A L’HOPITAL MILITAIRE

Ballottée depuis près de trois heures sur un brancard, par les dunes,

sous un ciel gris d’hiver, je vois enfin passer, au-dessus de ma tête,

d’abord la voûte élevée de la porte du quartier, j’aperçois la

sentinelle, impassible figure bronzée, sa baïonnette aiguë en éclair,

les figures curieuses des hommes de garde, puis une autre voûte plus

basse, à droite--et une odeur d’acide phénique me prend à la gorge.

* * * * *

Je souffre: c’est la torture physique, bête et lugubre, où toute

l’animalité se révolte et pleure; c’est la peur de la boucherie

chirurgicale, tandis que je suis couchée, accablée et grelottante, sur

la table d’opération dans la petite salle claire.

* * * * *

Je revois cette salle: la porte de bois gris, surmontée d’une fenêtre

ouverte; à gauche, une tablette avec quelques livres et l’indispensable

almanach du Drapeau. Le long du mur, des casseroles fumantes contenant

des tampons et des bandes, le tableau des températures, le thermomètre;

puis la table chargée de bocaux et de grandes cuvettes émaillées, où

trempent des instruments barbares, pinces, bistouris, curettes, ciseaux,

aiguilles, tout un atelier de la souffrance... et la flammèche bleuâtre

de la lampe à alcool, tel un feu follet ironiquement vacillant.--Au

fond, une fenêtre haute donnait sur la galerie voûtée et sur

l’Intendance, qui semblait lointaine dans la perspective fausse de cette

cour aux proportions indéfinissables. Et voici, au milieu, la table où

je suis couchée sur un matelas avec, sous mon côté gauche, une toile

cirée noire aboutissant au seau d’eau sanguinolente. Devant moi,

l’armoire aux drogues, sorte de commode en bois gris. Les murs se

confondent avec la voûte, ce qui donne à la pièce un air pesant de

cachot ou de sous-sol. Ils sont peints d’un ton farine, avec

soubassement noir à flammèches rouges. Le sol est dallé en gris.

Là, autour de moi, se meuvent le docteur en paletot de toile grise, avec

sa bonne figure jeune et son lorgnon de myope, le caporal Rivière, son

képi en arrière, avec sa barbe double de Jésus rubicond, le petit

caporal Guillaumin, gosse imberbe: tous en manches de chemises, manches

retroussées sur des bras nets et blancs, avec de grands tabliers à

bavettes. Enfin, en tenue de toile blanche, ceinture rouge et chéchiya

plate, le tirailleur Ramdane, jeune montagnard, à la figure calme et

franche, riant rarement, très susceptible, se piquant facilement aux

plaisanteries taquines du «toubib» sur la religion.

* * * * *

La tête vague, les membres brisés, on me remet sur le brancard pour me

transporter dans la chambre voisine, et là, on me couche dans un lit

haut et étroit, où je ne trouve point de place pour mon corps moulu et

pour mon bras horriblement douloureux.

La chaleur torride d’été n’est point là pour parfaire l’illusion de

l’agonie, mais «l’odeur de mort» y est, et les ténèbres funestes des

nuits de fièvre viennent engendrer les visions troubles, les terreurs

sans objets, les angoisses indéfinissables, les désespoirs aigus, dicter

les appels fous à la mort délivrante.

* * * * *

Pensées d’isolement, d’abandon et de morne tristesse, surtout depuis le

9 février...

La chambre longue étroite et voûtée, peinte en jaune, soubassement gris,

avec ligne rouge brun de séparation, dallage gris, était en face de la

buanderie. Sur l’enseigne de la porte pesante on lisait: «Salle des

Isolés».

Deux lits séparés par la table de nuit à tabouret. Les dossiers des lits

sont surmontés d’une planchette portant un pot à tisane, un verre en

étain et un crachoir blanc. Sur la table de nuit, un petit chandelier,

le tabac, le kif, les éternels verres de café pas bus et s’accumulant.

En face de mon lit, clouée au mur par quatre triangles de papiers à

punaises, une feuille blanche, avec, pour titre, en belle ronde «Annexe

d’El-Oued.--Hôpital militaire.--Règlement du service de santé.»

Cette feuille, œuvre de quelque sergent d’antan ou de notre Gauguain

lui-même, se terminait par cette rubrique: «Punitions disciplinaires

infligées aux malades civils.»

A gauche de la fenêtre voilée d’une couverture de troupe brune, la

veilleuse à huile, dont la pâle lueur rosâtre éclaire mes nuits

affreuses. Au-dessous, la «valise de la classe» en cuivre poli...

* * * * *

Tantôt gai, tantôt énervé et acerbe, observateur et penseur, chercheur

d’âme, étonné de moi, fraternel, admiratif et agressif souvent--surtout

quand il parlait de la question religieuse--le docteur Taste devint très

vite mon ami, confiant et camarade, me contant son âme comme on vide son

sac.

Je garde de cet hospice, de cette maison de la douleur, perdue dans

l’oasis lointaine, un bon et attendri souvenir. Je l’aimais et souvent

depuis, surtout aux jours noirs de Batna, je l’ai regrettée. «Mouroir»

militaire, comme ils disent là-bas, vestibule du cimetière, fabrique à

macchabées... souvent, soit! Mais aussi, parfois, refuge béni pour

l’abandonné, l’exilé, l’infortuné, le pauvre et le soldat sans foyer,

sans famille--et cela plus souvent, je crois...

Dans l'ombre chaude de l'Islam · 第 73 / 82 题