Pendant deux mois de l’été 1899, j’ai poursuivi mon rêve de vieil Orient
resplendissant et morne, dans les antiques quartiers blancs de Tunis,
pleins d’ombre et de silence.
J’habitais, seule, avec Khadidja, ma vieille servante mauresque, et mon
chien noir, une très vaste et très ancienne maison turque, dans l’un des
coins les plus retirés de Bab-Menara, presque au sommet de la colline.
C’était un labyrinthe que cette maison, mystérieusement agencée,
compliquée de couloirs et de pièces situées à différents niveaux, ornées
des faïences multicolores de jadis, de délicates sculptures de plâtre
fouillé en dentelle et courant sous les coniques plafonds de bois peint
et doré.
Là, dans la pénombre fraîche, dans le silence que seul le chant
mélancolique des mueddines venait troubler, les jours s’écoulaient,
délicieusement alanguis et d’une monotonie douce, sans ennui.
Pendant les heures étouffantes de la sieste, dans ma vaste chambre aux
faïences vertes et roses, Khadidja, accroupie dans un coin, faisait
glisser, un à un, les grains noirs de son chapelet, avec un remuement
rapide de ses lèvres décolorées. Étendu à terre dans une pose léonine,
son museau effilé posé sur ses pattes puissantes, Dédale suivait
attentivement le vol lent des rares mouches. Et moi, étendue sur mon lit
bas, je me laissais aller à la volupté de rêver, indéfiniment.
Ce fut une période de repos, comme une halte bienfaisante entre deux
périodes aventureuses et presque angoissées. Aussi les impressions que
me laissa ma vie de là-bas sont-elles douces, mélancoliques et un peu
vagues.
*
* *
Derrière ma demeure, séparée de la rue par des maisons arabes habitées
et farouchement closes, il y avait un vieux petit quartier caduc, sans
issue, tout en ruines. Pans de murs, voûtes, petites cours, chambres
sombres, terrasses encore debout, le tout envahi de vignes vierges, de
lierres et d’un peuple pariétaire de fleurs et d’herbes dévorantes: une
cité étrange, inhabitée depuis des années. Personne ne semblait
s’inquiéter de ces maisons, dont les habitants devaient tous être morts
ou partis sans retour...
Cependant, dans le silence mystique des nuits de lune, la plus voisine
d’entre ces demeures ruinées s’animait d’une manière étrange.
De l’une de mes fenêtres à grillage ouvragé, je pouvais plonger mes
regards dans la petite cour intérieure. Les murailles et deux pièces de
cette maison sans étage étaient restées debout. Au milieu, une fontaine
à vasque de pierre toute ébréchée, mais toujours pleine d’une eau claire
venant je ne sais d’où, disparaissait presque sous la végétation
exubérante qui avait poussé là.
C’étaient des buissons énormes de jasmins tout étoilés de fleurs
blanches, entremêlés des ramures flexibles des vignes. Des rosiers
semaient le dallage blanc de pétales pourpres. Dans la tiédeur des
nuits, une odeur chaude montait de ce coin d’ombre et d’oubli.
Et tous les mois, quand la lune venait éclairer le sommeil des ruines,
je pouvais assister, à demi cachée derrière un rideau léger, à un
spectacle qui bientôt me devint familier, que j’attendis dans la
langueur des journées, mais qui, pourtant, m’est demeuré une
énigme.--Peut-être d’ailleurs tout le charme de ce souvenir réside-t-il
pour moi en ce côté de mystère.--Sans que j’aie jamais su d’où il venait
et par où il entrait dans la petite cour, un jeune Maure, vêtu de
soieries aux délicates couleurs éteintes, drapé d’un léger burnous
neigeux qui lui donnait des airs d’apparition, venait s’asseoir là, sur
une pierre.
Il était parfaitement beau, avec le teint mat et blanc des citadins
arabes, avec aussi leur distinction un peu nonchalante; mais son visage
était empreint d’une tristesse profonde.
* * * * *
Il s’asseyait là, toujours à la même place, et, le regard perdu dans
l’infini bleu de la nuit, il chantait, sur des airs d’autrefois éclos
sous le ciel d’Andalousie, des cantilènes suaves. Lentement, doucement,
sa voix montait dans le silence, comme une plainte ou une incantation...
