ODOARD.--Et la mienne aussi. _(Il s'élance pour parler.)_

FRANCESCA, _l'arrêtant, et à voix basse_.--Que dites-vous? vous n'avez

pas de preuves.

ODOARD, _accablé_.--C'est vrai!

LE MARQUIS, _s'approchant_.--Qu'y a-t-il donc?

FRANCESCA,--Rien... rien,,. Quel est l'arrêt du prince?...

Scène VIII.

Les mêmes, LA CHANOINESSE, _entrant vivement_.

LA CHANOINESSE.--C'est une calomnie!... une affreuse calomnie!...

LE MARQUIS.--Comment?...

LA CHANOINESSE.--Arrêtez, Francesca, vous ne partirez pas... _(Au

marquis.)_ Qu'est-ce que j'apprends? Que Francesca est renvoyée de la

cour pour un rendez-vous donné à M. le comte, que cette nuit il était

chez elle... Celui qui a dit cela... calomnie!

RANNUCCIO.--C'est elle-même qui le dit.

LA CHANOINESSE.--N'importe... cela n'est pas!

FRANCESCA, _bas_.--De grâce, taisez-vous.

LA CHANOINESSE.--Oh! vous avez beau me dire de me taire, je ne vous

laisserai accuser par personne, pas même par vous...

LE MARQUIS,--Parlez!

LA CHANOINESSE.--Francesca n'a reçu personne cette nuit; elle l'a passée

tout entière chez moi, auprès de moi... deux de mes femmes le savent; on

peut les interroger...

LE MARQUIS.--Ah! j'étais bien sûr.,.

ODOARD.--Vous me rendez la vie...

RANNUCCIO, froidement.--C'est-à-dire qu'elle vous l'ôte, monsieur le

comte.

FRANCESCA.--O mon Dieu!

RANNUCCIO.--Si madame est innocente, M, le comte est coupable; s'il

n'était pas chez elle, il était au lieu de la conspiration; il redevient

accusé, et nous redevenons ses juges.

LA CHANOINESSE.--Attendez!... attendez!... j'ai dit que M. le comte

n'était pas chez Francesca, c'est vrai, mais je n'ai pas dit qu'il ne

fût pas chez une autre femme... je ne réponds que pour une.

RANNUCCIO.--Vaine défaite qui ne justifie pas le comte. Il ne s'agit pas

d'accuser vainement une femme... il faudrait des preuves.

LA CHANOINESSE.--Hé! qui vous dit que je n'en ai pas de preuves? J'en ai

d'incontestables... d'infaillibles... _(Tirant un paquet de lettres.)_

FRANCESCA. _à part._--Ciel! les lettres du portefeuille!

ODOARD, à part.--Tant mieux!

FRANCESCA, _bas à la chanoinesse_.--Trahirez-vous un dépôt sacré?

LA CHANOINESSE, _bas_.-J'en ferai pénitence après.

LE MARQUIS.--Eh bien! ces preuves, ces preuves?

LA CHANOINESSE.--Ces preuves, je les produirai...

LE MARQUIS.--Comment!... vous savez?...

LA CHANOINESSE.--Oui... je sais quelle est cette femme!

RANNUCCIO.--Son nom?...

LA CHANOINESSE.--Son nom?... je vais vous le dire, son nom!... c'est...

Scène IX et dernière.

Les mêmes, LA MARQUISE.

LA MARQUISE. _Elle sort du cabinet de gauche; elle est très-pâle; elle

passe près de la chanoinesse et lui dit tout bas:_ Silence!

TOUS.--La marquise!...

_(Elle s'avance vers le marquis, et au milieu du silence général, lui

remet un papier. Le marquis l'ouvre.)_

LE MARQUIS.--De la part du prince. _(Lisant.)_ «Le comte n'est pas

coupable. Que toute poursuite cesse centre lui. J'ordonne surtout qu'on

proclame hautement l'innocence de la marquise Francesca. En s'accusant,

elle se calomniait et se sacrifiait; j'en ai la preuve.»

_La chanoinesse glisse les lettres dans la main de la marquise, lui

disant tout bas: Lettres pour lettre. La marquise les froisse avec

colère en les serrant._

ODOARD, _à Francesca_.--Votre honneur rétabli! _(À la chanoinesse.)_ Ah!

madame... madame.,.

LA CHANOINESSE, _avec ironie_.--Remerciez madame la marquise. On ne peut

pas venir plus à temps... ou dirait qu'elle a tout entendu!...

LE MARQUIS, _continuant à lire_.--«Et pour qu'il ne reste aucun doute

sur la conduite du comte, nous le nommons envoyé extraordinaire à

Venise.»

LE MARQUIS, _à la marquise_.--Comment donc avez-vous obtenu du prince...

LA MARQUISE, _sèchement_.--Ce n'est pas moi.

ODOARD, _à Francesca, avec tendresse_.--Eh bien! madame, maintenant que

je n'ai plus de réparation à vous offrir... maintenant que la lettre du

prince m'ayant donné la vie... je ne vous dois plus rien... absolument

rien... me croirez-vous si je vous dis: Francesca, je vous aime du plus

profond de mon âme, et cette vie que je retrouve me serait odieuse si

vous ne la partagiez pas.

LA CHANOINESSE.--Dites oui, ma nièce, ou je le dis pour vous.

ODOARD, _à Francesca_.--Hé bien?

FRANCESCA.--Partez pour Venise, monsieur le comte, et si dans un an

votre coeur est toujours le même, venez au couvent de Santa-Croce, vous

y trouverez la marquise Francesca de Montenero, qui sera heureuse alors

de devenir la comtesse Odoard.

ODOARD.--O ciel! un an!

FRANCESCA.--Il me faut bien un an pour oublier le commencement de cette

journée et m'habituer à en croire la fin.

LE MARQUIS, _bas à Odoard_.--Revenez dans un mois.

ODOARD, _à Francesca_.--Adieu donc, madame!

FRANCESCA.--Est-ce que vous ne voulez pas que ce soit au revoir? _(Elle

lui tend ta main, il la baise; elle s'éloigne de quelques pas.)_

LE MARQUIS, _prenant Odoard et l'amenant sur le devant de la

scène_.--Maintenant, mon ami, j'espère que pour prix de tout ce que j'ai

fait pour vous, vous me direz le nom de la femme.

L'Illustration, No. 0019, 8 Juillet 1843 · 第 31 / 43 题