit:
--Alors pourquoi as-tu peur?
--Parce qu'il se passe en toi des choses qui m'épouvantent.
--Quelles choses? Il faut les préciser.
--Les changements qui se sont faits dans ton humeur, ton caractère, tes
habitudes.
--En quoi ces changements peuvent-ils t'inquiéter?
--En cela qu'ils sont les indices d'une situation grave.
--Quelle situation?
--Je ne sais pas; je ne l'ai jamais précisée.
--Pourquoi ne l'as-tu pas précisée?
--Parce que j'ai eu peur; alors j'ai fermé les yeux pour ne pas voir.
--Voir quoi?
--L'explication de tout ce qui est mystère dans ta vie.
--Quand as-tu remarqué du mystère dans ma vie?
--Au moment de la mort de Caffié; et avant, quand tu m'avais dit que tu
le tuerais sans aucun remords.
--Sais-tu qui a tué Caffié?
--Non.
Son soulagement fut si grand que, pendant quelques instants, il oublia
de continuer son interrogatoire; puis il reprit:
--Et après?
--Un peu avant la mort de madame Dammauville, quand tu es devenu
irritable et furieux à propos de rien; quand tu m'as chassée parce que
tu ne voulais pas voir madame Dammauville; quand, le soir qui a précédé
sa mort, tu t'es montré si tendre et m'as demandé de ne pas te juger
sans me rappeler cette heure.
--Cependant, tu m'as jugé.
--Jamais. Quand l'inquiétude me poussait, mon amour m'arrêtait.
--Qui provoquait cette inquiétude en dehors de ces faits?
--Ta manière d'être depuis notre mariage: tes accès de colère et
de tendresse, ta peur d'être observé, ton agitation la nuit, tes
plaintes...
--J'ai parlé? s'écria-t-il.
--Jamais distinctement; mais tu gémis souvent, tu te plains, tu
prononces des mots entrecoupés et sans suite, inintelligibles...
L'angoisse avait été violente; quand il fut remis, il continua:
--Qu'est-ce qui t'a encore inquiétée dans cette manière d'être?
--Ton constant souci de ne pas te livrer...
--Livrer quoi?...
--Je ne sais pas...
--Et encore?
--La colère que tu ressens, ou l'embarras, quand on prononce le nom de
Caffié, celui de madame Dammauville, celui de Florentin...
--Et tu conclus de ma colère à entendre ces trois noms?...
--Rien... j'ai peur!...