De tous les souvenirs étranges, de toutes les impressions évocatrices
que me laissa mon séjour à Eloued--ville grise aux mille coupoles
basses, pays d’aspect archaïque, sans âge--le plus profond, le plus
singulier est le spectacle unique qu’il me fut donné de contempler par
une claire matinée d’hiver--de cet hiver magique de là-bas, ensoleillé
et limpide comme un printemps.
* * * * *
Depuis plusieurs jours déjà tout le pays était en fête le grand marabout
vénéré, Sidi Mohammed Lachmi, allait revenir, rentrant de son voyage au
pays lointain--presque chimérique--de France: occasion précieuse de
revêtir des costumes brillants, de faire galoper dans le vent et la
fumée quelques chevaux fougueux, et surtout de faire parler la poudre.
* * * * *
Avivant des transparences roses, infinies, glissantes, le jour se
levait.--L’aube est l’heure d’élection, l’heure charmante entre toutes,
dans le Sahara. L’air est alors léger et pur, une brise fraîche murmure
doucement dans le feuillage épais et dur des palmiers, au fond des
oasis. Aucune parole ne saurait rendre l’enchantement unique de ces
instants, dans la grande paix des sables. Qui n’a pas ouvert les yeux
sur le désert ne sait pas tout ce que peut contenir d’ineffable la
beauté terrestre d’un matin.
* * * * *
Nous étions venus, dès la veille, au bordj d’Ourmès, à quatorze
kilomètres d’Eloued, sur la route de Touggourth, pour y rencontrer le
pieux personnage.
Après une nuit passée, avec un petit cercle d’intimes, à écouter la
parole enflammée, imagée et puissante du marabout, je sortis dans la
cour où nos chevaux attendaient, énervés déjà par le bruit inusité de la
veille et par la foule qui, toute la nuit, s’était grossie de nouveaux
arrivants.
Assis ou couchés sur le sable, il y avait là plusieurs centaines
d’hommes, drapés dans leurs burnous de fête, majestueux et blancs...
Têtes énergiques, figures bronzées, encadrées superbement par le blanc
neigeux des voiles retombant du turban, femmes drapées à l’antique de
sombres étoffes bleues ou rouges, ornées d’étranges bijoux d’or venus du
Soudan lointain.
Autour des feux, en des attitudes graves, avec l’accoutumance de gestes
de la vie nomade, les fidèles préparaient l’humble café du matin.
Tous portaient au cou le long chapelet des khouans de Sidi Abd-el-Kader
de Bagdad.
Excités par une jument noire, née sous le ciel brûlant de la lointaine
In-Salah, les étalons piaffaient, frémissaient et hennissaient, courbant
avec grâce leurs cous puissants sous la lourde crinière libre.
Dehors, se profilaient sur le ciel pourpre les silhouettes étranges de
trois hauts «méhara», placides et indifférents, colosses d’un autre âge,
dédaigneux de toute cette humanité menue qui s’agitait autour d’eux.
Enfin, sur un geste impérieux de l’un des mokaddem, la cour se vida et
les portes se fermèrent: l’heure était venue de partir.
Le marabout, vêtu du sévère costume de soie verte, du turban vert et des
longs voiles blancs qui siéent aux descendants du Prophète, se montra
sur la porte. De taille géante, grave et lent, il s’arrêta un instant,
et le regard indéfinissable et profond de ses larges yeux noirs glissa
vers l’horizon oriental. L’enthousiasme des fidèles le laissait calme et
impénétrable, sans émotion visible sur les traits réguliers de son
visage.
Au milieu d’un tumulte--cris des serviteurs et hennissements des chevaux
impatients--nous fûmes vite en selle. La porte s’ouvrit à deux battants,
et d’un seul élan nous étions dehors.
Devant nous, quatre musiciens nègres, venus du pays tunisien des
Nefzaoua, vêtus de soie aux couleurs violentes, déchiraient une mélodie
étrange et sauvage sur leurs musettes stridentes, accompagnées du
battement sourd d’un tambour énorme.
Soudain, de la foule, une voix monta, immense, marine:
--Salut à toi, fils du Prophète!
Frénétiquement, la clameur se répétait et les tambourins, agités à bras
tendus au-dessus des têtes, battaient une cadence folle. Les chevaux
épouvantés reculèrent d’abord, cabrés, écumants, puis s’élancèrent.
