Depuis quelques années l'attention des antiquaires se portait vers
l'Asie-Mineure, terre encore imparfaitement explorée et qui, d'après les
récits de Walpole et de Leake, devait offrir au zèle des collecteurs une
abondante moisson de monuments. MM. Charles Fellows et Texier, chacun
dans un premier voyage d'exploration, avaient fait connaître à la France
et à l'Angleterre, par les rapports qu'ils adressaient d'Asie à leur
gouvernement respectif, l'existence de villes et de nécropoles presque
entièrement debout et dont les constructions, encore toutes remplies de
sculptures, méritaient d'être étudiées par les archéologues et les
artistes européens. L'Angleterre expédia un brick vers les côtes de la
Lycie, et M. Fellows dépouilla la vieille cité de Xanthus d'une
admirable série de bas-reliefs aussi curieux sous le rapport historique
et mythologique que précieux par leur exécution. La France ne voulut pas
rester complètement, en arrière dans cette lutte artistique, et M.
Charles Texier fut à son tour chargé d'enrichir nos Musées de quelques
débris arrachés à l'Asie-Mineure. Il se transporta donc sur les bords du
Méandre, dans la ville de Guselhissar, l'ancienne Magnésie. Cette
colonie thessalienne, dont la fondation, suivant Pline, remonte à la
guerre de Troie, conserve encore les restes imposants d'un théâtre, d'un
aqueduc et de divers autres monuments, entre lesquels le voyageur avisa
le Temple de Diane, renversé par un tremblement de terre à une époque
très-reculée. M. Charles Texier remarqua qu'une partie de l'édifice
était tombée dans la vase d'un marécage,-et devait en conséquence être
exempte de fractures. En effet, les fouilles mirent à découvert une
frise magnifique, longue de 81 mètres, sur 1 mètre environ de hauteur,
représentant le _Combat des grecs contre les Amazones,_ et de la plus
entière conservation.
Au mois de mars 1843, la gabare l'_Expéditive_ entrait dans le port de
Toulon, rapportant les marbre» de Magnésie. Elle reprit immédiatement la
mer et se rendit au Havre, où ces marbres furent transbordés, arrimés et
conduits à Pans, sous la surveillance de M. Texier. Ils sont
actuellement déposés sur l'esplanade du Louvre, en attendant qu'on en
fasse une exposition publique.
Les archéologues ne sont pas d'accord sur l'époque à laquelle on doit
faire remonter les bas-reliefs du _Temple de Diane Leucophryné._ Les uns
les croient de la dernière époque de l'art et vont jusqu'à prétendre
qu'ils n'ont pu être produits que du temps de Constantin, sans penser
qu'alors le paganisme n'avait plus les ressources nécessaires à la
construction d'un édifice aussi grandiose que l'est le temple de
Magnésie; d'autres jugent, avec beaucoup plus de raison, que cette
immense frise, taillée d'une façon large, et pleine de caractère, qui
rappelle pour la composition les bas-reliefs de Phygalie, n'est aussi
négligée en quelques points que parce que les artistes ont du sacrifier
le fini à l'effet dans une oeuvre placée à 20 mètres au-dessus du
spectateur. On est porté à assigner le milieu du quatrième siècle avant
Jésus-Christ, c'est-à-dire le règne d'Alexandre le Grand, comme âge au
temple de Magnésie.
[Illustration.]
La même gabare l'_Expéditive_ a ramené de Thessalonique un sarcophage
qui avait été découvert en 1837 et acheté par M. Gillet, consul de
France. Sur le socle doivent reposer d'eux figures assises: un jeune
homme barbu, portant un rouleau de parchemin, et une dame aux cheveux
nattés, vêtue d'une chlamyde légère, et tenant à la main une couronne de
narcisses. Les faces antérieures et latérales du monument représentent
les _combats d'Achille et de Penthesilée._ Sur la face postérieure sont
deux guirlandes, un aigle et deux griffons. Le sarcophage, que
représente notre gravure dans une proportion exagérée relativement au
monument du Louvre, est romain et du troisième siècle de notre ère; il
rappelle tout à fait le magnifique monument d'Alexandre Sévère et de
Mamée que l'on admire au Musée du Capitole. On y a trouvé, dans une
boîte de cèdre, une bague, deux colliers, des pendants d'oreilles et
quelques bijoux, qui ont été remis au pacha, et achetés, tant par un
antiquaire de Smyrne que par le cabinet de Vienne.