Il semblait surtout préférer ce chant, le plus doux et le plus triste de
tous:
«Le chagrin vivace étreint mon âme, comme la nuit étreint mon cœur, et
le remplit d’angoisse, comme le tombeau étreint les corps et les
anéantit. A ma tristesse, il n’est pas de remède, sauf la mort sans
retour... Mais si, plus tard, mon âme se réveille pour une autre vie,
fût-ce celle d’Éden, ma tristesse renaîtra en elle.»
Quelle était donc cette tristesse incurable, dont l’inconnu chantait la
puissance?--Le chanteur singulier ne le dit jamais.
Mais sa voix était pure et modulée, et jamais aucune autre ne m’avait
livré aussi pleinement le charme secret et indéfinissable de cette
musique arabe de jadis, qui enchanta, avant la mienne, bien d’autres
âmes tristes.
Parfois, le jeune Maure apportait là la petite flûte murmurante des
bergers et des chameliers bédouins, le roseau léger qui semble garder en
ses mélodies quelque chose du murmure cristallin des ruisseaux où il
germa.
Longtemps, au silence des heures tardives, où tout dort de la Tunis
musulmane, dans la griserie des parfums, l’inconnu distillait ainsi des
mélancolies et des soupirs. Puis il s’en allait comme il était venu,
sans bruit, avec toujours ses allures de fantôme, rentrant dans l’ombre
des deux petites pièces qui devaient communiquer avec les autres
ruines...
Khadidja, ancienne esclave, avait vécu, quarante années durant, dans les
plus illustres familles de Tunis et avait bercé sur ses genoux plusieurs
générations de jeunes hommes. Un soir je l’appelai et lui montrai le
musicien nocturne. La vieille superstitieuse hocha la tête:
--Je ne le connais pas... Et pourtant, ceux des grandes familles de la
ville, je les connais tous.
Puis, plus bas, tremblante, elle ajouta:
--Dieu sait, d’ailleurs, si c’est bien un vivant. Peut-être n’est-ce que
l’ombre d’un des habitants de jadis, et cette musique, un rêve, un
sortilège?
Connaissant le caractère de cette race, pour qui toute interrogation sur
sa vie privée, sur ses allées et venues est une insulte, je n’osai
jamais interpeller l’inconnu, de peur de le faire fuir à jamais son
refuge.
Pourtant, un soir, je l’attendis longtemps en vain. Il ne revint jamais.
Mais le son de sa voix et le susurrement doux de sa flûte me reprennent
encore souvent, aux heures lunaires. Et j’éprouve parfois une sorte
d’angoisse indéfinissable à penser que jamais je ne saurai qui il était
et pourquoi il venait là.
*
* *
Tout en haut, près de la Casbah banalisée et des casernes, il est un
endroit charmant, empreint d’une tristesse particulière et très
orientale. C’est Bab-el-Gorjani.
D’abord, sur un terrain un peu élevé au-dessus de la rue, dont il n’est
séparé que par une vieille muraille grise, un cimetière antique, où l’on
n’enterre plus et où les tombes disparaissent sous le fouillis des
herbes sèches, des rosiers, dans l’ombre centenaire des figuiers et des
cyprès noirs.
En Tunisie, l’accès des mosquées et des cimetières coraniques n’est
licite qu’aux musulmans.
Comme les sépultures y sont très anciennes et qu’il n’y passe point de
curieux, personne ne vient troubler les morts oubliés de Bab-el-Gorjani,
où seuls l’appel des mueddines et celui des clairons des zouaves
parviennent de tous les bruits de Tunis, qui s’étale en pente douce
jusqu’au miroir immobile de son lac.
J’ai toujours aimé à errer, sous le costume égalitaire des bédouins,
dans les cimetières musulmans, où tout est paisible et résigné, où rien
de ce qui rend ceux d’Europe lugubres ne vient déparer la mort. Et tous
les soirs, je m’en allais seule et à pied vers Bab-el-Gorjani.
A l’heure élue du magh’reb, quand le soleil va disparaître à l’horizon,
les tombes grises revêtent les plus splendides couleurs, et les rayons
obliques du jour finissant glissent, en traînées roses, sur ce coin
d’indifférence auguste et d’oubli définitif.