Toujours impassible, monté sur un étalon blanc du Djerid, les yeux
baissés, en silence, le marabout semblait occupé seulement à contenir sa
monture, sans une parole, sans un mouvement brusque sur la bête
furieuse.
Enfin, une sorte de cortège se forma, ondulant et blanc, que dominait
seule la haute stature du marabout vêtu de vert.
Lentement, nous avancions vers l’est, comme allant à la rencontre du
soleil levant encore caché par les dunes énormes qui enserrent Eloued.
Après des sentiers tortueux et noyés d’ombre bleue, quand nous fûmes sur
les hauteurs, la lueur dorée du jour magnifia notre cortège.
Les dunes silencieuses et stériles semblaient enfanter des foules. Des
tribus entières dévalaient des collines, surgissaient des jardins...
Bientôt, devant nous, un grand cercle vide se forme et, avec un chant
saccadé et sauvage, un vieux chant de guerre de jadis, douze jeunes
hommes, vêtus des soies de Tunis aux éclatantes couleurs, s’élancent
dans l’arène, armés de longs fusils incrustés et de tromblons. Simulant
une attaque, avec des cris rauques, ils chargent sur nous et, tout près
de nos chevaux qui reculent effrayés, ils déchargent leurs armes, tous à
la fois, dans le sable fumant.
Alors, les chevaux se dressent, fous, gesticulant de leurs pieds de
devant au-dessus de la foule... Les yeux exorbités, la bouche
ruisselante d’écume, ils veulent reculer encore... Mais, poussés par les
éperons aigus, ils s’emballent, se ruent dans la foule qui, serpentine
et souple, s’entr’ouvre et leur livre passage.
Et ainsi, à chaque espace un peu plat, un peu vaste, la scène de
bravoure recommence.
Nous aurions pu nous croire aux temps lointains, où la guerre enflammait
les âmes, les dominait, était la joie et la splendeur. Tout ce qu’il y
avait d’héroïque, de décoratif et de suranné dans ces âmes silencieuses
de nomades se réveillait.
L’odeur âcre et grisante de la poudre brûlée nous suivait, affolant
hommes et bêtes plus encore que la musique sauvage des cris.
Mais bientôt, à l’horizon, sur la crête d’une haute dune, parut une
procession blanche, qui semblait auréolée d’or dans le rayonnement
oriental. Précédée de trois bannières très vieilles, vertes, jaunes et
rouges, brodées d’inscriptions éteintes et surmontées de boules de
cuivre scintillantes, avec les mêmes tambourins levés au-dessus des
têtes enturbannées, cette autre foule s’avançait, énorme, compacte. Il
n’y avait là ni cris, ni musiques aigres; seul, le contre-temps très
assourdi des tambourins accompagnait un chant unique, puissant, qui
sortait de mille poitrines.
--Salut et paix à toi, ô Prophète de Dieu! Salut et paix à vous, ô
Saints d’entre les créatures de Dieu! Salut à toi, Djilani, Émir des
Saints, Maître le Bagdad, dont le nom rayonne à l’Occident et à
l’Orient!
Près des bannières, sur une grande jument immaculée, s’avançait le frère
du marabout, marabout vénéré lui-même, Sidi Mohammed Elimam, énorme et
blond, d’un blond celtique ou germain, le visage blanc éclairé par le
regard doux et pensif de ses grands yeux bleus--des yeux étranges sous
les burnous et le turban blanc de la race d’Ismaël, brûlée à travers les
millénaires par les plus ardents soleils.
Les deux troupes se rejoignent, se fondent. Et toujours, de toutes les
dunes, des formes blanches d’hommes, des taches bleues de femmes
dévalent innombrables.
Je me retourne: derrière nous, une mer houleuse de turbans et de voiles
roule, à perte de vue, sur cette route où tant de fois je venais
chercher le silence et la solitude. Et toujours, des groupes
gesticulants surgissent, qui font parler la poudre dans la frénésie des
cavalcades.
A présent, au-dessus de nos têtes, nous semblons emporter avec nous, tel
un voile grisâtre et déchiqueté, un nuage de fumée.
Et le chant profond et doux, triste aussi, comme tous ceux du désert,
s’amplifie et monte, monte vers l’azur pâle du ciel matinal.
* * * * *
Enfin nous entrons dans une plaine immense et vide, semée de tombeaux.