Courrier de Paris.
La semaine a été attristée par deux événements funestes qui sont venus
désoler, presque le même jour, deux familles heureuses, deux hommes
appartenant au monde éclatant et illustre, l'un par ses hautes fonctions
dans l'État, l'autre par sa popularité. Le jeune fils d'un ministre, la
fille unique d'un orateur célèbre, sont morts à quelques heures de
distance, tous deux à la fleur de l'âge et frappés tous deux d'un trépas
inexorable et subit. Un valet a trouvé le jeune homme sans mouvement et
noyé dans son bain.--Ailleurs, des cris, des sanglots, troublent tout à
coup le silence de la nuit; on s'éveille, on accourt, on s'empresse; les
parents, pâles, haletants, désespérés, se penchent sur une couche
virginale: la jeune fille menait d'y exhaler son âme! Il y a peu
d'heures encore, à la chute du jour, elle courait dans ces vertes
allées, effleurant d'un pied rapide le gazon et les fleurs, et, de son
sourire de seize ans, souriant à l'azur du ciel et à la blancheur des
étoiles; maintenant elle est immobile et sans vie. De ces deux pères si
cruellement éprouvés, le premier est un des chefs du camp ministériel:
le second, depuis douze ans, mène l'opposition au combat. Ils s'étaient
rencontrés plus d'une fois dans la lutte ardente, chacun se distinguant
par la couleur de sa bannière: les voici rapprochés et confondus dans la
même infortune; la mort se mêle à tous les partis; la mort n'a pas
d'opinion politique.
Cette double catastrophe a touché les plus indifférents. On a plaint le
jeune homme, on a plaint la jeune fille, on a plaint surtout les mères
qui survivent. Il n'est pas de coeur assez froid et assez égoïste, pour
rester inaccessible à l'émotion de ces grands et tristes exemples que
Dieu donne, par intervalle, de la fragilité de la vie et du mensonge de
cette lueur fugitive et trompeuse qu'on appelle le bonheur. Ce n'est pas
que la mort soit une découverte nouvelle: chaque jour, dans cette
immense ville si animée et si riante à la surface, il y a des yeux
rouges de larmes qui veillent au chevet des mourante, et des cercueils
qui s'acheminent à travers les rues d'un pas lent et lugubre. Mais
toutes ces douleurs se perdent dans leur nombre même et dans leur
obscurité; on les regarde passer sans émotion, parce qu'on ne sait ni
qui elles sont ni d'où elles viennent. Ce n'est que dans ces occasions
solennelles, où la mort arrive sur les sommets et coupe les grandes
tiges, que tout le monde devient attentif. Le linceul funèbre, flottant
dans les hauts lieux, frappe et avertit tous les regards: alors, les
plus intrépides éprouvent un frémissement et examinent tout autour
d'eux, comme si en effet la mort allait entrer; on pense avec une sorte
d'effroi à ceux qu'on aime, et les mères, suivant les enfants d'un oeil
plus occupé, leur donnent des baisers pleins d'inquiétude et de
tendresse.
Mademoiselle Barrot avait dix-sept ans à peine; elle s'appelait du nom
de Marie, doux nom que portent deux autres jeunes filles, bonnes et
charmantes comme elle, et soeurs par l'amitié, dont les fraîches années
s'épanouissaient aussi, l'autre jour, dans la verdure et dans les
fleurs, tandis que d'une oreille attentive et charmée j'écoutais le
bruit du sable s'agitant sous leur course légère, et leur voix argentine
qui égayait l'air de cris joyeux et doux.
