SUR LE MARCHÉ D’AÏN-SEFRA

Dès le dimanche soir, sur toutes les pistes, à travers toutes les dunes,

les nomades arrivent à cheval, à mulet, à pied, poussant les petits ânes

patients et les grands chameaux lents qui allongent leur cou souple et

leur lippe avide vers les touffes d’alfa verte. «Amour» et

«Beni-Guil»--tout ce peuple en migration perpétuelle--se portent vers

Aïn-Sefra, pour le grand marché du lundi matin.

Le marché joue un rôle capital dans la vie de l’Arabe et surtout de

l’Arabe nomade.

C’est là qu’on se rencontre et qu’on se réunit, c’est là qu’on apprend

les nouvelles, et c’est là qu’on pourra gagner un peu d’argent.

Dès l’aube, sur un terrain vague entre le village et le quartier de

cavalerie, la foule s’amasse avec un grand bruit qui ira croissant

jusqu’à midi.

Les chameaux s’agenouillent en grondant sourdement, les chevaux attachés

aux acacias grêles du boulevard s’ébrouent et hennissent aux juments qui

passent. Les hommes se démènent et crient.

Dans tout ce tapage dominent les bêlements nombreux et plaintifs des

moutons attachés les uns aux autres par le cou, et le mugissement des

petits bœufs et des vaches noires, à peine plus grosses que des veaux.

A terre, les marchandises du Sud s’accumulent en un superbe désordre:

toisons sentant violemment le suint, sel brut en morceaux spongieux et

gris, peaux de boucs remplies de lait aigre, de beurre ou de goudron de

thuya, paniers tressés en alfa, couvertures et haïks aux couleurs

éclatantes, burnous neufs encore tout raides, ferrures de chevaux,

jarres de terre cuite, cordes de laine, selles, etc.

Et dans ce chaos pittoresque d’objets à vendre, les nomades circulent:

«Amour» loqueteux et superbes, «Beni-Guil» en haillons de la couleur du

sol, tous avec la ceinture de cuir bastionnée de cartouches.

Des femmes aussi se mêlent aux groupes, vieilles le plus souvent,

minées, sèches, le visage tatoué, tanné par de longs étés, la démarche

assurée, le geste mâle. Plus rarement, une figure un peu jeune, de beaux

yeux d’azur et des dents blanches qui se cachent à demi sous le long

voile brodé de fleurs.

... Depuis que les Beni-Guil ont obtenu l’«aman» et viennent sur les

marchés de la frontière, ils renaissent à la vie, après l’effrayante

misère qu’ils ont subie l’an dernier[6] des mois durant, quand ils

tenaient la montagne. Les détrousseurs ont rentré leurs ongles crochus.

Ils circulent dans le village, déjà moins déguenillés, sinon moins

farouches qu’au début.

[6] En 1903.

Ils passent, regardant les «M’zanat» avec indifférence, presque avec

dédain. Ils se décident enfin à entrer dans les boutiques avec méfiance,

en bande. Là, commencent d’interminables marchandages. Les nomades

discutent pendant des heures, se concertent pour des achats menus.

Dans les cafés maures, ils s’associent à trois ou quatre pour prendre un

peu de thé avec un morceau de pain sec.

Quelles têtes sous le large turban recouvert d’un voile en auvent! Quels

profils d’oiseaux de proie, au nez recourbé en bec féroce, aux yeux

luisants!

Au marché, pour la moindre contestation, des disputes éclatent. On

devine, au ton qu’elles prennent, ce qu’il doit en être en

_bled-es-siba_ marocain, loin de toute surveillance. Là-bas sur ces

marchés encore plus tumultueux, la poudre parle, des cadavres roulent

parmi les marchandises, du sang coule sur la terre battue. Ici, les

Beni-Guil se contentent de gestes désordonnés, de menaces et d’injures

épiques.

--«Attends, fils d’infidèle, enfant du péché! Ici, nous sommes avachis,

nous sommes devenus semblables à des femmes, à force de manger du pain

blanc et de boire de l’eau courante! Attends que nous soyons au-delà de

Fortassa et que nous ayons bu de l’eau de redir[7]. Tu verras ensuite si

nous sommes des mâles...»

[7] Redir, réservoir naturel où se rassemble l’eau des pluies. Pour

les nomades, le pain blanc et l’eau courante sont un luxe

amollissant.

* * * * *

Sur le fond rouge du sol, les teintes neutres dominent, ocres des

vêtements, roux et beiges ternes des chameaux, noir luisant des bœufs et

des chèvres, grisailles rosées des moutons aux toisons entassées.

Apre tableau, violent, plein de vie, de cette vie nomade restée telle

encore qu’elle devait être jadis dans le grand lointain des siècles.

Dans l'ombre chaude de l'Islam · 第 63 / 82 题