Devant nous, les trois méhara, auxquels d’autres sont venus se joindre,
s’en vont, impassibles, sans un frisson, sans une frayeur, à travers la
foule. Leurs cavaliers, la face à moitié voilée, restent songeurs, eux
aussi, juchés sur la selle touareg. Les clochettes de fer des grandes
bêtes héraldiques tintent à chaque pas, et les têtes longues, lippues et
étranges, aux grands yeux doux, se balancent lentement au bout des cous
flexibles et tendus.
Mais, chevaux et cavaliers, nous avons senti l’espace libre devant nous
et, laissant les trois marabouts et les vieillards marcher lentement à
l’ombre des bannières qu’agite le vent, nous partons, lâchant enfin les
brides tendues à se rompre. Et c’est un galop furieux au milieu de la
foule admirative, puis, dans la vaste plaine, des cercles et des courbes
décrits à toute vitesse: un vertige.
Toute la folie contenue, toute l’épouvante aussi des chevaux se donnent
enfin libre cours, et ils fuient, ils fuient comme s’ils ne devaient
plus s’arrêter jamais. L’ivresse de toutes ces âmes violentes et
sincères m’a gagné, et, lancée avec les autres cavaliers, j’achève de
m’étourdir dans la course.
La ville grise, débordante de fidèles, est dépassée à travers la plaine
et les cimetières immenses, nous recommençons à fuir. On dirait qu’une
force surnaturelle anime nos chevaux: sans se lasser, ruisselants de
sueur, blancs d’écume, ils s’élancent toujours, irrésistiblement, vers
l’horizon vague.
* * * * *
La plaine n’est plus qu’un océan humain versicolore, la foule qui ne
cesse point de grossir l’a envahie, et les trois bannières flottent
maintenant au-dessus de milliers et de milliers de Croyants.
Et l’homme vers qui monte l’amour et la confiance de cette foule
continue de marcher, lentement, silencieusement, impassible, isolé dans
le bruit et les acclamations.
* * * * *
Autour de la grande mosquée de la zaouïya surmontée d’une haute coupole,
la plaine d’El-Beyada s’étend, déserte et infinie, inondée de lumière
subtile.
Plus loin, derrière les maisons d’habitation, un camp nomade immense
s’est dressé, une ville née en un jour, peuplant soudain de tentes
noires les solitudes désolées d’El-Beyada, qui sont l’entrée de toutes
les régions mystérieuses de l’intérieur: Ber-es-Sof, Ghadamès, le Soudan
noir.
Là-bas continue le bruit sourd et cadencé des tambourins; de là-bas
montent des chants et les sons enchantés, modulés et doux, des petites
flûtes bédouines, faites d’un roseau léger...
Ici, un grand silence lourd pèse sur la mosquée délabrée, sur les
tombeaux et sur le sable fauve.
* * * * *
La nuit vint: elle s’était faite sans crépuscule, et presque aussitôt la
clarté de la lune baigna le désert.
En contre-bas, dans une petite vallée stérile, semée de pierres grises
aux formes singulières et de tombes abandonnées, sans inscriptions,
anonymes, se dresse une muraille étrangement dentelée, qui se profile en
noir sur tout l’infini bleu de la nuit... Dans cet enclos, sans un
arbuste, sans une fleur, participant de la stérilité éternelle du sable,
des petites pierres sont dressées, attestent des sépultures, et, dans ce
champ, nous distinguons une autre tombe toute blanche, toute laiteuse,
sur laquelle coulent les ondes glauques de la clarté lunaire.
... De la porte ogivale de la mosquée, une forme surgit, haute et
sombre. Lentement elle glisse à travers l’espace magiquement illuminé,
puis descend vers la vallée funéraire, et voici que cette apparition
entre dans l’enclos, s’y arrête, immobile, la tête penchée en une
contemplation muette, devant la petite tombe blanche.
* * * * *
Non loin de là, dans la grande cité éphémère, sous les tentes noires, la
masse des fidèles chante la gloire de cet homme et celle de ses aïeux
qui semèrent les grains de la foi renouvelée à travers le pays illimité
d’Islam...
Mais le marabout s’est écarté de la foule. Il est venu, poussé par les
forces de son cœur, dans la nuit et sur cette tombe, sur cette tombe qui
est celle de son premier né, de son fils disparu dans l’abîme du
Mystère, alors que ses yeux commençaient à s’ouvrir joyeux et avides sur
l’horizon de son pays...
Et l’homme qu’un peuple acclame, et qu’il suivrait jusqu’à la mort, rêve
seul, en silence, sur un tombeau d’enfant...