Lundi dernier, un char funèbre attelé de quatre chevaux caparaçonnés de
deuil et suivi d'une foule attristée, gagnait l'église d'Argenteuil. Au
milieu du char s'élevait un cercueil recouvert d'une tenture blanche et
surmonté d'une blanche couronne: c'était la jeune morte qui partait avec
ce nombreux cortège de pleurs et d'amers regrets. Les hommes mêlés aux
intérêts les plus graves et aux luttes les plus acharnées étaient venus
se ranger derrière cette simple, innocente et douloureuse couronne,
oubliant le combat de tous les jours et concluant un armistice sur ce
cercueil. Si quelque chose, en effet, peut rapprocher les partis et
amollir les âmes les plus endurcies au jeu de l'ambition et aux haines
de la politique, c'est une tombe qui s'ouvre pour saisir et dévorer
éternellement tant de jeunesse, de beauté, de dons charmants et
d'espérances!
J'ai encore à vous parler d'une pauvre mère, mais d'une mère misérable
et délaissée. Celle-ci n'a ni un nom célèbre pour abriter sa douleur, ni
un cortège solennel d'amis illustres pour faire honneur à ses larmes:
l'abandon, le malheur, la faim, sont ses hôtes et sa seule escorte. Si
la mort était venue frapper à la porte de sa mansarde, elle aurait
ouvert avec joie, lui disant de sa voix affamée: «Entre, toi qui
délivres!» Mais la mort n'a pas voulu lui donner ce soulagement; la
cruelle et la fantasque s'en est allée, comme nous l'avons vu, s'asseoir
au seuil des heureux à qui la vie souriait de son plus beau sourire.
Cette malheureuse femme se résignait à la faim pour elle-même; mais
cette enfant, cette blonde petite fille aux yeux bleus, qui se plaint,
souffre, et lui tend ses petits bras amaigris, qui apaisera ses cris,
qui la nourrira? La mère est épuisée de travail; elle a vendu jusqu'à sa
dernière loque: il n'y a plus rien dans son réduit désert, rien que le
désespoir. Faut-il donc que son enfant meure! «Non!» dit la mère
désespérée; et, la saisissant dans ses bras, elle descend rapidement
l'escalier noir et tortueux, et se met à courir par les rues de la
ville, au hasard, haletante, égarée. Enfin elle arrive dans le quartier
du plaisir et de la richesse. Un équipage, attelé de deux chevaux
coquets et piaffants, s'arrête à la porte d'un brillant magasin; une
femme élégante, effleurant de sa main gantée l'épaule d'un grand valet
galonné, s'élance et entre d'un pied fin et rapide dans ce bazar du luxe
et de la fantaisie. La pauvre mère reste immobile à l'aspect de cette
riche livrée; elle compare sa misère à cette fortune; elle se dit que la
triste et pâle créature qu'elle presse contre son sein appauvri ne
mourrait pas de faim si le ciel lui accordait seulement quelques restes
de ce bonheur dépensé à pleines mains par cette grande dame. Puis,
regardant autour d'elle d'un oeil inquiet si quelqu'un ne l'aperçoit
pas, elle s'approche furtivement de la voilure et y glisse son cher et
douloureux fardeau; l'enfant se roule et se blottit sous les moelleux
coussins, poussant un cri mêlé de souffrance et de joie. Près de là,
inquiète et l'oeil toujours fixé sur sa fille, la mère reste debout et
attend.
«Qu'est-ce! dit avec terreur la baronne en apercevant l'enfant dans sa
calèche; d'où cela vient-il?--Je ne sais, madame,» répond le grand valet
tout ahuri. Les passants s'assemblent; une femme pâle, tremblante,
embarrassée, se mêle à cette foule. «Malheureuse! s'écrie un sergent de
ville qui voit son trouble, c'est toi qui as mis l'enfant dans la
voiture!»--Le sergent de ville est un fin renard.--«Oui», dit la pauvre
mère, et la voilà qui raconte sa misère et son désespoir. Ah! vraiment,
infortunée, on a bien le temps de l'écouter!--En prison,! en prison!--et
on l'emmène en prison, et les chevaux hennissants emportent la souriante
baronne, qui disparaît.