Plus loin, on passe sous la porte qui donne son nom à ce quartier, et on
se trouve sur une route pulvérulente, qui, vers l’ouest, descend dans
l’étroite vallée du Bardo et, vers l’est, va aboutir au grand cimetière
maraboutique de Sidi Bel-Hassène, d’où la vue s’étend sur le lac El
Bahira.
Cette route monte au sommet de la colline basse de Tunis, abrupte et
déserte sur ce versant. Je l’ai suivie bien des fois.
*
* *
Le soleil est très bas. Le Djebel Zaghouan s’irise de teintes pâles et
semble se fondre dans l’incendie illimité du ciel.
Le disque énorme et sans rayons descend lentement, entouré de légères
vapeurs d’un violet pourpre.
Tout en bas, dans la vaste plaine, le chott Seldjoumi s’étend, desséché
par l’été, et sa surface unie, d’un ton lilacé, où seules quelques
efflorescences salines jettent des taches blanches, prend, dans cet
éclairage merveilleux, des aspects trompeurs de mer vivante, d’une
profondeur d’abîme.
Au pied de la colline, sur les bords du chott, on a planté des
eucalyptus odorants, pour combattre les miasmes des eaux stagnantes et
salpêtrées. Et cette multiple rangée d’arbres, au très pâle feuillage
bleuâtre, est une couronne d’argent sertissant la plaine maudite, où
rien ne pousse, où rien ne vit.
Je retrouvai là certaines impressions anciennes, éprouvées dans la
région des grands chotts sahariens, pays de visions.
* * * * *
Les dernières lueurs du jour jettent de longues traînées sanglantes sur
le chott désert, sur les eucalyptus tout à fait bleus maintenant, sur
les rochers rougeâtres et sur la muraille grise. Puis, brusquement, tout
s’éteint, comme si les portes de l’horizon s’étaient refermées, et tout
s’abîme dans une brume bleuâtre qui remonte en rampant vers la muraille
et vers la ville.
On l’a dit et redit, toute la beauté si changeante de cette terre
d’Afrique réside uniquement dans les jeux prodigieux de la lumière sur
des sites monotones et des horizons vides.
Ce furent sans doute ces jeux, ces levers de soleil irisés, délicieux,
et ces soirs de pourpre et d’or qui inspirèrent aux conteurs et aux
poètes arabes de jadis leurs histoires et leurs chants.
*
* *
Sous la porte de Bab-el-Gorjani, tous les jours, un vieillard aveugle
vient s’asseoir, vêtu de loques grises. Dans la nuit éternelle de sa
cécité il répète indéfiniment sa litanie de misère, implorant les rares
croyants qui passent par là, au nom de Sidi Bel-Hassène-Chadli, le grand
marabout tunisien.
Souvent, en face des vieux mendiants de l’Islam, aveugles et caducs, je
me suis arrêtée, me demandant s’il y avait encore des âmes et des
pensées derrière ces masques émaciés, derrière le miroir terne de ces
yeux éteints... Étrange existence d’indifférence et de morne silence, si
loin des hommes qui, pourtant, vivent et se meuvent alentour!
Là errent aussi parfois, à la tombée de la nuit, des créatures en
loques, sordides et innommables, juives du Hara ou siciliennes de la
«Sicilia serira» (petite Sicile), quartiers dangereux et mal famés
avoisinant le port.
Ce qui les attire là, ce sont les casernes. Mendiantes et à l’occasion
prostituées, elles s’avancent, à l’heure de la soupe, le long des murs,
et, dans les encoignures noires, elles attendent la sortie des
soldats...
Bab-el-Gorjani reste pourtant l’un des coins les plus déserts et les
plus délicieusement paisibles de Tunis.
*
* *
Une nuit de tristesse plus intense, d’angoisse vague et sans cause
appréciable, après avoir erré dans le silence des rues arabes où la vie
finit après le Magh’reb, j’étais venue échouer dans un vieux petit
quartier tout en ruines, resté debout de par la grande insouciance
islamique, au milieu des rues et des marchés, à la porte du
Souk-el-Hadjemine où, tous les jours, une foule s’agite et vit.