La mère a comparu cette semaine devant la police correctionnelle,
baissant les yeux, rougissant, pleine de sanglots; son récit naïf et
mouillé de larmes sincères a ému la loi et l'a désarmée; le tribunal l'a
déclarée absoute;--absoute de quoi?--absoute d'avoir voulu empêcher sa
fille de mourir de maladie et de besoin! Un grand crime, en effet!
Ainsi, nous avons des sergents de ville et des juges pour jeter en
prison les pauvres mères qui n'ont pas de pain à donner à leurs enfants,
tandis que les baronnes échappent à la main qui les supplie, et se
débarrassent de la pitié et de l'aumône au grand galop de leurs chevaux.
O justice des hommes! que vous laissez à faire à la justice de Dieu!
Cette aventure m'avait jeté dans des idées de misanthropie, quand
j'entendis frapper à ma porte d'un doigt résolu. «Entrez!» La clef
tourne dans la serrure, le battant s'ouvre, et j'aperçois un homme, le
chapeau à la main, qui s'avance vers moi d'un air à la fois humble et
solennel.
Il avait de cinquante à cinquante-cinq ans; son chef était recouvert
d'une perruque blonde qui s'avançait en pointe sur le front, laissant,
vers chaque oreille et derrière la nuque, passer quatre ou cinq mèches
égarées de cheveux gris: tempes sillonnées de rides, sourcils épais,
hérissés et formant l'arc-boutant habit vert-pomme déteint, gilet à
collet droit, parsemé de gros bouquets de fleurs et descendant sur
l'abdomen, chemise de calicot à petits plis, jabot d'étoffe de couleur
soutenu par une énorme épingle en verroterie, cravate blanche à pointes
empesées, pantalon prenant naissance au cou-de-pied, bas de coton,
souliers à boucles, allure déhanchée et pieds en dehors, tel était mon
homme. «A qui ai-je l'honneur de parler? lui dis-je.--Monsieur, me
répondît-il en me saluant dans les règles, à la façon du maître à danser
de M. Jourdain; monsieur, je suis le père de la débutante; je viens vous
recommander la petite;» et son oeil, se fixant sur moi, s'illumina de
tendresse et de joie paternelle.
J'avais devant les yeux un de ces originaux que Vernet, le regrettable
comédien, a saisis sur le fait et représentés avec tant de verve comique
et de vérité. Qu'il me soit permis cependant d'ajouter quelques détails
généalogiques à ce portrait exécuté de main de maître.
Les débutantes ont des pères de toutes natures; il y en a
d'authentiques, il y en a d'anonymes. Nous n'avons rien à dire de ceux
qui se dérobent dans la nuit et les mystères de la paternité. Quant à
ceux qui en acceptent les honneurs, les charges et les fonctions
ouvertement, on peut en rendre bon compte. Cette classe de pères se
compose d'espèces bizarres et se recrute à droite et à gauche. Les uns
font partie des instruments de l'orchestre; ils sont tambours, flûtes,
bassons, altos, violoncelles. Le tam-tam en donne en assez grand nombre
et la clarinette en produit beaucoup; les autres sortent de la cabane du
souffleur. On en trouve aussi parmi les machinistes, les contrôleurs,
les régisseurs et les maris de mesdames les ouvreuses de loges.