Là, dominant un monceau de ruines, il est un petit minaret carré, trapu:
c’est la mosquée d’El-Morkad.
Il n’y avait personne dans les ruelles et sous les toits en planches
légères des souks. Lasse d’errer ainsi sans but, je m’assis sur une
pierre, pour y attendre le jour.
En Afrique, de toutes les heures, la plus délicieuse, la plus charmante
est celle de l’aube matinale. Il y a dans l’air, encore frais et
limpide, quelque chose d’infiniment léger qui pénètre l’âme et le corps,
et qui grise les sens, heure joyeuse de jeunesse retrouvée et
d’espérance renaissante.
Il pouvait être trois heures à peine, et il faisait encore nuit dans la
ville. Mais là-bas, vers l’est, les terrasses des maisons commençaient à
se détacher en noir sur un fond d’un vert glauque, encore à peine
distinct.
Sèchement, au-dessus de ma tête, un volet de bois claqua, et un jet de
lumière jaune glissa dans la nuit: le mueddine se levait.
Comme en rêve encore, il commença son appel, par l’attestation séculaire
de l’omnipotence divine:--Dieu est le plus grand! «_Allahou akbar!_»
Doucement, lentement, sa voix semblait planer au-dessus de la ville
endormie... Elle avait un accent de foi absolue, de sincérité, de
recueillement solennel, cette voix venant d’en haut, qui semblait
descendre du ciel, ferme et consolante.
De loin, d’autres voix lui répondirent, semblables. Dans un jardin
voisin des oiseaux se réveillaient. Et ce fut un grand concert de voix
vibrantes, harmoniques, le cantique chanté chaque jour, de par tous les
pays d’Islam, au Seigneur des Univers, Souverain au Jour de la
Rétribution, Maître des Orients et des Occidents, Roi du jour qui se
lève...
--La prière vaut mieux que le sommeil!
La voix de rêve, raffermie peu à peu, lança cette phrase dernière, très
haut, impérieusement, et, avec le même claquement sec de tout à l’heure,
les quatre petites fenêtres ogivales se refermèrent. Tout rentra dans
l’ombre et le silence, pour les courts instants d’avant le jour...
*
* *
Doucement, sans hâte, le canot effilé glisse dans l’eau plus pure et
plus salée du canal, entre les berges basses et rougeâtres qui le
séparent du lac. Nous allons vers la haute mer, qui ferme là-bas
l’horizon d’une ligne sombre.
Nous allons toujours dans le rayonnement rose du soir et dans l’eau
tranquille, dans l’eau molle du lac qui dort: le canot n’oscille pas.
A droite, sur sa colline ocreuse et rouge, semée de tombes très blanches
et de jardins d’un vert profond, s’élève la claire demeure maraboutique
de Sidi Bel-Hassène et, plus loin, noyé de vapeurs, le vieux fort
crénelé si lourd.
Le grand mont Bou-Karnine dresse ses deux pics jumeaux, d’un bleu
sombre, embrumés déjà par le soir qui naît.
Au loin, les blanches maisonnettes de Rhadès se reflètent dans l’eau
vivante de la vraie mer libre.
Et voici, à gauche, se profilant sur l’embrasement du ciel, la colline
auguste où fut Carthage.
Je regarde, songeuse, ce cap, cet éperon qui s’avance vers le large, ce
coin de terre pour lequel tant de sang fut versé.
Les monastères blancs qui essayent d’évoquer les souvenirs de la
Carthage byzantine, de la Carthage bâtarde des siècles de décadence,
disparaissent dans le rayonnement occidental, et la colline punique
semble déserte et nue.
Et voilà que toutes les images splendides du passé surgissent de ce
flamboiement rouge et raniment la colline triste, les palais des
suffètes, les temples des divinités sombres, le faste et les pompes des
Barbares, toute cette civilisation phénicienne égoïste et féroce, venue
d’Asie pour se développer et se magnifier encore sur la terre âpre et
ardente de l’Afrique...
Presque brusquement le soleil a disparu à l’horizon, j’écoute les voix
solennelles des mueddines qui m’arrivent des mosquées lointaines. Et
toute la Carthage de mon rêve, tissée d’idéal et de reflets, s’éteint,
avec les lueurs d’apothéose du soir mourant.