Hors des murs du théâtre, dans le monde extérieur, les pères en question
se rencontrent particulièrement dans la nation des portiers. On ne sait
pas combien cette estimable classe, vouée au cordon et au manche à
balai, fournit de jeunes-premiers au vaudeville, d'ingénues à
l'opéra-comique, de princesses innocentes à la tragédie et de féroces
tyrans au mélodrame. Je puis citer pour exemple un très-honnête portier
qui s'intitule concierge; celui-là, tout en ouvrant religieusement sa
porte et en allumant avec zèle le bougeoir du locataire, a trouvé moyen
de mettre au monde un Orosmane pour les départements, une Célimène pour
le théâtre Chanteraine, deux Ruy-Blas et trois Antony à l'usage de la
banlieue. Depuis ce temps, il est devenu un homme de très-belle
littérature; tous les matins, mon gaillard récite une tirade de _Zaïre_,
quelques vers du _Misanthrope_ et de Victor Hugo, en balayant sa cour.
Cependant les portiers eux-mêmes cèdent le pas aux acteurs de province
dans l'histoire de cette grande race que nous appelons les pères de
débutantes; c'est dans les coulisses de canton et de chef-lieu qu'elle
se recrute et s'alimente particulièrement.
Le père de la débutante est donc, en général, un comédien, le plus
souvent comédien en retraite, un vieux brave meurtri au feu de la rampe
et qui a éprouvé des malheurs. Ordinairement ce n'est pas à Paris qu'il
a combattu; notre héros a vieilli à la fumée de quelques quinquets
obscurs et dans la poussière d'un théâtre souvent ignoré. Un jour, il
est vrai, le père de la débutante a rêvé le bruit, l'éclat, la gloire.
Perché sur l'impériale de la diligence, il est venu demander à Paris
l'héritage de Talma, d'Ellévion ou de Fleury; mais une bourrasque, un
vent aigu a déraciné ce grand chêne.
Si le père de la débutante avait échappé à l'orage, si la fortune lui
avait permis de mordre un peu à l'aise au fruit de l'arbre dramatique,
peut-être n'y songerait-il pas pour sa fille. Ayant vu la gloire de
près, il en connaîtrait le néant. Mais il a eu soif et faim toute sa
vie; or, en bon père, Tantale veut procurer à ses enfants ce bonheur
qu'il n'a jamais pu goûter, le bonheur d'étancher sa soif et d'apaiser
sa faim; il veut les élever sur le piédestal où il n'a pas su monter; il
veut s'illustrer et conquérir des bravos, sinon dans sa propre personne,
du moins pour les siens, par son sang et dans sa race.
Un beau matin donc, le père de la débutante arrive de
Pont-Sainte-Maxence ou de Nogent-sur-Seine, avec un sac de nuit contenant
une chemise, trois mouchoirs à carreaux, une paire de bas, un costume de
père noble, et sa fille de dix-sept ans, son espoir, son trésor, son
orgueil, l'ange, la fée qui doit redorer ses galons, peupler le désert
de sa bourse, glorifier son nom et mettre des talons à ses bottes.
Au moral le père de la débutante se mire dans sa fille; c'est lui-même
qu'il adore en elle, sa propre personne, son esprit, son talent, son
génie si longtemps méconnu; ce qu'elle a de grâces, de jeunesse, de
beauté, d'intelligence, elle le tient directement de son père; elle ne
hasarde ni un pas, ni un geste, ni une révérence, qu'il n'en soit fier:
c'est pourtant lui qui a fait tout cela des pieds à la tête! Quant aux
moeurs et à l'innocence, l'enfant est tout le portrait de madame sa
mère, qui eut quatre ou cinq maris inscrits à la mairie, sans compter
les aspirants.
La petite ira certainement aussi loin qu'elle voudra: il y a de l'étoffe
de quoi faire une Mars, une Malibran, une Dorval; dix Dorval, dix Mars,
dix Malibran! Allons! monsieur le directeur, un engagement pour ma
fille! Un rôle pour ma fille, monsieur l'auteur! Et vous, charmant
journaliste, faites quelque chose pour la petite, qui vous le rendra
bien!
Vernet nous a montré le père de la débutante au moment décisif et fatal
du début de l'enfant: on ne peut rien ajouter à ce tableau; toutes ses
entrailles paternelles sont émues; sa nuit est pleine de cauchemars et
de rêves couleur d'espérance. Au point du jour il est debout, éveillant
sa fille, l'excitant par les conseils et par les remontrances, lui
recommandant avec inquiétude d'être tranquille, de n'avoir pas peur, de
penser à ses aïeux, de ne pas manger ses mots et de faire attention à
ses entrées. Le soir, le voyez-vous dans la coulisse? il la suit de
l'oeil, il l'encourage du geste, il tressaille au bruit le plus léger.
Est-ce un bravo? est-ce un sifflet? Ici, l'âme du père de la débutante
est en proie au flux et reflux et au roulis; tantôt les applaudissements
l'enivrent; voilà enfin sa race et son nom au faîte de la colonne! il
n'a plus qu'à se précipiter dans les bras de sa fille, en s'écriant
comme ce héros enseveli dans sa propre victoire: «J'ai assez vécu!»
Tantôt, un bruit aigu perce d'outre en outre son coeur paternel et
dissipe ses rêves. Tel le coup de sifflet du machiniste fait disparaître
le site riant et fleuri, et met à sa place une noire caverne ou un
souterrain diabolique. Que de pères de débutantes ont vu s'évanouir
ainsi l'image triomphante qu'ils se faisaient de leurs admirables
filles, trop heureux de les retrouver le lendemain, en chair et en os,
dans l'humble condition des utilités, des comparses ou des dames de
choeur! _O vanitas vanitatum!_
«C'est bien, dis-je à mon homme, j'irai ce soir entendre mademoiselle
votre fille.--Ah! monsieur, que de bonté! J'espère qu'elle se conduira
bien et que vous serez content d'elle.» Je tins parole au bonhomme. La
merveille fut horriblement sifflée. A la chute du rideau, j'aperçus le
père de la débutante qui me guettait au détour de l'orchestre.
Embarrassé de sa déconfiture, je cherchais un biais pour l'éviter, mais
lui se jetant sur moi comme un limier sur sa proie: «Eh bien! monsieur,
que dites-vous de l'enfant?--Ce n'est pas trop mal, lui répliquai-je,
croyant adoucir sa blessure.--Pas trop mal! parbleu, je le crois bien;
elle a été tout simplement sublime! C'est que l'enfant me ressemble,
voyez-vous!» Et il me quitta brusquement dans un état de satisfaction
exaltée difficile à décrire.
--Hier, une charmante petite fille, se roulant devant moi sur les genoux
de sa mère, se mit à dire: «Maman, veux-tu me permettre d'aller dans le
jardin jouer avec _ma carrosse?_» On rit beaucoup et l'on se moqua de la
petite; un académicien qui se trouvait là, se retourne d'un air
d'immortel et lui dit: «Ce n'est pas ma carrosse, mademoiselle, c'est
mon carrosse.» Et notre docteur de se rengorger dans sa cravate blanche.
Pardon, monsieur l'académicien, mais mademoiselle en sait plus long que
vous et faisait tout simplement de la grammaire rétrospective. On
parlait comme elle du temps de Malherbe et de Corneille; beaucoup de
mots ont changé en effet de genre et de valeur de Louis XIII à Louis
XIV. Malherbe emploie _énigme_ au masculin, et les belles marquises du
siècle de Corneille disaient _une carrosse_, exactement comme cette
enfant que vous venez de morigéner. Le jour où Louis XIV _faillît
attendre_, il demanda, dans le trouble de sa colère, qui avait retardé
l'arrivée de son carrosse. La reine-mère, prenant le contre-pied de la
leçon de notre académicien, observa que c'était sans doute _sa carrosse_
que S. M. avait voulu dire. Le roi, qui était dans un de ses beaux accès
de despotisme naissant, répéta d'un ton haut et d'une voix impérieuse:
«_Mon carrosse!_» Depuis ce jour-là, les carrosses sont devenus du genre
masculin et n'en roulent pas moins.